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Jaume Plensa ou l’alphabet de l’âme

Le 14 mars 2019, par Harry Kampianne

Deux expositions, l’une au Reina SofÍa, à Madrid, et l’autre au Macba, à Barcelone, célèbrent l’univers du sculpteur catalan. Rencontre au cœur de sa création, composée de mots, de lettres et de silences.

Jaume Plensa ou l’alphabet de l’âme
 
© Miquel Coll


Tout part d’un village situé à dix-huit kilomètres au nord-est de Barcelone, point d’ancrage d’un immense atelier d’où jaillit une œuvre à la fois paisible et ésotérique. L’antre d’un sculpteur comme Jaume Plensa ne se limite pas à des amas de bustes et de corps en plâtre ou en bronze. Le sol et les étagères sont jonchés de câbles, de courroies, de tuyaux, de boîtes à outils et d’établis surchargés de plans, d’esquisses ou de maquettes. Le contraste est saisissant avec la sérénité de ses sculptures, où les mots et les lettres «génèrent du silence». Lui qui avait rêvé de devenir chirurgien sculpte des corps qu’il n’a pu explorer de l’intérieur, n’en gardant que la coquille, l’évanescence. Leur monumentalité est devenue sa marque de fabrique : des silhouettes humaines, sans visage, en posture d’agenouillement ou de méditation, faites de lettres et de symboles, parfois entreposées dans la cour attenante. L’être semble ainsi pacifié. «J’ai beaucoup travaillé la position du sage qui se ferme les yeux, la bouche et les oreilles de ses mains, mais pas dans un sens négatif. Plutôt dans l’intention de dire qu’il existe d’autres parties du corps ouvertes à la communication. Il faut sentir physiquement, il faut caresser les choses pour les comprendre, il faut vivre ces vibrations inexplicables.» L’importance du dessin dans la préparation de ses expositions est capitale. Une façon de maîtriser l’espace, tout en lui donnant une ampleur magistrale. La rétrospective sur trente ans de carrière qui lui est consacrée au Musée d’art contemporain de Barcelone (Macba) n’échappe pas à cette règle. Chaque espace est pensé, quasiment ciselé. Pourrait-on dire qu’il y a du mysticisme dans l’œuvre de Jaume Plensa ? «Non. Je ne suis pas vraiment croyant, et mon travail n’a rien à voir avec la religion. Je pense plutôt au spirituel. L’âme en relève, et la sculpture possède cette grande capacité de révéler les objets qui restent endormis. Le visage, par exemple, est l’unique partie de notre corps que l’on ne peut voir nous-mêmes, excepté dans une glace. C’est une offrande pour les autres, mais c’est aussi le miroir de l’âme.»
 

L’atelier de Jaume Plensa.
L’atelier de Jaume Plensa.© Harry Kampianne


Comme une partition musicale
Au musée Reina Sofía de Madrid cette fois, son installation Invisibles, autre facette de son travail, occupe la grande salle du Palacio de Cristal. Un ensemble monumental de visages incomplets, composé d’un maillage en acier comme suspendu et traversé par la lumière, qu’il résume comme un assemblage de «la condition humaine et de l’éphémère». Ce constat est totalement indissociable de son œuvre. «Nous ne sommes que du provisoire. Il est vital pour moi de laisser le silence respirer, de laisser la chose intouchable, comme l’amour ou le désir, s’exprimer. C’est une sorte de lien entre nous-mêmes, notre mémoire collective et l’immensité. Mon travail envoie un message positif de diversité : c’est une invitation à se comprendre, à créer des ponts entre toutes les cultures.» Jaume Plensa se considère avant tout comme un universaliste. «Je suis contre toute forme d’internationalisme et d’uniformisation. Je crois que c’est à partir de ses expériences, de ses origines, que l’on peut sensibiliser l’autre. À partir de là, on touche la mémoire de tous. Il y a aussi la musique de ce qui peut être imperceptible. J’ai toujours eu cette envie d’inaccessibilité, d’intangible, ce désir de quelque chose d’invisible qui nous dépasse.» Chacune de ses œuvres est montée comme une partition musicale. La plus représentative d’entre elles est sans doute Glückauf ? (2005), un rideau de lettres en acier de vingt-trois mètres de long, traversant l’une des salles du Macba et reprenant la Déclaration des droits de l’homme. «Je la considère comme un poème dédié à l’universalisme.» Si les lettres peuvent être considérées comme les notes d’une immense partition, les mots ont bien entendu leur importance, et plus particulièrement ceux de la littérature. «Les mots sont polymorphes. Ils dégagent des multitudes de tonalités. Ils sont aussi vitaux que l’air que l’on respire.» À Chicago, Crown Fountain (2004), deux tours aux mille visages d’habitants projetés en vidéo, qui ferment les yeux et de la bouche desquels sort de l’eau comme une gargouille, est édifiant : «Je trouve que c’est une très belle métaphore de notre capacité de parler. L’eau, c’est le corps, puisqu’elle en compose les deux tiers, mais c’est aussi les mots. Je trouve très beau l’espace vide qui se crée entre deux êtres se parlant. Il s’y produit une absorption d’énergie extraordinaire.»
Dans la poésie des mots
L’œuvre de Jaume Plensa traduit aussi son amour de la poésie et des grands textes. Sa bibliothèque de cœur comprend quelques illustres écrivains tels que William Shakespeare, William Blake, Dante ou Charles Baudelaire. «Ces quatre poètes m’ont aidé à me construire. Le poète respire l’instant, contrairement au romancier, qui vise la narration. Je le vis comme un baromètre de la société. La poésie parle d’absolu.» Le sculpteur avoue avoir eu un choc en lisant le Cantique des cantiques à 17 ans. «J’en suis tombé amoureux sans savoir pourquoi, et je pourrais sans cesse le relire, y découvrant toujours quelque chose.» Rien n’est laissé au hasard quant au choix des mots qui entourent ses sculptures. Il ne nie pas revenir sur les mêmes vocables ou les mêmes textes. «La poésie de William Blake m’a donné beaucoup d’assurance dans mon travail. L’écrivain a mis en lumière et en forme des idées que je n’arrivais pas encore à formuler au début de ma carrière. Il évoque, par exemple, qu’une pensée peut emplir l’immensité. Il ne fait pas le lien forcément avec l’espace, mais avec l’énergie que tout objet ou pensée dégage. Dans Macbeth de Shakespeare, une pièce que j’aime beaucoup, Macbeth finit par tuer le roi, mais il comprend surtout qu’il a tué la possibilité de dormir, tenaillé par le remords. Il n’a pas tué le physique, mais une abstraction. Il y a là une conception exacte de la sculpture que j’ai faite mienne.»
Dépasser son époque
Les livres sont donc immuables avec le temps. Constat que l’artiste transfère au cœur de sa création. «La sculpture est pour moi comme un endroit où l’on peut se reposer et méditer. Dans un monde où tout bouge de plus en plus vite, il nous faut des repères solides et stables. J’ai compris cela un jour, alors que je contemplais le lac Michigan par temps d’orage. Au moment où je prenais une photo, un oiseau s’est posé tranquillement sur l’eau, alors que tout bougeait autour de lui. Un instant magique.» Mais cette notion de liberté absolue que l’on pense retrouver dans la sculpture ne peut-elle pas, aujourd’hui, être soumise à des contraintes technologiques ? «Sans doute. Mais l’artiste doit en réalité dépasser son époque ou ne pas en tenir vraiment compte.» Jaume Plensa prend alors l’exemple d’Alberto Giacometti, un artiste de seconde zone qui copiait les Étrusques, selon les critiques de son époque. «Ses confrères, beaucoup plus contemporains, travaillaient déjà avec les nouvelles technologies. Lui faisait des bronzes, travaillait l’argile dans son minuscule atelier. Aujourd’hui, il est considéré comme l’un des plus grands sculpteurs du XXe siècle. Je pense qu’il faut se protéger de son époque, ou alors la réinventer.»

 

Self-Portrait with Music, 2017, acier, diam. 230 cm.
Self-Portrait with Music, 2017, acier, diam. 230 cm. © Harry Kampianne


 

À voir
«Jaume Plensa», Macba, plaça dels Angels, 1, Barcelone, tél. : +34 93 481 33 68, www.macba.cat. Jusqu’au 22 avril 2019. «Jaume Plensa. Invisibles», musée Reina Sofia, calle Santa Isabel, 52, Madrid, tél. : +34 91 774 10 00, www.museoreinasofia.es. Jusqu’au 3 mars 2019.

 
Jaume Plensa
en 6 dates
1955 Naissance à Barcelone, le 1er janvier
1980 Première exposition personnelle à la fondation Joan Miró, à Barcelone
2004 Inauguration de Crown Fountain au Millenium Park, à Chicago
2010 «L’âme des mots» au musée Picasso, à Antibes
2013 Onze sculptures monumentales dans la ville de Bordeaux
2017 «Silence» à la galerie Lelong, à New York

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