Jan Bruegel le Jeune : le monde et ses merveilles à la puissance quatre

Le 17 mars 2021, par Caroline Legrand

Une rare suite de quatre cuivres évoque la reprise par Jan Bruegel le Jeune du flambeau de la grande tradition des Bruegel. Au menu, démonstration de virtuosité.

Attribué à Jan II Bruegel, dit le Jeune (1601-1678), « Les Quatre Éléments », dont Le Feu, La Terre, L’Air et L’Eau, suite de quatre cuivres, 45 67 cm.
Estimation : 300 000/400 000 

Une, deux, trois… Non, vous ne rêvez pas, ce sont bien quatre peintures attribuées à Jan II Bruegel dit le Jeune, qui seront prochainement proposées à la vente. Un événement quand on sait que ces œuvres ont traversé près de quatre cents ans, sans jamais être séparées ni subir les outrages du temps. Passés une première fois sur le marché le 26 juin 1970, chez Christie’s, à Londres, ces cuivres ont été rapidement rapprochés des compositions peintes par Jan Ier Bruegel, dit de Velours (1568-1625), le père de Bruegel le Jeune, pour le cardinal Federico Borromeo. Ces dernières, datées vers 1606-1607, sont aujourd’hui réparties entre deux musées, la pinacothèque Ambrosiana de Milan, pour L’Eau et Le Feu, et le Louvre pour La Terre et L’Air. «Aux XVIe et XVIIe siècles, quand on achète un Bruegel, on achète une "marque"», explique Jérôme Montcouquiol, du cabinet Turquin. Cette dynastie de peintres flamands jouissait alors d’une réputation internationale. Toute l’Europe convoitait leurs paysages au réalisme novateur et à la verve piquante : «Si les Italiens comptaient dans leurs rangs des peintres fabuleux, maîtres dans l’art du portrait et des scènes mythologiques, peu d’entre eux étaient capables de créer de tels paysages.»
Une commande d’exception
Aussi est-il donc courant, et naturel, au sein de la famille Bruegel, de reprendre de génération en génération des compositions ayant marqué les esprits et toujours très demandées des amateurs. Lorsque Jan le Jeune rentre précipitamment de Sicile à la mort de son père, en 1625, il prend ainsi la tête de l’atelier familial et récupère toutes les commandes en cours, mais aussi un héritage dont il devra se montrer digne. À Anvers, les séries décoratives comme cette suite de cuivres étaient le plus souvent réalisées dans le cadre de grandes commandes destinées à l’exportation –  notamment vers l’Espagne ou l’Italie, où les Bruegel jouissaient d’une grande notoriété, renforcée par les voyages effectués par Jan père et fils dans la Péninsule. C’est ainsi que, lors de son séjour transalpin entre 1589 et 1596, Bruegel de Velours rencontra de précieux protecteurs, dont le cardinal Ascanio Colonna, à Rome, et le cardinal Federico Borromeo, à Milan, qui deviendront, dès son retour dans les Pays-Bas, des mécènes très actifs. Vers 1606, Borromeo passe commande d’un tableau. Le maître lui envoie un Paradis, mais l'homme d'Église en désire plus et en demande trois autres, qui formeront avec le premier cet ensemble sur le thème des quatre éléments. Jan le Jeune a certainement pu voir cette suite à Milan lors de son propre voyage, une vingtaine d’années plus tard, et n’a sans doute pas été surpris lorsqu’une réplique lui a été demandée dans les années 1620. Est-ce à nouveau une commande italienne ? Rien ne l’affirme mais la qualité des cuivres, lumineux et lourds, plaide pour un achat important, pour lequel Bruegel le Jeune fait preuve d’une dextérité digne de celle de son père.

 

L’Air, attribué à Jan Ier Bruegel, dit le Jeune, 45 x 67 cm .
L’Air, attribué à Jan II Bruegel, dit le Jeune, 45 67 cm .

Les Quatre Éléments ou la beauté du monde
Alchimie, philosophie, poésie, mythologie ou science, le thème des quatre éléments se rencontre dans bien des domaines mais tous ont un but commun : décrypter notre monde. Si le sujet a été peu traité dans la grande peinture, la Renaissance, redécouvrant les penseurs de la Grèce Antique, s’empare des idées d’Empédocle ou d’Aristote et leur offre de nouvelles interprétations. La terre, l’eau, l’air et le feu sont ainsi les éléments constitutifs de l’univers. Selon la mythologie, Prométhée n’a-t-il pas façonné les hommes avec de la terre et de l’eau ? Mais cette suite des «Quatre Éléments», tout comme celle des «Cinq Sens», réalisée en 1617-1618 par Bruegel de Velours et Rubens (musée du Prado, Madrid), est surtout un prétexte pour mettre en scène les beautés de la création. Ainsi, l’allégorie de la terre offre une interprétation du Paradis, à travers cette forêt luxuriante, animée en arrière-plan de la figure de Dieu conduisant Adam et Ève vers l’arbre du bien et du mal. Au premier plan, un lion joue avec un guépard tandis que vache, loup, cerf, cygne, paon, singe et perroquet se promènent parmi les innombrables plantes, fruits et fleurs, où l’on remarque des espèces rares et précieuses comme les tulipes. Les allégories de l’eau et de l’air montrent quant à elles des figures mythologiques – Poséidon et Amphitrite pour l’une et la muse de l’astronomie et de l’astrologie Uranie pour l’autre –, entourées de somptueux animaux et de végétaux tantôt aquatiques, tantôt aériens.
Un monde en plein changement
«Réalisées pour un palais ou un appartement, dans un format réduit, ces œuvres sont destinées à un usage personnel. Le peintre peut s’éloigner des principes du concile de Trente et montrer des choses originales afin d’impressionner le spectateur et le faire voyager», avance M. Montcouqiol. Ainsi, dans un esprit humaniste propre aux Bruegel, les animaux et végétaux évoluent dans un monde où se mêlent les figures de la chrétienté, les dieux de la mythologie grecque mais aussi de simples hommes. Une vision syncrétique des beautés de la Création ! Il faut dire que les Pays-Bas traversent alors une prodigieuse période de progrès. Les voyages maritimes et la découverte de territoires inconnus des Européens ouvrent de nouvelles perspectives et fournissent de nouveaux sujets, à l’image des oiseaux exotiques de l’allégorie de l’Air, tandis que le perfectionnement de l’imprimerie conjugué à celui des sciences va permettre une diffusion des connaissances à grande échelle. L’Herbarum vivae icones… d’Otto Brunfels et l’Histoire de la nature des oiseaux de Pierre Belon présentent ainsi, au milieu du XVI
siècle, des illustrations d’après nature. L’allégorie du feu, pour sa part, est prétexte à une formidable scène apocalyptique, plongée dans les sombres profondeurs de la Terre, dans une grotte qui évoque la Domus Aurea de Rome. Là, dans cet atelier de Vulcain, dieu des enfers (évoqués par les damnés tombant dans les flammes non loin d’une représentation du temple de Vesta à Tivoli), des hommes travaillent durement à la fabrication d’innombrables armures. Incandescent, le métal est frappé, aplati, moulé, ciselé… autant d’allusions à l’essor économique des Pays-Bas, qui voient se moderniser les métiers traditionnels. Un éloge grandiose de la nature mais aussi de l’humanité.
 

Le Feu, attribué à Jan II Bruegel, dit le Jeune, 45 x 67 cm (détail).
Le Feu, attribué à Jan II Bruegel, dit le Jeune, 45 67 cm (détail).
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