Jaguars, prêtres et musiciens : l’univers d’un collectionneur

Le 23 mai 2019, par Vincent Noce

Des divinités redoutées et du masque cérémoniel aux personnages de la vie de tous les jours, ces œuvres précolombiennes proposées à Drouot proviennent d’une grande collection new-yorkaise.

Culture maya, île de Jaina, Mexique classique récent, 600-900 apr. J.-C. Déesse de la lune Ixchel et son compagnon, céramique brune et restes de pigment bleu, h. 21,5 cm.
Estimation : 100 000/120 000 

Alexandre Giquello reprend, avec cette vente, la dispersion d’une partie de la collection des civilisations d’Amérique centrale et du Sud formée par un amateur new-yorkais disparu il y a treize ans. L’ensemble formé par cet esprit attentionné, qui savait s’entourer des conseils de spécialistes, s’est étendu aussi bien à la peinture qu’aux arts d’Océanie, d’Afrique ou d’Extrême-Orient. Mais son attraction pour les cultures précolombiennes a été particulièrement marquée, avec une inclination, dont témoigne cette vacation, pour celle des Olmèques  qui a duré de 1200 à 400 avant notre ère. «Le marché précolombien est encore bien plus ouvert que celui des arts africains. Il est donc possible d’acquérir des œuvres capitales, mais aussi des objets plus modestes pour quelques milliers d’euros, qui ont été choisis avec autant d’exigence et de soin», fait observer l’expert Jacques Blazy, dont l’un des critères de choix pour cette vente d’objets est la sensibilité esthétique. Plusieurs œuvres sont ainsi passées par des collections prestigieuses de la côte est avant de se retrouver exposées dans de grands musées, dont le Metropolitan de New York. Une dizaine a figuré parmi les 250 pièces de l’exposition de référence sur la culture olmèque montée en 1995 par Michael Coe au musée de l’Université de Princeton, et reprise au musée des beaux-arts de Houston. «Toutes les provenances sont documentées et indiquées au catalogue», souligne Jacques Blazy, en précisant que les ambassades des pays concernés ainsi que, par surcroît de précaution, l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels sont informés à l’avance de cet échantillonnage. Alexandre Giquello a déjà dispersé deux sélections de pièces de la collection, qui ont rencontré un beau succès en totalisant 5,5 M€ de résultats. On retrouve dans les quatre-vingts lots aujourd’hui mis en vente cette beauté des formes et, souvent, cette férocité des figures qui peuplent une cosmogonie extraordinairement complexe.
 

Culture olmèque, Mexique préclassique moyen 900-400 av. J.-C. Petit masque représentant un homme-jaguar, pierre verte, h. 10 cm. Estimation : 50 000/6
Culture olmèque, Mexique préclassique moyen 900-400 av. J.-C. Petit masque représentant un homme-jaguar, pierre verte, h. 10 cm.
Estimation : 50 000/60 000 

Masque en bois
Mais la vacation débute sous des auspices plus paisibles par des représentations moins redoutables. Ainsi de ce palmipède de la culture chorrera qui figure drôlement la patte en l’air (estimé 10 000/12 000€), parmi les premiers lots en céramique issus de l’Équateur. Ils précèdent une œuvre beaucoup plus importante, un masque funéraire mochica du nord du Pérou, de la période dite «intermédiaire ancien» (100-700). Cette pièce (200 000/300 000 €), colorée de rouge, faisait partie de la collection du docteur Guy Dulon vendue par Sotheby’s à New York en 1992. Elle est exceptionnelle puisqu’elle constitue l’un des rarissimes témoignages en bois à avoir survécu depuis une époque aussi ancienne (voir Gazette n° 19, page 6). Elle suit un masque funéraire anthropomorphe en cuivre et en argent assez impressionnant, couvert d’une coiffe imitant une pieuvre (40 0000/50 000 €) et un pectoral circulaire en argent repoussé (50 000/60 000 €), au décor particulièrement riche, dont il n’existerait qu’une dizaine d’exemplaires similaires au monde. Une tête d’homme entourée de serpents stylisés, taillé dans une stèle, dont on ignore la signification (60 000/80 000 €), est issue de la culture pucara, née sur le plateau du lac Titicaca. La civilisation olmèque se retrouve notamment dans la figurine agenouillée en stéatite vert noir, représentant le dieu de la pluie Chaak, de la culture izapa, datant de l’époque dite proto-classique (300 av. - 300 apr. J.-C.), qui a été publié dans maints ouvrages de référence (20 000/25 000 €) ou dans un masque (900-400 av. J.-C.) de l’État du Guerrero, en serpentine verte (70 000/90 000 €). Encore plus expressif, de la même époque, est cet autre masque représentant un homme en voie de se transformer en jaguar (50 000/60 000 €). Exceptionnel par sa dimension, près d’un demi-mètre, est ce personnage grimaçant, de la même période, venu du Guerrero, en serpentine (200 000/300 000 €). Particulièrement redouté, le félin se retrouve représenté sous une forme plus naïve dans un grand récipient taillé dans la serpentine(pré-classique dit moyen, 1200-900 av. J.-C.), qui est unique par sa taille, de près de 90 cm de long. Venu du site de Xochipala, dans le Guerrero, il a été publié par Michel Graulich et Lin Crocker dans leur ouvrage sur les chefs-d’œuvre inédits de l’art précolombien, alors qu’il se trouvait dans la collection de Ronald et Lyn Gilbert, à New York (250 000/300 000 €). Il devait servir de coupe de libation, peut-être pour des décoctions médicamenteuses ou psychotropes. Une autre coupe, en céramique cette fois, figure un dieu du feu symbolisé en vieillard, de la culture Teotihuacán (50 000/60 000€). Aux formes beaucoup plus géométriques, une manopla de la culture Veracruz  la représentation en pierre d’une sorte de cadenas utilisé dans les harnachements pour les jeux rituels de balle , qui pouvait être enterrée dans la tombe d’une personnalité (40 000/50 000€), s’est trouvée dans la collection de Chicago de Robert et Mary Koenig. Une «hache», faisant référence aux mêmes joutes, provenant de la collection américaine de Jay Leff, est stylisée en forme de tête humaine (50 000/60 000 €). De la culture mixtèque, une ornementation en or portée à la lèvre (une sorte de piercing de l’époque, en bien plus élaboré), représentant le dieu aztèque du vent (et annonciateur de la pluie), Ehecatl, est aussi très rare, puisque cette orfèvrerie n’a guère survécu à l’avidité des conquérants espagnols (25 000/30 000 €).

 

Culture xochipala, Mexique préclassique moyen, 1200-900 av. J.-C. Grand récipient en forme de félin, serpentine gris-vert foncé, h. 30,5, l. 87 cm. Es
Culture xochipala, Mexique préclassique moyen, 1200-900 av. J.-C. Grand récipient en forme de félin, serpentine gris-vert foncé, h. 30,5, l. 87 cm.
Estimation : 250 000/300 000 


Musiciens
Très représentative du naturalisme cultivé du VIIe au IXe siècle à Jaina, du nom d’une île qui a abrité un centre religieux et funéraire maya, se trouve un couple, qui a été exposé et publié plusieurs fois, représentant la déesse de la lune et son compagnon (100 000/120 000 €). On a l’impression qu’il est train de danser, et il est assez rare de trouver des couples parmi les figurines qui font la caractéristique de ce style. Un vase maya (60 000/80 000 €) est particulièrement riche par son iconographie, qui se déroule autour d’un personnage assis sur son trône, devant lequel se produisent des musiciens. Comme en écho, un vase au couvercle en forme de tortue (10 000/12 000 €), dont la carapace servait en fait de tambour que les musiciens frappaient avec des bois de cervidé. 

 

Culture veracruz, golfe du Mexique, 300-600 apr. J.-C. Manopla, dit «cadenas», pierre grise, h. 28,9, l. 30,8 cm. Estimation : 40 000/50 000 €
Culture veracruz, golfe du Mexique, 300-600 apr. J.-C. Manopla, dit «cadenas», pierre grise, h. 28,9, l. 30,8 cm.
Estimation : 40 000/50 000 


 

Culture colima, Mexique occidental, protoclassique, 100 av. 250 apr. J.-C. Personnage assis, céramique à engobe brun orangé. h. 33, l. 21 cm. Estimati
Culture colima, Mexique occidental, protoclassique, 100 av. 250 apr. J.-C. Personnage assis, céramique à engobe brun orangé. h. 33, l. 21 cm.
Estimation : 30 000/35 000 

La beauté simplifiée
Un chapitre de la vente paraît particulièrement original en ce qu’il s’éloigne d’une cosmogonie habitée par des souverains terrifiants, des prêtres sanguinaires et tout un bestiaire de divinités cruelles à mi-chemin de l’homme et de l’animal – sans doute particulièrement prisée en Occident pour son esthétique expressionniste. Dans cette veine plus touchante se distinguent ainsi une quinzaine de pièces du Mexique occidental, issues d’une mouvance qui s’est développée à l’époque protoclassique du côté du Pacifique, autour de petites chefferies que les spécialistes ont rassemblées sous le nom de «cultures villageoises». À l’écart des grands courants de civilisation,  ces céramiques aux formes déliées, façonnées à la main, souvent à engobe brun-rouge, se consacrent à des figures de la vie quotidienne, reprises sous des formes à la fois esthétisantes et naturalistes. Dans la vente, notamment de la culture colima, on retrouve un requin tout sourire, une grenouille, des chiens, un coquillage ou un serpent ornant une coupe. Ce réalisme se retrouve dans un guerrier, particulièrement grand pour une terre cuite dans ces fours à basse température, un bossu, un personnage aux côtes saillantes ou un prêtre portant une coupe. Un couple représente une femme tenant une calebasse et un homme casqué et armé prêt à partir à la guerre – le partage des rôles, déjà. Assez dignes, ces personnages arborent des dessins polychromes, témoignant d’une beauté recherchée à la fois sur les vêtements et sur la peau du visage. Cette région, qui s’étend sur plusieurs États du Mexique, a «longtemps été perçue comme une aire périphérique», alors qu’elle se distingue par «la création d’une statuaire d’une étonnante créativité formelle» aux «formes souples» et au caractère «jubilatoire», écrit l’archéologue de l’École pratique des hautes études Nicolas Latsanopoulos (Le Cinquième Soleil, Sarran, 2012). Aux enduits soigneusement polis, ces figurines étaient déposées au fond de tombes souterraines en forme de puits, pouvant atteindre 20 mètres de profondeur, aboutissant à une ou plusieurs chambres funéraires. Les archéologues en ont distingué le noyau aux traditions colima, jalisco et nayarit – cette dernière, aux représentations plus diversifiées et colorées, étant considérée comme la plus raffinée. Pour mieux comprendre les ressorts de cette culture, qu’il qualifie d’intime, Nicolas Latsanopoulos appelle de ses vœux des recherches plus approfondies grâce notamment aux fouilles entreprises dans des sépultures demeurées intactes.
jeudi 06 juin 2019 - 16:00 - Live
Salle 7 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Binoche et Giquello
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