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Jacques Lacoste en pleine lumière

Le 28 février 2019, par Éric Jansen

Installé depuis 2008 rue de Seine, à Paris, le spécialiste des arts décoratifs du XXe siècle vient de s’offrir 550 mètres carrés avenue Matignon. Une montée en puissance à l’image d’un marché qui s’envole.

Jacques Lacoste en pleine lumière
Jacques Lacoste dans son nouvel espace de la rive droite, devant une applique Serpentin de Jean Royère, un canapé de Paul Dupré-Lafon et une table basse Cabanel de Jacques-Emile Ruhlmann ; le fauteuil est de Djo-Bourgeois, 1925.
© Eric Jansen


Sa discrétion est célèbre dans le milieu. À la différence de confrères charmeurs et volubiles, Jacques Lacoste cultive depuis trente ans une grande réserve. Timidité naturelle et statut familial hors norme obligent… Le petit-fils de René Lacoste s’est évertué à faire oublier son ascendance et ce que cela sous-entend. Il a patiemment construit une renommée personnelle, passant des Puces à une première galerie rue de Lille, puis rue de Seine, affinant au fil des années sa marchandise. Devenu le spécialiste de Jean Royère, il a aussi largement contribué à la redécouverte de Max Ingrand, et s’est fait l’ardent défenseur d’Alexandre Noll ou de Georges Jouve. Aujourd’hui, il crée l’événement en s’offrant une superbe seconde adresse sur la rive droite.
 

Alberto Giacometti, bas-relief sur console, 1939, pierre, signé en bas à droite «A Giacometti», h. 298 cm. Fauteuil Ambassador de Jean Royère, vers 19
Alberto Giacometti, bas-relief sur console, 1939, pierre, signé en bas à droite «A Giacometti», h. 298 cm. Fauteuil Ambassador de Jean Royère, vers 1950.© Succession Alberto Giacometti (Fondation Giacometti, Paris + Adagp, Paris), 2019.


Qu’est-ce qui a motivé ce nouvel emplacement ?
Sophie Caparis, de la galerie Makassar, souhaitait arrêter son activité. Elle m’a appelé pour me proposer de reprendre le bail. Je n’avais alors aucun désir de bouger, mais elle a insisté pour que je vienne visiter les lieux. C’était à Pâques, l’année dernière ; j’entre, je vois l’espace, la taille des vitrines, la visibilité… Je commence à penser que, si je ne saute pas sur cette occasion, je risque de le regretter. Il m’a fallu toutefois un mois pour me décider, le bail étant très conséquent. Mais dans ma réflexion de croissance, j’ai considéré que la rive droite était complémentaire de la rive gauche, qu’il y a encore des collectionneurs à conquérir qui ne se déplacent pas à Saint-Germain-des-Prés.
Vous disposez de 550 mètres carrés d’espace d’exposition. Il va vous falloir avoir du stock…
Ce n’est pas un problème, je suis un acheteur compulsif. Tous les jours, j’acquiers… des chefs-d’œuvre ou des choses moins importantes.
Je croyais que la marchandise devenait de plus en plus difficile à trouver sur le marché.
Non, au contraire. Grâce à notre visibilité, que nous avons construite au fil des salons, et à notre image de spécialiste, on nous propose tout le temps des choses. Nous rachetons beaucoup à des collectionneurs qui changent de vie, de décor, de goût…
Vous achetez aussi en ventes publiques ?
Oui, bien sûr, encore dernièrement à Drouot. Les commissaires-priseurs parisiens ont leur réseau et dans les successions, il peut y avoir des objets intéressants.
Mais on ne trouve plus une perle dans une mannette, comme avant…
Détrompez-vous. Il n’y a pas si longtemps, une lampe en plâtre de Frank était passée inaperçue. Mais c’est vrai que, d’une façon générale, les informations sont plus faciles à trouver, tout comme celles concernant la valeur des objets.
Vous vous installez à 50 mètres de Christie’s. C’est un pied de nez ?
Non (rires), je vais juste les chatouiller un peu.
Comment allez-vous organiser votre galerie ?
Avec un parti pris de period room. C’est un principe qui n’existe pas à Paris, et j’ai envie de me démarquer de cette manière.
Un traitement muséal pour des pièces considérées comme des chefs-d’œuvre ?
Oui. Par exemple, pour ce fauteuil extrêmement rare de Mackintosh, cette sellette de Serrurier-Bovy, ce bureau de Van de Velde ou cette chaise de Gallé de 1902… On vise un peu les institutionnels.
L’art nouveau, c’est une première, vous n’aviez pas de meubles de cette école rue de Seine.
J’ai commencé depuis quelques années à en présenter lors de salons, mais ce qui est intéressant ici, c’est d’avoir un grand espace pour pouvoir les isoler. Cela ne fonctionne pas forcément à côté d’un fauteuil de Royère !
Certains prétendent que lorsque la mise en scène est trop parfaite, les clients n’arrivent pas à se décider pour acheter…
Chacun fait comme il le sent. Moi, j’aime présenter les choses d’une manière cohérente. Ainsi, après l’art nouveau, on passe aux années 1920-1930 : commode à abattant de Jean Dunand pour madame Agnès, lampe de Jean-Michel Frank, bureau de Süe et Mare, console de Subes… Ensuite, dans l’enfilade, les années 1950, avec un salon de Royère spectaculaire, des bougeoirs et un miroir de Max Ingrand, Au sous-sol, il y a encore des salles d’exposition, dont une avec une grande hauteur sous plafond, ce qui m’a permis d’accrocher un chef-d’œuvre : le bas-relief et sa console d’Alberto Giacometti pour Frank, de 1939.

“Le nombre de collectionneurs d’œuvres du xxe siècle a décuplé, et c’est en partie grâce aux marchands français”

Avec un tel espace, comment ne pas vider la rue de Seine ?
En morcelant de manière chronologique. En ce moment, nous présentons dans la galerie de la rive gauche du modernisme des années 1930. L’idée n’est pas de la fermer. Ensuite, il faut voir si on peut dépenser la même énergie dans les deux lieux.
Il y a encore du passage rue de Seine ?
Oui, on y voit des clients américains ou des décorateurs étrangers qui ont l’habitude de venir. Ils disposent de deux heures, de leur chauffeur, et ils ne font que cette rue, parce qu’il y a des galeries importantes dans le domaine du XXe siècle.
C’est pour cela que vous avez quitté la rue de Lille, en 2008 ?
Oui, elle est beaucoup plus confidentielle. Mais j’y ai rencontré des collectionneurs d’une envergure internationale, comme Ronald Lauder.
Racontez-nous vos débuts.
J’ai commencé en 1986 aux Puces, à Serpette, associé à Laurent Maréchal. Cela a duré trois ou quatre ans, puis on s’est séparés. J’ai gardé un stand jusqu’en 1997. J’ai alors acquis une galerie rue de Lille, où m’ont succédé Philippe Sinceux et, aujourd’hui, Gladys Mougin.
Comment arrivez-vous aux Puces, à l’âge de 23 ans ?
J’ai toujours voulu travailler dans cet univers. Après le bac, j’ai fait un peu de droit et d’histoire de l’art, avec la vague idée d’être commissaire-priseur. J’ai passé un an à Drouot à renifler l’atmosphère, pour essayer de comprendre comment ça fonctionnait. Puis je me suis associé à Laurent Maréchal.
C’était une forme de rupture avec votre famille ?
Oui, bien sûr. Mon père a eu cette intelligence de dire : « ça te plaît, vas-y, mais sois le meilleur ». Au début, porter ce nom n’était pas un avantage. Aux Puces, il y a beaucoup de jalousie, un climat parfois agressif… mais je m’y suis aussi fait des amitiés qui tiennent toujours.
Et qu’en pensait votre grand-père ?
Il est venu me voir aux Puces, amusé, intéressé, bienveillant.
Est-ce que son appartement des immeubles Walter a compté pour vous ?
Oui, cette ambiance a baigné mon enfance. C’était une décoration un peu Jansen, avec des meubles art déco, beaucoup d’objets chinois, un doux mélange. Mais il y avait aussi et surtout le Pays basque, avec le golf et le club-house également réalisé par Jean Walter.
Comment est née, alors, votre passion pour Jean Royère ?
En 1992-1993, j’ai trouvé chez un particulier une pièce qui m’a fait l’effet d’un électrochoc. C’était le lampadaire mural Liane. J’ai été fasciné par cet équilibre entre une créativité débordante et un certain conservatisme dans la manière de travailler. Je ne l’ai jamais vendu. Puis, en 1997, j’ai réussi à acquérir des catalogues avec mille huit cents photos de tout ce qu’il avait fait, l’outil de travail d’un des agents de Royère. Des documents extrêmement précieux, complétés ensuite par trois mille plans de fabrication de meubles. Ces archives sont notre force. C’est ce qui nous permet d’affirmer qu’une pièce est de Royère ou pas.
Que vous inspirent les prix qu’atteignent aujourd’hui ses meubles, par exemple les 450 000 € d’un canapé Ours polaire ?
Cela correspond à un vrai prix de marché. Les gens adorent ce modèle. J’en ai eu des exemplaires, mais pas en ce moment, car ils partent très vite. J’avais rencontré le tapissier de Royère, qui m’avait dit : «Quand ça fonctionnait, on en fabriquait un par mois.» On peut donc imaginer qu’ils en ont produit une dizaine par an entre 1947 et 1965, soit entre cent cinquante et deux cents, moins ceux qui sont partis à la benne…
Cela veut dire qu’il y a plus de collectionneurs d’œuvres du XXe siècle qu’avant ?
Leur nombre a décuplé, et c’est en partie grâce à l’énergie des marchands français, qui organisent des expos, publient des livres, travaillent avec les musées… cela donne de la visibilité, crée du désir.
Vous n’êtes pas trop nombreux sur ce marché ?
C’est un signe de vitalité, non ?
Mais j’imagine que vous voulez tous le même objet quand il passe en vente…
Oui, mais il y a peu d’élus à ces altitudes…

JACQUES LACOSTE 
en 6 dates
1963
Naissance à Neuilly-sur-Seine
1986
Premier stand aux Puces
1997
Première galerie, rue de Lille (VIIe arrondissement)
1999
Première exposition Royère et première participation au PAD
2008
Installation rue de Seine (VIe arrondissement)
2019
Ouverture d’une seconde galerie dans le VIIIe arrondissement, 19, avenue Matignon
www.galeriejacqueslacoste.com

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