Jacques Grange, l’œil expert d’un décorateur plébiscité

Le 07 octobre 2021, par Éric Jansen

Le décorateur Jacques Grange publie un livre dans lequel il présente une trentaine de réalisations. En majorité, des maisons de collectionneurs, dont il est devenu l’interlocuteur privilégié.

 © Eric Jansen

Sa vie a été semée de rencontres qui ont fait sa carrière et d’objets qui ont nourri son goût. Henri Samuel, Didier Aaron, Marie-Laure de Noailles, Madeleine Castaing, Yves Saint Laurent, Pierre Bergé, Ronald Lauder, Terry de Gunzburg, François Pinault… Arbitres du style ou collectionneurs raffinés, tous ont formé son œil. Sans parler de ceux dont il tait le nom par souci de discrétion. «Il n’y a pas de grand décorateur sans grand client»… Au fil des pages de son nouveau livre, on comprend ce que Jacques Grange veut dire. Ses intérieurs ont l’harmonie d’une conversation entre amateurs. Le luxe y est subtil, l’éclectisme savant, le confort cultivé. Et l’écrin sert toujours l’œuvre d’art ou le meuble signé. Pas de geste gratuit. Pas d’effet «waouh». Modestement, il dit faire «du classique contemporain». Mais cette apparente simplicité est finement référencée. Un plaisir d’initiés.
Comment est née votre vocation ?
J’ai arrêté l’école en seconde, j’avais de très mauvaises notes. Je n’étais doué que pour le dessin. Tous les jeudis, je fréquentais l’atelier des moins de 15 ans au musée des Arts décoratifs. Ma mère s’est renseignée et on lui a suggéré que je fasse l’école Boulle. Après un an de préparation, j’ai réussi le concours d’entrée et j’y suis resté quatre ans. Ensuite, j’ai enchaîné avec Camondo.
Quel genre d’enseignement avez-vous reçu ?
À l’école Boulle, on étudiait l’histoire de l’art le matin et on avait des ateliers l’après-midi. Au bout d'un an, on se spécialisait dans un domaine. J’ai choisi la tapisserie et je suis sorti premier, avec un CAP de tapissier ! C’est pour cela que je sais comment réaliser un beau canapé comme chez Decour. À Camondo, on apprenait la décoration intérieure, mais cela n'a duré qu'un an… J’avais un ami, Michel-Yves Bolloré, le frère de Vincent, qui habitait un hôtel particulier décoré par Henri Samuel. Ce fut mon premier choc esthétique. Je rêvais de faire un stage chez lui. Mme Bolloré a intercédé pour moi et c’est comme ça que je suis entré chez Henri Samuel en 1965.

 

© François Halard
© François Halard

Vous découvrez alors la grande décoration…
À l’époque, Henri Samuel s’occupait de la restauration du Grand Trianon, mais aussi du château d’Armainvilliers pour le baron Edmond de Rothschild, ou encore de l’appartement de Marcel Bleustein-Blanchet. J’étais le grouillot qui portait les paquets, qui récupérait les commandes, allait dire à Diego Giacometti, chargé de la bibliothèque chez Bleustein-Blanchet : «Monsieur Samuel s’impatiente… » J’apprenais mon métier.
Avec Henri Samuel, vous apprenez aussi l’éclectisme ?
Oui et surtout la curiosité pour les créateurs contemporains, Diego Giacometti, Philippe Hiquily, Guy de Rougemont, que j’ai fait travailler plus tard dans la tour Montparnasse.
Vous entrez ensuite chez Didier Aaron ?
Quand Henri Samuel a fermé, j’ai frappé à quelques portes et Didier Aaron m’a engagé. C’était en 1968. Je travaillais dans le bureau de décoration de son associé, Alain Demachy, mais très vite il m’a poussé en avant, il voyait que je plaisais… Ma première grande cliente a été la princesse Ashraf, la sœur jumelle du shah.

 

L’univers joyeux et référencé de Terry de Gunzburg, où se mêlent Frank et Vincent Darré, Royère et Mattia Bonetti. © François Halard
L’univers joyeux et référencé de Terry de Gunzburg, où se mêlent Frank et Vincent Darré, Royère et Mattia Bonetti.
© François Halard

Et puis, il y a la rencontre avec Yves Saint Laurent et Pierre Bergé…
J’étais ami avec Yves avant de travailler pour lui. Un jour, il me téléphone. Il avait pris un studio avenue de Breteuil et il me demande de lui faire «quelque chose d’aéré, comme dans un film d’Antonioni… » Je décore l’appartement dans un esprit moderniste, ce qui lui plaît beaucoup. Il commence ensuite Deauville avec Victor Grandpierre, le décorateur de Christian Dior. Il lui avait fait sa maison de couture. Mais ça ne marche pas. Grandpierre ne comprend pas le rêve proustien d’Yves, les Nymphéas, le côté viscontien. Il voulait les portières et les lustres, comme dans le film L’Innocent… Peu à peu, j’ai pris le relais. On a enchaîné avec Marrakech et plus tard, Tanger. C’est l’aventure d’une vie.
Pierre Bergé intervenait-il ?
Jamais. Pierre s’occupait de l’exécution des choses, mais on ne discutait en aucun cas les idées d’Yves.

« Le salon est inondé de soleil. Pour atténuer la luminosité, mais aussi créer de beaux effets de brillance, j’ai recouvert les murs de mica. »

Ils vous font partager leur goût pour les très beaux objets, mais aussi pour les choses de charme…
Yves adorait la drouille ! Il disait : il n’y a que ça de vrai ! Cela désespérait un peu Pierre. Yves aimait aller au Village suisse et au Louvre des antiquaires.
Vous fréquentiez Drouot, aussi ?
Oui. Je me souviens de la vente Jacques Doucet en 1972. J’avais réussi à faire acheter à Edmonde-Charles Roux deux sièges de Paul Iribe. Elle m’avait choisi pour décorer son appartement de la rue des Saints-Pères et je l’initiais à l’art déco. J’étais fier d’être dans la salle. Il y avait Saint Laurent, que je ne connaissais pas encore.
Qui achète de l’art déco à l’époque ?
Andy Warhol, Yves Saint Laurent, Hélène Rochas, Pierre Hebey… Moi, j’étais le petit, derrière, qui essayait d’attraper les miettes. Et j’ai entraîné dans ce goût Edmonde Charles-Roux, Micheline Maus, Françoise Lafon.

 

© François Halard
© François Halard

Un goût que vous avait transmis Marie-Laure de Noailles ?
Absolument. Mon second choc esthétique, c’est l’hôtel particulier de Marie-Laure décoré par Jean-Michel Frank : le grand salon en parchemin, les portes en bronze, la cheminée en mica, le touche-touche où l’on déjeunait, avec aux murs Géricault et Watteau, la petite pièce en paille qui était son atelier.
Comment avez-vous fait sa connaissance ?
Avec François-Marie Banier, nous habitions rue Servandoni et notre voisin était le poète Théo Léger, qui connaissait Marie-Laure. Nous rêvions d’être invités chez elle. L’hôtel particulier de la place des États-Unis, c’était le Graal. Léger nous a donné un conseil : Marie-Laure peignait et exposait rue des Beaux-Arts. Il suffisait d’aller au vernissage et de la séduire. Ce que nous avons fait. Je l’ai ensuite beaucoup vue jusqu’à sa mort en 1970. Dans la villa de Hyères, j’ai découvert Chareau, Jourdain, Eileen Gray, le bureau en métal de Mallet-Stevens, que j’ai voulu acheter bien des années plus tard en vente à New York. C’est comme ça que j’ai connu Ronald Lauder. Il le voulait aussi et il l’a eu ! Mais il a souhaité connaître celui qui le lui avait disputé à coup d’enchères. Nous nous sommes rencontrés et j’ai ensuite décoré ses maisons.

 

Illustration du style « classique contemporain » de Jacques Grange dans une maison à Londres : fauteuils de Frank et de Royère, table bass
Illustration du style « classique contemporain » de Jacques Grange dans une maison à Londres : fauteuils de Frank et de Royère, table basse de Zaha Hadid sur fond de moulures et de tapis en abaca.
© François Halard

À la même époque, une autre femme forme votre goût, c’est Madeleine Castaing…
Je la rencontre la première fois en 1968, à la Biennale des antiquaires et des décorateurs, où elle avait fait un pavillon sur l’eau. Avec Henri Samuel, j’avais appris le classicisme,
la grande tradition française, avec elle c’était le mobilier anglais et russe du XIX
e siècle, la poésie, la patine, les meubles «réinventés». C’était une magicienne. Elle se levait tard
et recevait l’après-midi dans sa boutique. J’ai beaucoup acheté chez elle, comme pour la chambre Albertine de la maison d’Yves Saint Laurent à Deauville.

Comment était décoré votre appartement ?
Il y avait un canapé de Chareau que j’avais échangé avec Madeleine Castaing contre un meuble XIXe, une table de François-Xavier Lalanne achetée à Karl Lagerfeld et le lit Cocodoll qu’Alexandre Iolas m’avait offert après l’exposition qu’il avait consacrée aux Lalanne.

 

Le décorateur sait autant faire renaître le charme poétique d’une maison de 1929, à Palm Beach (voir page de gauche), qu’imaginer un écrin
Le décorateur sait autant faire renaître le charme poétique d’une maison de 1929, à Palm Beach (voir page de gauche), qu’imaginer un écrin minimaliste pour des œuvres d’art et des pièces de design contemporain dans un duplex parisien.
© François Halard

Alexandre Iolas a également compté dans votre parcours ?
J’ai connu les Lalanne grâce à lui ! Et il m’a présenté ma grande cliente Pauline Karpidas. Il lui avait dit : «À Paris, on s’habille chez Saint Laurent et on fait décorer son appartement par Jacques Grange.»
Plus près de nous, une autre personne ouvre votre horizon, c’est Pierre Passebon…
Bien sûr ! Il m’a fait aimer Noll, Royère, Gio Ponti. Sa curiosité stimule ma créativité. Il a aussi un œil. Par exemple, il a découvert la céramiste Bela Silva, qui est maintenant chez de grands collectionneurs comme Terry de Gunzburg.


Justement, Terry de Gunzburg, François Pinault ou ces Américains qu’on découvre dans votre livre, vous ont obligé à composer avec des œuvres d’art contemporain. Un exercice plus compliqué ?
Ce n’est pas une obligation, c’est un plaisir ! C’est vrai que la décoration passe après un très beau tableau, mais imaginer un salon avec des toiles de Francis Bacon, Cy Twombly ou Richard Prince, il y a pire dans la vie, non ? J’ai beaucoup de chance d’avoir ces clients. Ils sont pour la plupart devenus des amis, et maintenant je m’occupe de leurs enfants !

Jacques Grange
en 7 dates
1965
Entre chez Henri Samuel
1968
Est engagé par Didier Aaron
1974
Crée son agence
1985
Rencontre Pierre Passebon
2009
Décore le Mark Hotel, à New York
2010
Ouvre un bureau à New York
2014
Met en scène la Biennale des antiquaires
à lire
Jacques Grange, œuvres récentes, texte de Pierre Passebon, photos de François Halard, éditions Flammarion, 2021.
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