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Jacques-Émile Blanche portraitiste avant tout

Le 15 mars 2013, par La Gazette Drouot

Après l’hommage aux saveurs très proustiennes de la fondation Pierre Bergé - Saint Laurent, deux portraits nous permettent de retrouver ce peintre raffiné.

Jacques-Émile Blanche portraitiste avant tout
Jacques-Émile Blanche (18611942), Portrait de Georges de Porto-Riche, 1889 (?), huile sur toile, 100 x 65 cm.
Adjugé 135 000 €

Portraitiste je suis et veux l’être, portraitiste en tout et de tout.” Ainsi se revendique Jacques-Émile Blanche dans le chapitre “Mes premiers portraits” de La Pêche aux souvenirs parue en 1949, sept ans après sa mort. À l’époque de la rédaction de ces mémoires, le peintre avait depuis quelque temps déjà délaissé ses pinceaux pour la plume – articles, ouvrages sur l’art et livres de souvenirs. Proust était un ami d’enfance, il a connu Manet – maître admiré et ultime référence –, Degas, coutumier visiteur estival des Halévy à Dieppe, où les Blanche passaient aussi la saison dans leur chalet du Bas-fort-blanc, le dramaturge Porto-Riche, alors au faîte de sa gloire, et encore le jeune Barrès, Montesquiou, Gide, Poulenc, Jacob et Crevel... Tous et bien d’autres ont posé pour lui, les “grands magiciens [...] les célébrités plus précaires”, note Pol-Neveux dans Les Amis de 1914, “les météores disparus, les fragiles fantômes des sociétés moribondes”. Leurs portraits forment une galerie de cette époque charnière, voyant la fin de la Belle Époque et l’aube d’un monde nouveau, âpre et parcouru de barbaries idéologiques. Fortuné, fils du célèbre aliéniste Émile Blanche, Jacques-Émile décide très jeune de se consacrer à la peinture. Un véritable engagement, selon son ami Maurice Denis : “Un homme fou de peinture, avec de l’élégance, du goût, du métier”. La technique est solide, il peint rapidement dans une pâte fluide, possédant en outre ce don de “saisir les caractères”, comme il l’écrit en 1924. Un trait noté par le plus portraitiste des écrivains, Marcel Proust, dans sa préface pour Propos de peintre 1- de David à Degas. Il peignait les amis “dont il était presque seul à célébrer les mérites, car il possédait en lui, comme tous les hommes assurés de l’avenir, cette perspective du temps où il faut savoir se placer pour regarder les oeuvres”. Les portraits présentés ici soulignent cette acuité psychologique du portraitiste ; tous deux faisaient partie de la collection d’André Gide, dispersée à Cuverville en 1963.

Portrait d’André Gide ou André Gide à 21 ans, vers 1890, huile sur toile, 107 x 73 cm (détail).Mercredi 20 mars, salle 1 – Drouot-Richelieu, à 13 h 30
Portrait d’André Gide ou André Gide à 21 ans, vers 1890, huile sur toile, 107 x 73 cm (détail).
Adjugé 346 976 € frais compris

Le premier montre Georges de Porto-Riche, surnommé le “Racine bourgeois”, très figure fin de siècle, saisi dans une subtile harmonie de beige et brun bistre. Le modèle est cerné d’un trait inspiré de la ligne ingresque, la palette rappelle celle de Whistler, rencontré quelques années auparavant à Dieppe. La réalisation de ce portrait pourrait dater de 1889, année où Blanche exécuta aussi un pastel de ce proche de Degas. Fin observateur, le peintre le voit comme un dandy raffiné et mélancolique, tenant contre lui son chien. Cette présence animalière est familière de ses oeuvres, notamment dans les portraits de sa mère, accompagnée de son carlin Trixy. Tout autre est celui d’André Gide, brossé dans les années 1890. Le premier portrait de l’écrivain, contemporain des Cahiers d’André Walter, est décrit par le peintre dans Mes Modèles. Souvenirs littéraires (1928). Dans l’atelier d’Auteuil, Gide se tient “assis sur un fauteuil de paille anglais, coincé entre une porte couleur de pistache et une armoire à glace Maple [...] le visage un peu chinois”. L’artiste note les “yeux d’hématite bridés, étincelants”. La touche plus enlevée, les noirs profonds et les blancs relevés d’accents de couleur évoquent le métier des grands maîtres espagnols, la prestesse de Frans Hals et, suprême référence, la peinture de Manet. Plus tard, Jacques-Émile Blanche évoquera à nouveau ce portrait de Gide, en “Jeune homme imberbe dans le complet de cheviotte”, celui de 1901, “Gaulois à la moustache de Vercingétorix”, ainsi que l’ultime, peint en 1912 et le montrant “Voyageur sous le chapeau de velours noir”. Ces deux dernières toiles sont conservées au musée des beaux-arts de Rouen. Peintre de l’élite littéraire de son temps, il laisse une série de portraits frappants de “vérité psychologique, artistique et humaine”, a écrit Maurice Denis au moment de la donation Blanche au musée de Rouen, et “dont on sera bien obligé un jour de reconnaître la haute importance et la probité et le grand talent”.

mercredi 20 mars 2013 - 13:30 - Live
Salle 1 - Hôtel Drouot - 75009
Thierry de Maigret
Gazette Drouot
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