Jacques Dubarry de Lassale, ébéniste, expert et enseignant

Le 10 novembre 2016, par Anne-Marie Minvielle

Les antiquaires, amateurs d’art et futurs commissaires-priseurs viennent dans le Gers se former au savoir-faire de cet expert en mobilier ancien et spécialiste des marbres.

Jacques Dubarry de Lassale, devant une table XIXe en marqueterie de marbres.
© A.-M. Minvielle

À Lassalle, chez Dubarry, au bout du chemin, vous perdez la notion du temps, vous entrez directement dans le meuble, dans le bois, dans le marbre, sur une planète où le faux est banni. Les routes campagnardes n’en finissent pas de tourner par les collines ombragées de cèdres dans ce décor de petite Toscane. Dans le Gers, les villages urbanisés au XIIIe siècle se traduisent en bastides, castelnaux et sauvetés. C’est déjà le pays des mousquetaires, où le plaisir de vivre gascon est omniprésent. À une quinzaine de kilomètres de Vic-Fezensac, caché dans les vignobles de l’Armagnac, le fief familial de Jacques Dubarry de Lassale est blotti sous les arbres, autour de la maison de maître
et de ses anciennes salles de garde. «J’ai 87 ans, vingt-six petits-enfants et sept arrière-petits-enfants», plaisante le
pater familias. Grand, élégant, le sourire et le regard pointu derrière ses lunettes, notre hôte dégage une énergie peu commune. Une vie hors du commun également pour cet ancien agriculteur, né en 1930 et descendant de Colbert. La guerre l’oblige à s’occuper du domaine agricole familial dès son adolescence. À 50 ans, il voit l’élevage de ses cinq cents brebis Romanov décimé à la suite d’une épidémie de fièvre de Malte. Il est ruiné. Jacques Dubarry de Lassale relève le défi et se lance à corps perdu dans l’ébénisterie, qui lui rappelle les bricolages de son enfance. Autodidacte, il lit, se documente, apprend les règles du métier, passe un CAP à Rodez en quelques mois. Ouvrant un atelier dans son exploitation, il démonte les meubles, les répare, les remonte. À 62 ans, il est récompensé par le titre de maître artisan en ébénisterie. Il se rend alors au Lycée des métiers d’art, du bois et de l’ameublement à Revel, près de Toulouse, pour une formation équivalente à celle de l’école Boulle, puis à Paris. Quatre personnes travailleront bientôt avec lui dans son atelier de Lassalle, restaurant de précieux meubles issus de collections publiques et privées.

 

Huit mois de travail ont été nécessaires pour ce studiolo baroque  réalisé par l’ébéniste, en bois de violette et olivier, avec tiroirs à
Huit mois de travail ont été nécessaires pour ce studiolo baroque réalisé par l’ébéniste, en bois de violette et olivier, avec tiroirs à secrets, faux fonds et bronzes de rigueur.
© A.-M. Minvielle

Les traces d’outils dénoncent les faux
Formation ! Le concept est lancé, car Jacques Dubarry de Lassale est un pédagogue hors classe… Nommé expert judiciaire près la cour d’appel d’Agen en 1994, il commence à organiser chez lui des stages d’expertise sur le mobilier ancien, transmettant sa sensibilité et son savoir-faire pragmatique. Les professionnels de l’art accourent bientôt, dans cette thébaïde d’un autre temps, se former suivant des méthodes simples et pratiques, dans un cadre reposant. Entre un cassoulet et un confit, l’homme enseigne la lecture des traces des outils, marques révélatrices qui dévoilent l’identité et l’époque des meubles. Il livre ses secrets : les traces d’une scie circulaire n’existent pas au XVIIIe siècle. Celles d’un rabot à dents sont plates au XVIIe, pointues au XVIIIe, nombreuses et fines au XIXe… Le coup de main des ciseaux dénonce la signature de l’artiste. Des astuces bien utiles, en cette période de faux, pour reconnaître un meuble authentique d’une copie, une pièce transformée ou trafiquée… Parallèlement à ses restaurations, il forme des bac + 8 venus de la ville. Il reçoit les meilleurs commissaires-priseurs, mais aussi de simples amateurs d’art, par groupes de quatre à huit personnes maximum. L’expert fabrique par ailleurs des marteaux d’adjudication en bois exotiques, buis, galuchat, argent, voire en peau de serpent. Ils sont garantis à vie, un pari lorsque l’on compte le nombre de coups répétitifs à frapper dans une seule vente ! De même, il réalise des manches de couteau en argent et en bronze argenté, dessinés d’après un somptueux modèle octogonal de couteau de chasse Louis XIV. Celui-ci deviendra le premier couteau de table individuel, la lame pointue, jugée dangereuse, s’arrondissant à la pratique.

«Incarnat turquin, rouge de Vérone, petit antique, brocatelle violette, jaune de Sienne, Campan rubané ou brèche Médicis, les marbres se récitent comme un poème, s’admirent comme un tableau abstrait.»

Toute la poésie des marbres
«J’ai vu un ange dans le marbre et j’ai seulement ciselé jusqu’à l’en libérer», disait Michel-Ange. Toujours curieux, Jacques Dubarry de Lassale nous raconte comment sa passion de ce matériau est née de la restauration d’une console Régence, dont le marbre avait disparu. Comment le remplacer ? Cette simple question ajoutera une autre page à sa vie. Il mène l’enquête. Les documents sont insuffisants. Les carrières se ferment, et les marbres funéraires disparaissent au profit du granit… Notre ébéniste passionné effectuera plus de six années de recherches sur les marbres européens. Il en reconnaît plus de 350 échantillons, déterminant leur dénomination, localisation, pétrographie et utilisation. Incarnat turquin, rouge de Vérone, petit antique, brocatelle violette, jaune de Sienne, Campan rubané ou brèche Médicis, les marbres se récitent comme un poème, s’admirent comme un tableau abstrait. Si la plupart des carrières d’autrefois sont malheureusement aujourd’hui fermées ou arrêtées, leurs nervures et leurs taches fascinantes, difficiles à identifier, sont présentes sur les meubles et dans les monuments. Il propose alors aux éditions H. Vial un premier tome sur l’Identification des marbres, paru en 2001. Chaque échantillon y est référencé et localisé, intégrant même des carrières perdues ou fermées. «À la fin du XIXe siècle, une centaine de carrières de marbre étaient ouvertes en France. De nos jours, il en reste trois !», précise l’auteur. Le succès est immédiat. Il sera suivi par la publication de l’Utilisation des marbres, en 2005. Ce second ouvrage rappelle les principes de leur emploi et de leur restauration, avec de nombreux exemples de mobilier européen et français. Des fiches renseignent sur leur origine et leur utilisation aussi bien dans l’art monumental (Versailles, Invalides, Opéra, musées Camondo, Carnavalet…) que dans l’art religieux (Dax, Rodez, Carcassonne…). Les astuces pour expertiser le marbre et le restaurer ou encore l’étude des roches décoratives tels le porphyre, l’albâtre et la paesina, rien n’est oublié. Ces deux volumes indissociables font référence auprès des professionnels de l’art, sans compter les archéologues et, bien sûr, les marbriers. Dubarry expertisera dorénavant les collections nationales et privées, ainsi que les églises du patrimoine. En 2008, il donne sa collection d’échantillons à la municipalité de Bagnères-de-Bigorre pour en faire un musée du Marbre international, situé dans les anciens thermes du vallon de Salut. Un lieu unique en son genre, qui demanderait à être davantage étendu, mais aussi, reconnu.

 

Les fondateurs de la fondation AnBer, en compagnie d’un groupe d’enfants en visite dans le cadre de la 10e édition de l’action «Aujourd’hu
Les fondateurs de la fondation AnBer, en compagnie d’un groupe d’enfants en visite dans le cadre de la 10e édition de l’action «Aujourd’hui on a un musée».
© PBA Lille photo JM Dautel

Ne jamais s’arrêter
Infatigable, Jacques Dubarry de Lassale continue à former de futurs experts lors des quatre sessions annuelles ayant lieu à Lassalle, lieu-dit près du village gerseois de Roquebrune. Entre deux interventions à l’école Boulle ou à l’Institut national du patrimoine, il continue à se déplacer pour chercher les meubles à restaurer ou à expertiser. Sa soif de connaissance le pousse sans cesse vers de nouveaux horizons. Sa famille le seconde : son épouse, Dominique, suit son site internet, son gendre électrolyse ses manches de couteau en argent… Et durant son rare temps libre, il a enfin terminé son chef-d’œuvre d’ébénisterie : un studiolo baroque de style XVIIe siècle, en marqueterie de bois de violette et d’olivier, avec tiroirs à secret et faux fonds d’usage, ainsi que de nombreux bronzes. Huit mois de travail pour ce petit meuble dit «d’apparat», cela ne compte pas pour cet homme qui ne voit pas le temps passer ! Sa dernière passion ? Le trompe-l’œil imitant le bois et le marbre, pour lequel il a suivi des stages à Vic-Fezensac, chez son ami peintre en décors Michel Nadaï… pour, encore et encore, apprendre et transmettre !

jacques dubarry de lassale
EN 8 DATES
1930
Naissance à Lassalle, dans le Gers
1988
Maître artisan en ébénisterie
1993
Ouverture de stages de formation en expertise de mobilier ancien
1994
Expert judiciaire près la cour d’appel d’Agen
2001
Correspondant de la Chambre nationale des experts spécialisés intervenant à l’Institut national du patrimoine
2001-2005
Identification des marbres et Utilisation des marbres, aux éditions H. Vial
2008
Donation de sa collection privée de marbres à la ville de Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées), pour créer un musée
2012
Consultant à la National Gallery de Londres


 

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