Jacques Chirac, le dialogue des cultures

Le 15 juillet 2016, par La Gazette Drouot

Passionné par les civilisations non-occidentales, l’ancien président de la République a accompagné voire devancé les enjeux d’un siècle marqué par la reconnaissance des cultures lointaines, et la défense de la diversité culturelle.
Par Jean-Jacques Aillagon - Commissaire de l’exposition

Cuiller cérémonielle anthropomorphe, bois et métal, 57 x 11,2 x 7,1 cm, 621 g, Flanpleu (village), Afrique, Dan (population).
© musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Patrick Gries, Bruno Descoings

Né en 1932, Jacques Chirac appartient à ce XXe siècle qui, grâce aux écrivains, poètes, artistes, à de nombreux penseurs, savants et militants de la cause des peuples, a révolutionné le regard de la culture occidentale sur les cultures lointaines. Alors que naissait en 1898 Abel, son père, issu d’une famille d’instituteurs corréziens, à Paris et dans beaucoup de villes d’Europe, des «indigènes» venus d’Afrique, d’Amérique ou d’Océanie étaient encore montrés comme des animaux dans des «exhibitions anthropologiques». Celles du Jardin d’acclimatation, au bois de Boulogne, attiraient un public avide d’exotisme et d’émotions fortes, plein de condescendance pour les populations soumises par la colonisation. Dès 1919 cependant, au sortir de la Grande Guerre, dans laquelle les tirailleurs sénégalais et autre supplétifs de l’armée française avaient versé leur sang, alors que des artistes comme Derain, Matisse, Picasso, avaient déjà trouvé dans l’art africain une source profonde d’inspiration, la galerie Devambez, à Paris, inaugurait la «première exposition d’art nègre et d’art océanien». La voie s’ouvrait ainsi à plus de considération pour les cultures lointaines et les peuples qui les avaient produites. Ainsi, en 1931, les surréalistes invitaient à boycotter l’Exposition coloniale, alors qu’André Gide, dans son Voyage au Congo, avait dénoncé dès 1927 les excès de la colonisation. Cette longue histoire a profondément déterminé l’intérêt de Jacques Chirac pour les cultures extra-européennes. Dès l’adolescence, sa personnalité singulière le porte vers les civilisations de l’Asie, de l’Oural au Pacifique. C’est avec beaucoup d’émotion qu’il évoque dans ses Mémoires l’influence qu’a eue sur lui la découverte du musée Guimet, en 1947. Au seuil de l’âge adulte, c’est la découverte de l’Afrique, des Amériques et du monde arabe qui marque puissamment sa sensibilité et sa conception de l’histoire humaine. Dès 1950, il effectue un premier voyage en Algérie, à bord d’un navire de la marine marchande, employé comme pilotin. C’est à la même époque que sa rencontre avec un «Russe blanc», Vladimir Belanovitch, lui ouvre les vastes horizons de la littérature et de l’âme russes, auxquels il restera toujours très attaché. C’est dans cette confrontation d’une personnalité naissante, d’un caractère singulier, d’un tempérament même, ceux du jeune Jacques Chirac, avec l’histoire intellectuelle et artistique du XXe siècle que se déterminent les sources de son engagement culturel futur. La rencontre avec des personnalités qui auront sur lui une profonde influence joue un rôle important dans ce processus : Georges Pompidou, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Pierre Emmanuel, Pierre Seghers, Kenneth White, souvent des poètes donc, Claude Lévi-Strauss, Jean Malaurie et, bien sûr, rencontre déterminante avec Jacques Kerchache. La première manifestation du compagnonnage du futur président de la République avec ce dernier fut la programmation, au Petit Palais, d’une exposition mémorable consacrée aux Taïnos, exposition militante puisqu’elle visait non pas à célébrer le cinquième centenaire de la découverte de l’Amérique, mais à rendre hommage aux populations autochtones, anéanties par la conquête.
 

Siège taillé dans la masse d’un tronc de gaïac, à la forme d’un être hybride mélangeant traits humains et félins. Selon les Espagnols qui ont rencontr
Siège taillé dans la masse d’un tronc de gaïac, à la forme d’un être hybride mélangeant traits humains et félins. Selon les Espagnols qui ont rencontré les Taïno à la fin du XVe et au début du XVIe siècle, ces sièges réservés aux caciques étaient nommés «duho», XIVe siècle, 42,4 x 30,36 x 71,5 cm, Haïti, Grandes Antilles, Taïno (population).
© musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Hughes Dubois

La promotion du dialogue des cultures
Député, secrétaire d’État, ministre, Premier ministre, président du conseil général de la Corrèze, politique, président de parti, maire de Paris et enfin, président de la République, Jacques Chirac n’aura cessé pendant quarante ans (de 1967 à 2007) d’occuper une place centrale dans la vie politique française. Plein d’admiration pour les grandes civilisations extra-européennes, celles de la Chine, du Japon, du monde arabe, et attentif au sort des cultures minoritaires menacées  celle par exemple des Indiens de l’Amazonie , il s’attachera à mettre ses responsabilités publiques au service de la défense de la diversité culturelle et de la promotion du dialogue des cultures. C’est ainsi que sa présidence de la République a été marquée par la création du musée du quai Branly, elle-même précédée, au Louvre, par l’ouverture du pavillon des Sessions, suivie par celle d’un département des Arts de l’Islam. C’est également à son initiative que le musée Guimet a été rénové, et sous sa présidence que naîtra la Cité nationale de l’Histoire de l’immigration.

 

Statuette en bois anthropomorphe, figure féminine debout, les bras le long du corps. Cette sculpture était fixée sur la boîte contenant les ossements
Statuette en bois anthropomorphe, figure féminine debout, les bras le long du corps. Cette sculpture était fixée sur la boîte contenant les ossements des ancêtres, XIXe siècle, bois, 53,8 x 14,6 x 15,5 cm, 2 313 g, Gabon, Afrique, Fang (population). © musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Patrick Gries

Une aventure culturelle et artistique
L’exposition que lui consacre le musée du quai Branly à l’occasion de son 10e anniversaire permet de dresser un premier bilan culturel de celui qui fut, durant dix-huit ans, maire de Paris, et pendant douze ans, président de la République d’en mesurer la singularité, à la fois sur la scène nationale et internationale, puisque la Convention sur la diversité culturelle votée par l’Unesco doit beaucoup à la force et à la persévérance de son propre engagement. Autant le bilan culturel de François Mitterrand se sera rapidement imposé par sa qualité et la force de persuasion de celui qui en fut le ministre de la Culture, Jack Lang, autant celui de Jacques Chirac ne se sera dévoilé qu’avec plus de pudeur et même de parcimonie. Cette discrétion tient beaucoup au caractère d’un homme qui a toujours tenté d’accréditer la légende selon laquelle seule la musique militaire l’intéresserait, alors qu’il cultivait, dans son intimité, le jardin secret d’une culture distinguée, originale, réellement pionnière et tournée vers des horizons lointains. C’est cette aventure intellectuelle et artistique qui se révèle dans l’exposition «Jacques Chirac ou le dialogue des cultures», qui d’une certaine façon propose à la réflexion et à la sagacité de son visiteur une forme de musée imaginaire possible de celui qui, jeune fonctionnaire, avait participé à la création de l’Inventaire général voulu par André Malraux. Ce musée convoque des œuvres de toutes les civilisations et de toutes les époques : une armure de samouraï, une œuvre africaine ayant appartenu à Apollinaire, une sculpture de Kirchner jugée par les nazis comme «dégénérée», une icône de la sculpture nagada appartenant au musée des Confluences de Lyon et L’Homme qui marche de Giacometti, une tête de bouddha du Gandhara, une effigie du dieu germain Fro, des couronnes tupi rapportées d’Amazonie par Claude Lévi-Strauss, le dieu de Bouray et une statuette magique vili, Massacre en Corée de Picasso et Cri, d’Adel Abdessemed, un vase lei du musée Cernuschi, la pyxide de Narbonne  chef-d’œuvre de l’art arabe du XIe siècle , le siège taïno longtemps dit «de Christophe Colomb», une œuvre magistrale de Kader Attia, la statuette féminine chupicuaro qui sert d’emblème au musée du quai Branly… et tant d’autres chefs-d’œuvre qui témoignent de la diversité des cultures et de l’universalité du génie humain.

 

 
 © AFP/Photo François Mori
À VOIR
«Jacques Chirac ou le dialogue des cultures»
Commissaire : Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la Culture et de la Communication, assisté de Guillaume Picon, historien.
Catalogue : 192 pp., 35 €, coédition musée du quai Branly/Flammarion.
Jusqu’au 9 octobre 2016.
www.quaibranly.fr
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