Iwan Wirth, visionnaire et humain

Le 02 juillet 2020, par Agathe Albi-Gervy

À l’occasion de sa participation à Art Basel Viewing Rooms, le très discret Iwan Wirth, coprésident de la puissante galerie Hauser & Wirth, nous a livré sa vision du marché en ce temps de crise et ses projets.

Iwan Wirth
Courtesy Hauser & Wirth, photo : Amelia Troubridge

Sur la seule dernière décennie, Hauser & Wirth s’est agrandie de quatre nouvelles adresses, sans compter celle de Minorque dont l’ouverture est prévue en2021. Pourquoi une telle expansion ?
Notre évolution a notamment suivi la croissance constante du marché de l’art, qui a traversé plusieurs crises au cours des trois dernières décennies, et notre développement a en grande partie été motivé par la volonté d’apporter l’art à de nouveaux publics et de créer le meilleur foyer possible pour nos artistes, plus que par des considérations commerciales. De la même manière que nous recherchons la diversité parmi nos artistes, nous avons privilégié des espaces, des architectures et des communautés très variés. J’ai été fier lorsque l’un de nos artistes a décrit notre philosophie comme « la construction non pas de lieux, mais de situations ; des expériences faisant naître de nouvelles choses ».
Vos initiatives dépassent largement le champ artistique avec Durslade Farm, Fife Arms, Chillida Leku, trois librairies, un parfum et un restaurant : cet engagement dans l’art de vivre répond-il à une demande de votre clientèle, ou correspond-il à un rêve personnel ?
La diversification de nos activités a été conduite d’abord et avant toute chose par l’amour de ce que nous faisons et le désir de nous étendre au-delà du monde de l’art. Nous considérons l’art comme une composante de la vie aussi essentielle que l’air, la nourriture, l’eau et l’accès à la nature. Et nous croyons que tous ces éléments doivent être en harmonie avec la culture et l’histoire des lieux où ils se trouvent. Vous pouvez voir ces principes en action dans nos centres d’art de Somerset et Los Angeles. Là-bas, nos artistes et communautés ont tous adhéré à notre approche interdisciplinaire, ils ont joué le jeu. Un jour, l’un de nos artistes, Rashid Johnson, a dit que nous avons « créé un lieu unique pour que les artistes dialoguent les uns avec les autres ».

 

ArtLab, vue de l’installation d’Ellen Gallagher (née en 1965), DeLuxe, 2004-2005, et Mark Bradford (né en 1961), Chicago, 2019, en HWVR. C
ArtLab, vue de l’installation d’Ellen Gallagher (née en 1965), DeLuxe, 2004-2005, et Mark Bradford (né en 1961), Chicago, 2019, en HWVR.
Courtesy Hauser & Wirth © Ellen Gallagher et © Mark Bradford. Courtesy the artists and Hauser & Wirth


Que vous confient vos artistes depuis le début de la crise du Covid-19 ?
Manuela, Marc et moi-même travaillons de manière encore plus étroite et créative avec eux. Plus encore, les conversations que nous avons eues ont été une source d’inspiration quotidienne. Certains sont plus accoutumés au fait d’être isolés que nous autres et ont créé pendant cette période de nouvelles œuvres, figurant parmi les plus puissantes que nous présentons dans nos séries d’expositions en ligne. La dernière, « Still Life », est consacrée à Annie Leibovitz. Dans de tels temps, les artistes jouent un rôle vital car ils expriment les sentiments que nous ressentons tous.
Approuvez-vous la décision d’Art Basel d’annuler son édition bâloise de septembre ?
La décision a été prise en concertation entre la foire et les galeries et, en définitive, c’était un choix responsable. L’édition « live » sera beaucoup regrettée, et l’impact de son annulation se fera profondément ressentir. Art Basel est sans aucun doute le point d’orgue du calendrier du monde de l’art. C’est la principale centrale d’énergie du marché, marquant un moment où la communauté se rassemble, les expositions muséales sont débattues et où les conservateurs parlent aux collectionneurs.


Comment avez-vous conçu la sélection d’œuvres que vous avez présentée jusqu’au 26 juin à la seconde édition d’Art Basel Viewing Rooms ?
Puisque cet événement venait remplacer l’édition anniversaire des 50 ans de la foire, il revêtait une importance encore plus grande pour notre galerie. Nous avons donc réfléchi aux notions de temps et d’histoire en préparant cette présentation, et assemblé une sélection de chefs-d’œuvre extraordinaires d’art moderne et contemporain, créés par des artistes primordiaux pour notre ethos et qui reflètent tous la puissance de la vague qui a déferlé sur cette période. Outre des œuvres de Louise Bourgeois et Philip Guston, d’autres ont été directement choisies par leurs auteurs, comme Glenn Ligon ou Mark Bradford. Parallèlement à notre Art Basel Online Viewing Rooms, nous avons présenté – et présentons toujours – sur notre site Internet un projet intitulé « Celebrating Basel Basel » : c’est un hommage virtuel avec des vidéos, des photographies et des interviews de nombreux témoins de l’histoire de la foire, comme nos artistes Phyllida et Zhang Enli, qui partagent d’excellents souvenirs des montages de leurs projets monumentaux. C’est un coup de nostalgie et le rappel que nous sommes tous des animaux sociaux. Une grande énergie naît des interactions humaines.
 

Louise Bourgeois (1911-2010), Couple, 2004, tissu et acier inoxydable, 61 x 28 x 25,5 cm. © The Easton Foundation/VAGA at ARS, NY. Courtes
Louise Bourgeois (1911-2010), Couple, 2004, tissu et acier inoxydable, 61 28 25,5 cm.
© The Easton Foundation/VAGA at ARS, NY. Courtesy the Foundation and Hauser & Wirth


Voyez-vous un avenir à ce mode d’exposition numérique ou est-il simplement une réponse adéquate en temps de crise ?
Nous préférerions naturellement montrer les œuvres en mode réel, mais il ne faut pas oublier que les outils digitaux font partie des processus d’acquisition depuis vingt ans ! Prenez Art Basel par exemple : avant la crise sanitaire, le monde de l’art convergeait à Bâle chaque année en juin, les collectionneurs visitaient les stands et confirmaient leurs acquisitions, et pourtant les options étaient posées en amont de manière digitale. À l’édition en ligne d’Art Basel, nous avons vendu une œuvre merveilleuse de Mark Bradford 5 M$ – la plus grosse transaction de la foire –, une somme qui prouve que les collectionneurs engagés sont ouverts à l’idée d’acheter en ligne à très haut niveau.
Comprenez-vous les galeries qui refusent de participer à des expositions virtuelles par crainte que les œuvres n’en perdent une partie de leur unicité ?
Les images numériques ne remplaceront jamais l’expérience physique. J’ai moi-même hâte de pouvoir de nouveau assister à des expositions et rendre visite à nos artistes dans leurs ateliers. Nous aspirons tous à un retour à la normale. La question ne devrait pas être d’opposer réalité et digital, mais de se demander comment les modèles physiques peuvent se combiner avec les expériences digitales. À mon avis, c’est une approche hybride qui se développera dans le futur. Les collectionneurs peuvent à la fois découvrir les œuvres en ligne à leur propre rythme, et les expérimenter en personne, de manière plus intime. Les plateformes digitales complètent l’expérience en ajoutant des films et du matériel qui aident à contextualiser. C’est surtout vital dans le cas des estates, puisque les artistes ne peuvent plus raconter leur propre histoire – c’est ce que nous faisons en ce moment avec l’exposition en ligne sur Sophie Taeuber-Arp.
De quel constat est né votre laboratoire de solutions technologiques ArtLab ?
Nous l’avons fondé pour favoriser une productivité plus intelligente. Aujourd’hui, par exemple, nous planifions virtuellement nos stands de foires avec une telle précision que nous pouvons réduire nos transports de 50 %. Chacune de nos adresses fait partie intégrante de son écosystème local, et ArtLab a été fondé justement pour trouver des moyens plus durables de planifier les expositions.
Vos nouveaux projets d’expositions en réalité virtuelle, accessibles à tous sur votre site Internet (HWVR), sont-ils destinés à être pérennisés ?
L’écho autour de notre première exposition entièrement virtuelle, « Beside Itself » [qui plonge le visiteur dans la future galerie de Minorque modélisée en 3D, ndlr] a été incroyable, et notre deuxième exposition HWVR ouvrira bientôt avec des œuvres de David Smith. Nous allons prochainement installer un programme de résidence basé à Hauser & Wirth LA pour que les artistes puissent explorer tout le potentiel de cet outil. Dans le futur, nous pourrons également créer des accrochages virtuels chez des collectionneurs. Le potentiel de cette technologie est illimité ; nous l’utilisons tout le temps et nous sommes déjà dépassés par les demandes de nos clients et artistes…

Iwan Wirth 
en 5 dates
1986
Ouverture de sa première galerie, à Zurich
1992
Fondation d’Hauser & Wirth, à Zurich, avec Manuela Wirth et Ursula Hauser
2000
Marc Payot, troisième coprésident, rejoint la galerie
1998
Première participation à Art Basel
2021
Ouverture d’une treizième adresse à Minorque

à savoir
Hauser & Wirth sur Internet
Expositions en ligne « Beside Itself », « Annie Leibovitz, Still Life », « Sophie Taeuber-Arp »
À partir du 7 juillet : « David Smith »
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