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Islam : aux Etats-Unis, la culture en butte a l’obscurantisme

Publié le , par Vincent Noce

Les États-Unis portent à un degré effarant la précarité des instituts culturels et éducatifs, pris en tenaille dans les «guerres culturelles», et des professionnels qui s’accrochent encore à la liberté académique. Certains en viennent à choisir l’exil, faisant fi des conditions matérielles avantageuses offertes par les...

  Islam : aux Etats-Unis, la culture en butte a l’obscurantisme
 

Les États-Unis portent à un degré effarant la précarité des instituts culturels et éducatifs, pris en tenaille dans les «guerres culturelles», et des professionnels qui s’accrochent encore à la liberté académique. Certains en viennent à choisir l’exil, faisant fi des conditions matérielles avantageuses offertes par les universités américaines. En Floride, Ron DeSantis entend mettre au pas une faculté accusée d’être trop libérale. Le New College of Florida figure à la troisième place du palmarès établi par Princeton des établissements d’excellence encourageant l’initiative des étudiants et l’intégration dans la cité. Insupportable pour le gouverneur, qui est en train de prendre le contrôle du conseil d’administration. Au New York Times, un de ses émissaires a avoué vouloir imposer «une éducation conforme aux souhaits et valeurs des familles conservatrices», considérant qu’une refonte des programmes, fondée sur une «éducation patriotique» et religieuse, ouvrirait la voie à une «longue marche de reconquête à travers les institutions publiques» de tout le pays. Le pire est toujours à craindre de l’extrême droite, le grand acteur de la censure. Mais les attaques viennent de tous bords. Dans le Minnesota, une petite faculté a congédié une historienne de l’art qui a montré dans son cours une représentation du prophète Mohammed. Rien de caricatural dans cette image sacrée du XIVe siècle, extraite des chroniques du savant et vizir de l’Empire perse Rashid al-Din, montrant l’ange Gabriel révélant la parole de Dieu au prophète. Consciente de l’atmosphère angoissante qui a gagné l’Amérique, l’enseignante avait prévenu les élèves en invitant ceux qui pouvaient se sentir choqués à quitter la salle. Une étudiante soudanaise s’est plainte néanmoins de ce qu’elle considérait comme une «agression en tant que musulmane et noire». Ce qui est inouï, c’est que la direction de l’école lui a donné raison, mettant fin au contrat de sa chargée de cours et s’excusant publiquement d’un geste «manifestement islamophobe». «Le respect dû aux croyants aurait dû avoir la primauté sur la liberté académique», a-t-elle proclamé, entraînant une vive réaction du PEN Club et une pétition de défense de l’enseignante.

La représentation du prophète est historiquement présente dans l’islam perse, turc ou indien ainsi que dans son obédience chiite

Cette action, a réagi Christiane Gruber, professeure d’art islamique à l’université du Michigan, «découle du cliché cultivé en Occident de l’absence de la représentation du prophète dans la tradition musulmane», alors qu’elle est historiquement présente en islam perse, turc ou indien ainsi que dans l’obédience chiite. Son usage dans le domaine religieux et encore davantage profane remonte au moins au XIIIe siècle, même si, à partir du XVe, sous l’influence du soufisme, le visage du prophète peut être couvert d’un voile ou de flammes, indicatrices de sa nature divine. Le paradoxe est que, au nom du respect des fidèles, cette université réduit au silence la majorité d’entre eux, en la soumettant à l’intolérance d’une minorité fondamentaliste, passée sous l’égide du wahhabisme. «Contrairement à une idée reçue fort répandue, le Coran n’interdit en aucune manière la représentation figurée, celle des hommes pas plus que celle des animaux», rappelle aussi la spécialiste française Vanessa Van Renterghem. «Plus que jamais, poursuit-elle, les désastreux soubresauts d’une actualité vite montée en épingle doivent être considérés à l’aune de l’histoire» et la sensibilité des croyants replacée «dans une perspective historique longue, pour échapper à une vision univoque et figée de l’islam et de ses adeptes». L’initiative prise par Yannick Lintz de montrer pendant quatre mois cette diversité des arts de l’Islam dans dix-huit villes, accueillant 160 000 visiteurs, sans incident, tout comme la création d’un Institut français d’islamologie, sont autant de lueurs d’espoir allumées pour dissiper ces nuées sombres de l’ignorance.

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