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Isabelle et Éric Pujade-Lauraine, collectionneurs et mécènes humanistes

Publié le , par Virginie Chuimer-Layen

Ces deux personnalités du monde médical auraient pu se contenter d’étoffer leur collection personnelle. Ils ont créé aussi un prix franco-italien conséquent, et sans contrepartie, pour soutenir la création artistique contemporaine.

© Prix Pujade-Lauraine Carta Bianca Isabelle et Éric Pujade-Lauraine, collectionneurs et mécènes humanistes
© Prix Pujade-Lauraine Carta Bianca

Elle, ancienne haute fonctionnaire, est devenue coach aidant les personnes guéries du cancer à réintégrer la vie professionnelle. Lui, ancien responsable du service d’oncologie médicale à l’Hôtel-Dieu, dirige encore le groupe français spécialisé dans le domaine des cancers de la femme, qu’il a fondé en 1993. Cette année, ce duo très soudé a mis en place le prix Pujade-Lauraine Carta Bianca, avec un comité d’experts et un « grand témoin ». Tout en évoquant leur collection, jeune mais prometteuse, ces deux humanistes passionnés révèlent les rouages de leur initiative philanthropique.
Vous êtes collectionneurs depuis douze ans. Qu’est-ce qui a motivé votre première acquisition ?
Isabelle Pujade-Lauraine. Éric a très tôt été sensible à l’art dont il a peu à peu perçu les qualités de réparation et d’humanité dans son cheminement personnel. Me concernant, je viens d’une famille ayant entretenu de fortes relations avec des peintres de l’école de Paris. Dans le cadre de la succession maternelle de mon époux, nous avons réalisé combien les œuvres portent la mémoire de ceux qui les ont choisies et aimées, et permettent de nous relier affectivement à nos racines. Cette prise de conscience a suscité l’envie de créer notre propre collection. Notre rencontre avec Gloria Sensi, alors directrice à la galerie Perrotin, nous a aussi véritablement plongés dans le milieu.
De quoi est composée votre collection ?
Éric Pujade-Lauraine. Elle consiste en une quarantaine de pièces dont certaines, plus classiques et de l’école de Paris, proviennent de l’héritage familial. À ce jour, nous avons acheté environ une vingtaine d’œuvres contemporaines en galeries et foires internationales. Nous aimons les relations chaleureuses avec les galeristes favorisant la rencontre des plasticiens et éclairant notre compréhension de l’art. Ainsi, nous achetons chaque année, et ce depuis 2010, une ou deux œuvres sur la base d’une attraction ou d’un coup de foudre communs. Peintures, sculptures, photographies, aquarelles, œuvres tissées, céramiques, cire, bronze, bois, nous aimons la diversité et, par-dessus tout, faire converser les œuvres ensemble.
Comment la qualifieriez-vous ?
IPJ. C’est un « voyage » au cœur des grandes composantes de notre humanité. Notre collection reflète l’énergie de la vie, la mort, mais aussi la spiritualité, la perte et la réparation, à travers une pluralité d’expressions. À la FIAC 2010, nos premiers coups de cœur se sont portés sur une œuvre de Mohamed Bourouissa représentant une télévision ayant explosé lors des émeutes des banlieues parisiennes de 2005, ainsi que sur une sculpture de l’Américain Joseph Havel, composée de livres calcinés. Avec l’aide de Gloria Sensi, nous avons acheté des pièces fortes. Il en va de nos deux œuvres de Sophie Calle, dont le triptyque photographique Gênes de 2013, d’une aquarelle Two Passengers et de State of Being, installation composée de fil rouge, de métal et d’un livre, de 2019, emblématiques de l’artiste japonaise Chiharu Shiota. Nous avons également acquis Sentinelle, peinture à la cire de Philippe Cognée (voir Gazette n° 39 du 10 novembre 2017), une toile issue de la série thématique « Roi de rien » de Jean-Michel Alberola, Untitled, huile sur bois fossilisée de 2020, du Belge Pieter Vermeesch, une sculpture de verre du créateur serbe Vladimir Zbynovsky, deux pièces en terre cuite de la céramiste Christine Fabre… C’est une collection jeune, en devenir.

 

Giuseppe Stampone (né en 1994), A J Beuys. La natura delle cose, 2019, stylo BIC sur bois préparé, 35,4 x 29 cm. Courtesy Giuseppe Stampon
Giuseppe Stampone (né en 1994), A J Beuys. La natura delle cose, 2019, stylo BIC sur bois préparé, 35,4 29 cm. Courtesy Giuseppe Stampone et Prometeo Gallery Ida Pisani Milano-Lucca. © Gino di Paolo


Quels ont été vos derniers achats ?
IPJ. Un dessin d’Ernest Pignon-Ernest (voir Gazette n° 31, page 132) de sa période napolitaine, vers 1990, inspiré de la Madone au serpent du Caravage. Sans oublier également l’acquisition, en juin dernier, de Let Us Take of That, une œuvre de Laure Prouvost (voir Gazette n° 12 du 24 mars 2017) représentant quatre mains semi-ouvertes en verre de Murano. Réalisée dans le cadre de la Biennale de Venise 2019, elle nous relie à l’Italie, pays auquel nous sommes très attachés et qui est en résonance avec les valeurs de notre prix.
Le prix Pujade-Lauraine Carta Bianca est-il en lien avec votre collection ?
EPJ. Pas du tout ! Il est lié à notre engagement depuis toujours dans les valeurs du monde de la santé et à l’idée de soutenir, en même temps, les patients atteints de cancer et les artistes.

Quel en a été l’élément déclencheur ?
IPJ. La lecture de la chronique de Nicolas Bourriaud dans Beaux-Arts Magazine, durant le confinement. Celle-ci analysait la situation des jeunes étudiants, manquant cruellement de soutien pour construire leur trajectoire à leur sortie des écoles d’art. Durant son parcours, Éric a été amené à attribuer des prix à de jeunes médecins afin de les aider dans la recherche. Nos expériences nous ont montré combien une dotation est stimulante pour faire bouger les choses.
Quels sont ses valeurs et objectifs ?
EPJ. Le partage, le don de soi, l’humanité, la bienveillance, l’ouverture au monde… Il vise à encourager la création en apportant un soutien, une année durant, à des plasticiens désignés par un comité de huit experts français et italiens pointus, nommés pour au moins deux ans. Chacun de ces membres a sélectionné un artiste vivant en France ou en Italie, sans condition d’âge ou de nationalité, dont la démarche est en adéquation avec les valeurs du prix. Les huit artistes présentés sont tous lauréats. Le premier prix reçoit une rétribution de 50 000 € pouvant servir aux besoins d’une exposition, d’une résidence, pour aider à la production ; il est soutenu, à travers divers échanges, par un « grand témoin ». Les sept autres reçoivent 4 000 €.
 

Stéphane Guiran (né en 1968), Le Chant des possibles, 2018, de la série « Les Jardins rêvés », installation à la Fondation Fernet-Branca. 
Stéphane Guiran (né en 1968), Le Chant des possibles, 2018, de la série « Les Jardins rêvés », installation à la Fondation Fernet-Branca. Courtesy Stéphane Guiran © Stéphane Guiran


C’est une dotation exceptionnelle. N’y a-t-il vraiment pas de contrepartie ?
EPJ. C’est en effet le prix artistique le mieux doté de France, financé par le FDD-AR, fonds de dotation pour le développement d’une approche culturelle de la vie scientifique. Il n’impose aucune production d’œuvres. Les artistes ont carte blanche, comme l’indique son appellation. Leur seul engagement est de créer du dialogue avec des personnes en voie de guérison. Cet aspect figure dans leur charte de participation.
Que défend la démarche des artistes lauréats ?
IPJ. Lauréate du premier prix 2022, la jeune artiste italienne Binta Diaw parle du corps, de la perte d’identité, de la migration, des ancêtres. La figure du lit est au centre des préoccupations de la Sud-Africaine Bianca Biondi. L’Italienne Elena Mazzi s’intéresse à la guérison des blessures liées aux traumatismes, alors que sa compatriote Marzia Migliora questionne la santé en lien avec des groupes marginalisés. La recherche de la Franco-Gabonaise Myriam Mihindou interroge la notion de « cure », celle de Benoît Piéron utilise des draps d’hôpitaux réformés, tandis que l’art de Stéphane Guiran recèle une force thérapeutique et celui du plasticien d’origine italienne Giuseppe Stampone revêt une dimension sociale. Autant de visions qui parlent de renaissance, de solidarité et de réparation.
Vous vivez en partie à Naples. Votre prix peut-il contribuer à asseoir la ville au cœur de la création actuelle italienne ?
EPJ. Non, c’est un prix entre la France et l’Italie, destiné à s’inscrire dans le temps, que nous remettons à Paris, un peu avant la foire Paris+ par Art Basel. Son caractère napolitain reste encore à écrire.
Va-t-il influencer le choix de vos prochaines acquisitions ?
IPJ. Assurément. Il nous permet de rencontrer des artistes, des responsables de lieux d’art, des experts, des critiques d’art, et d’élargir le champ de nos découvertes. Des portes qui s’ouvrent avec bonheur pour nous !

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