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Invitation au bal en robes de grand soir signées Worth

Le 25 novembre 2021, par Sophie Reyssat

Une garde-robe exceptionnellement conservée fait remonter le temps jusqu’aux fastes de la fin du XIXe siècle, mis en scène par Worth, le plus grand couturier de  son temps. 

Invitation au bal en robes de grand soir signées Worth
Robe de bal griffée Worth, vers 1900, velours au sabre sur fond satin crème à décor de sinueux plants d’hortensias en fleur, corsage baleiné en pointe, agrafé et lacé dans le dos, à mancherons et décolleté drapés de tulle bouillonné, à l’origine, jupe à panneaux ouverts devant sur un tablier de satin crème à longue traîne (quelques petits accidents, jupe démontée).
Estimation : 2 000/3 000 

Précieusement conservées dans des malles, les robes de bal et de soirée de l’une des plus grandes clientes de la maison Worth s’apprêtent à défiler à l’Hôtel Drouot, en onze lots. Leur état est remarquable, les descendants de leur propriétaire ayant pris soin de ces pièces de collection, rangées à plat et dont les minimes accidents concernent essentiellement les éléments les plus fragiles, comme les garnitures de tulle et de mousseline de soie des corsages. Rappelons que de telles pièces étaient destinées à être portées une seule fois, comme il se devait dans la haute société de la fin du XIXe siècle.
Les secrets d’un style
Il y a cent quarante ans, notre élégante faisait ainsi son entrée dans un bal travesti mondain, revêtue d’une tenue inspirée des costumes folkloriques autrichiens, clin d’œil à sa patrie d’origine : un corsage en velours noir avec un effet de fichu brodé de bleuets noué sur les épaules, les manches à crevés laissant voir un corsage d’organdi porté sur une jupe bouffante multicolore en gros de Tours ombré-moiré (3 000/5 000 €). Pour cet ensemble, elle s’est adressée au roi des fêtes du second Empire, également auteur de tenues pour le théâtre : Charles Frederick Worth (1825-1895), qui fournit alors nombre de robes pour les réceptions costumées, dont raffolait le couple impérial. Entre 1875 et 1885 – époque à laquelle cette robe a été créée –, les plus célèbres d'entre elles sont données par la princesse de Sagan. La presse s’en fait l’écho, et publie des gravures immortalisant les plus beaux déguisements… Les tenues inspirées des portraits des grandes dames de l’Ancien Régime étant les plus à la mode, la jeune femme a également commandé une robe de la fin du XVIII
siècle pour une autre occasion. Avec son manteau à traîne à manches courtes, en satin de soie crème brodé de fleurettes et de guirlandes, et sa ceinture corselet sur une jupe à tournure, elle est à rapprocher d’un modèle conservé au musée des Arts décoratifs de Paris (700/1 000 €). Les autres toilettes commandées pour des soirées plus traditionnelles, mais non moins raffinées, illustrent une vingtaine d’années de création et témoignent de l’évolution du style de la maison Worth. Peu à peu en effet, le couturier allège la silhouette féminine pour s’en tenir à la noblesse de la ligne, sans pour autant se départir du luxe des tissus. On peut remarquer d’un côté plusieurs corsages baleinés en pointe, dotés de manches garnies de mousseline et fastueusement brodés de paillettes argentées, de perles de verre et de métal, mais aussi de strass (600/800 €) ; de l’autre, deux robes de bal des années 1900, sobrement dotées de mancherons et d’un décolleté souligné de tulle bouillonné, délaissent les ornements opulents pour se focaliser sur l’allure et laisser la part belle aux étoffes (2 000/3 000 € chacune). Leur traîne – l’un des signatures du succès de la maison depuis 1873 – allonge la silhouette, et permet d’admirer à loisir la beauté des tissus. Imprimée d’un décor irisé de nuées arc-en-ciel, la faille de soie crème séduit par son originalité et sa modernité, tandis que le velours au sabre orné d’hortensias en fleur sur fond crème émerveille par ses effets de relief. Tissé comme un satin, ce dernier a été rasé à la main au niveau de ses parties colorées, ensuite brossées pour mettre le motif en valeur : un savoir-faire presque disparu aujourd’hui, qui permettait de faire chanter les couleurs et les reflets du tissu à la lumière diffuse des salons de l’époque.
 

Robe de bal griffée Worth, vers 1900, robe en faille de soie crème imprimé sur chaîne à décor irisé de nuées arc-en-ciel, corsage baleiné
Robe de bal griffée Worth, vers 1900, robe en faille de soie crème imprimé sur chaîne à décor irisé de nuées arc-en-ciel, corsage baleiné en pointe, lacé dans le dos, à effet de veste à revers ouverte sur un corsage de dessous en satin crème, décolleté et mancherons soulignés de volants de tulle bouillonné, jupe coordonnée plissée sur la taille à longue traîne (quelques petits accidents, jupe démontée).
Estimation : 2 000/3 000 


Des pièces uniques
Seules les matières les plus prestigieuses sont sélectionnées par Worth, qui privilégie l’exclusivité des soieries et des dessins. L’impératrice Eugénie a montré la voie, elle qui exige les riches tissages des soyeux lyonnais. Sans regarder au prix, le couturier se fournit donc chez les plus grands, comme Tassinari & Chatel. Cette manufacture ayant vu le jour en 1680 a ouvert un bureau parisien, rue de Richelieu, au début des années 1870. Worth fut l’un de ses premiers clients : pas moins de cent vingt dessins devaient naître de leur collaboration. Afin de garder le secret de fabrication de ces commandes, les éléments nécessaires à la réalisation des tissages étaient détruits après production. D’autres motifs, proposés cette fois par la manufacture, ont également été utilisés par la maison de couture.
Worth père et fils
Collectionneurs de documents historiques et de costumes anciens, les Worth père et fils, Charles et Jean-Philippe – qui reprend les affaires de la maison dans les années 1890 –, n’étaient pas en manque d’inspiration. On en veut pour preuve une autre tenue de bal, arborant le même type de coupe que les précédentes : elle a été réalisée vers 1895 dans un lampas broché en soie polychrome, dit « reine des fleurs », tissé par Tassinari & Chatel d’après un dessin emprunté au décor de la chambre de Madame du Barry à Versailles. Ce modèle, arborant des guirlandes rose et vert sur fond crème, est à rapprocher d’une robe du soir conservée au musée Galliera, au même tissu mais cette fois décliné dans une variante fleurie jaune, vert et blanc (2 000/3 000 €). À côté de cet ensemble cohérent de robes, fabriquées pour notre grande dame entre 1880 et 1900, figure une autre création de la maison Worth remontant cette fois aux années 1920-1925 : la robe de mariée de sa fille (600/800 €). Plus aucune tournure ne gonfle le crêpe de Chine, nulle baleine ne contraint le buste, laissé libre sous un corsage croisé légèrement blousant. La traîne est toujours présente, prestige de la cérémonie oblige, mais elle part des épaules à la manière antique, et non de la taille. L’asymétrie de la jupe drapée apporte également une touche de fantaisie à cette création qui tourne le dos aux anciens codes vestimentaires. Avec les Années folles, la mode fait sa révolution…

Worth
en 6 dates

1858
Création de la maison Worth & Bobergh
1870
Worth & Bobergh devient Worth
1895
Disparition de Charles Frederick Worth
1954
La maison est cédée à Paquin Ltd London
1956
Fin de la maison Paquin
1967
Fermeture de la succursale Worth à Londres

mardi 07 décembre 2021 - 14:00 - Live
Salle 5 - Hôtel Drouot - 75009
Coutau-Bégarie
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