Institutions et ventes Aristophil : une patience récompensée

On 07 November 2019, by Anne Doridou-Heim

Depuis deux ans, l’impressionnant fonds de documents est une source inépuisable pour les musées, bien sûr, mais aussi pour les maisons d’écrivain
et les bibliothèques municipales, dont les manuscrits sont l’acmé.

Arthur Rimbaud (1854-1891), «Patience. D’un été», manuscrit autographe du poème rédigé au printemps 1872. Paris, Drouot, 19 juin 2018. OVA Drouot Estimations. M. Oterelo. Préempté 187 500 € par la ville de Charleville-Mézières pour le musée Rimbaud.

Au programme de ce mois de novembre, un cinquième opus pour les sessions Aristophil représentant cinq journées de ventes et développant une thématique «littérature» très marquée (voir Événement page 14). Le temps est donc venu de faire un point sur la présence des institutions françaises lors de ces cycles. Depuis la première vacation, le 20 décembre 2017, ce ne sont pas moins de 92 préemptions qui ont été prononcées. Si le plus grand nombre concerne la BnF, qui se montrait très active à la veille de la réouverture de son site Richelieu, il est intéressant de noter la présence régulière des bibliothèques municipales ainsi que des musées et maisons d’écrivain, faisant leur marché dans ce fonds immense, afin d’enrichir leurs collections et leurs archives de documents uniques. Un véritable travail de sentinelle. Il en est ainsi de la maison de Chateaubriand de la Vallée-aux-Loups. Pierre Téqui, chargé de la conservation de la bibliothèque et de la valorisation du patrimoine, rappelle que «la maison est le siège historique où s’est créée la Société Chateaubriand», et que ces acquisitions sont «essentielles pour valoriser l’œuvre littéraire de l’écrivain». Le 14 novembre 2018, elle emportait à 35 100 € le manuscrit autographe de la «Bataille de Poitiers», un chapitre de l’Analyse raisonnée de l’Histoire de France ; à 24 700 €, un ensemble de manuscrits se rattachant au grand chantier des Mémoires d’outre-tombe ; et à 5 590 €, celui du poème «Le Naufrage», de 1831. S’intéressera-t-elle, le 21 novembre prochain, à une rare copie d’époque du discours que le vicomte voulait lire en 1811 lors de sa réception à l’Institut, ce que l’Empereur lui interdira ? Lors de l’opus de novembre 2018, 32 préemptions avaient été prononcées. S’y côtoyaient, dans un intérêt tout littéraire, la maison de Balzac, les musées Paul-Valéry et Edmond-Rostand, celui-ci repartant avec le manuscrit autographe des Musardises (un recueil de poèmes de 1889, 10 140 €), et la ville de Manosque, avec celui du Chant du monde (1933) de Jean Giono (62 400 €), ou encore la bibliothèque de Périgueux (un carnet de Léon Bloy des années 1870-1871, 5 850 €). Chacun respectant son pré carré en la personne de son «grand écrivain», les intérêts de tous étaient saufs. La vente du 19 juin 2018, dédiée aux écrivains et poètes des XIXe et XXe siècles, a vu plusieurs bibliothèques s’enrichir. L’État y a, pour sa part, fait un beau cadeau à la ville de Charleville-Mézières et au musée Rimbaud en leur permettant d’acquérir le manuscrit autographe du poème «Patience. D’un été», une pépite écrite alors que l’enfant terrible des Ardennes a tout juste 18 ans. Quatorze préemptions ayant été prononcées ce jour-là, celle-ci, à hauteur de 187 500 €, était la plus importante, et elle s’est faite de justesse, le seuil maximal alloué se situant à 200 000 €.
Compléter des lacunes
De fait, les musées proposent, l’État dispose Jules Renard pardonnera le détournement de sa citation ! Très exactement, les premiers établissent la liste de leurs envies mais c’est ensuite le second, et en ce domaine le service du Livre et de la Lecture, sous la tutelle du ministère de la Culture, ou les services des différentes archives départementales qui, après étude des demandes et de leur intérêt, allouent ou non les crédits. Ce qui importe ? La valeur du document pour compléter une lacune dans un fonds déjà présent. Le 4 avril 2019, c’est la Bibliothèque historique de la Ville de Paris qui se voyait octroyer à 24 700 € un document des plus émouvants et dont la place, du fait de son historicité et de son unicité, se situe dans un lieu public, garant de sa conservation. Il s’agit des notes de Camille Desmoulins portées sur le fameux rapport accusatoire commis par Saint-Just lors de son procès. Ajoutées sur les trois pages du texte, vivantes de leurs corrections et ratures, elles invitent à rejoindre le jeune révolutionnaire dans son intimité, solitaire, à la veille de son exécution par décision du Comité de salut public. Ce dernier ne lui laissa pas le droit de se défendre, sans doute craignait-il ses talents d’orateur… Le couperet de la guillotine tomba le 5 avril 1794. Cette quatrième session printanière se révélait particulièrement riche pour les institutions, qui repartaient avec un panier garni de 46 préemptions. La bibliothèque Kandinsky, sous l’égide du Centre Pompidou, emportait deux lettres de son artiste, adressées de Dessau, en 1929, au peintre Jawlensky (6 240 € et 3 240 €), le musée Condé de Chantilly, quatre lettres rédigées par les princes de sa maison, dont un billet de Louis-Joseph de Bourbon (1736-1818) au chef de l’armée des Émigrés (286 €) et un autre du Grand Condé à Louis XIV (1 690 €). Autre présence encore, celle des archives départementales de Hautes-Pyrénées déjà détentrice d’un fonds de lettres inédites concernant le baron Dominique-Jean Larrey (1766-1842). Cet homme, considéré comme le père de la chirurgie d’urgence sur les champs de bataille, ajoutait à ses dons pour la médecine ceux d’une profonde humanité. Ses écrits  il a laissé des mémoires et une correspondance  sur sa participation, comme chirurgien en chef de la Grande Armée, à la campagne de Russie, sont particulièrement parlants, décrivant la réalité du conflit et ses préoccupations pour la souffrance du soldat. Les deux lettres ici apparues et aussitôt captées avaient été envoyées à son épouse, l’une depuis Berlin le 17 avril 1812 (2 340 €), l’autre depuis Francfort, sur la route du retour après la débâcle, le 7 février 1813 (5 460 €). On le constate, les montants sont très variables et, en matière de manuscrit, l’intérêt patrimonial prime sur la valeur vénale. Le programme du prochain opus est des plus riches et des plus tentants, les envies sont grandes et encore en cours d’études. Alors qui va préempter et quoi ? La réponse sera donnée dans la Gazette du 29 novembre…

Tuesday 19 June 2018 - 14:00 - Live
Salle 9 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Drouot Estimations , Les Collections Aristophil
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