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INHA : cartographier l’émancipation

Publié le , par Sarah Hugounenq

Un millier de revues culturelles critiques ont été recensées par l’INHA dans un programme inédit. Produits par des peuples asservis, ces écrits négligés par la recherche invitent à s’interroger sur les biais de la pensée occidentale.

INHA : cartographier l’émancipation
Revue Dawn, 1952-1964, Australie.
© INHA

Son constat de départ est limpide : à partir de 1880, cinq pays – la France, l’Angleterre, les États-Unis, le Portugal et l’Espagne – détiennent 90 % de la planète. « En 1494, le traité papal de Tordesillas par lequel on autorise à partager le Nouveau Monde et annexer les territoires, a ouvert la voie à un schéma du monde déséquilibré. Je me suis interrogée sur les effets de cette mondialisation économique sur l’art, et plus spécifiquement sur le rôle et la fonction de l’histoire de l’art au XIXe siècle sur les zones non européennes », explique Zahia Rahmani, à la tête du programme « Histoire de l’art mondialisée » depuis quinze ans, le seul dédié à des espaces non occidentaux à l’Institut national d’histoire de l’art (INHA). Hantée par l’injustice et douée d’un esprit capable d’interroger la complexité du monde comme peu savent le faire, la volubile chercheuse a alors mis sur pied trois programmes de recherche dont l’ambition n’est autre que de combler les lacunes épistémologiques au profit d’une meilleure compréhension d’une histoire mondiale de l’art.
Naissance dans la douleur
Pour mieux cerner l’organisation d’une pensée et ses biais, l’historienne d’art et écrivaine a son secret : passer par la périphérie d’un sujet. Ainsi s’est-elle intéressée, dans un premier temps, à la cartographie, avec le programme « Made in Algeria – Généalogie d’un territoire », concrétisé par une exposition au Mucem en 2016. Et de souligner : « J’ai découvert que la représentation d’un territoire et son langage sont très subjectifs et codifiés à partir de la conquête de l’Algérie en 1831. L’espace blanc de la carte, les frontières propres au schéma géographique européen jouent par exemple un rôle majeur sur l’orientation culturelle et le récit qui en est fait. » De ce travail est né Sismographie des luttes, un autre objet de la périphérie de la pensée en art : la revue culturelle critique. Mais il ne faudrait pas voir dans cette suite une forme de processus logique, factuel ou académique, qui ferait se succéder des objets d’études comme une liste de courses. La recherche naît aussi de la sidération. « En travaillant sur les cartes, j’ai dû lire des textes odieux, des rapports parlementaires sur le gazage des populations, sur les théoriciens de la race, sur l’éradication en moins de vingt ans de la flore et de la faune (les autruches, les lions, les léopards disparaissent). Il y a une subjectivité autour du colonialisme qui fait que beaucoup de gens ne veulent pas voir. Travailler là-dessus a été très toxique. Je me suis reconstruite en me penchant sur la manière dont ces populations ont répondu à l’asservissement, en cherchant à comprendre comment une société rend compte de sa dignité. Se dire que dans les pires moments les hommes ont réussi à produire une pensée critique est très encourageant. »

 

Revue L’Égyptienne, 1925-1940, Égypte.
Revue L’Égyptienne, 1925-1940, Égypte.


Oublier l’Europe
C’est en 2021 que s’achève le chantier pharaonique d’inventaire d’un millier de ces revues de la lutte de populations ayant connu (de manière cumulative ou non) l’esclavage, la colonisation, l’apartheid et le génocide hors de l’Europe ou par la diaspora. Tantôt philosophiques, tantôt poétiques, souvent artistiques ou parfois politiques, ces publications disent toujours quelque chose de l’asservissement et de la manière d’y répondre. « Les anthologies des revues culturelles ne sont pas nouvelles, mais réapparaissaient toujours les mêmes zones géographiques, comme une manière d’induire en creux que les autres parties du monde ne pensent pas, n’écrivent pas, souffle Zahia Rahmani. Or, l’art est un concept hégémonique : une société qui n’a pas d’art n’est pas une société humaine. C’est par cette dérive qu’on est arrivé à concevoir l’idée d’un “art primitif”. Pour comprendre ces revues, ces productions telles qu’elles sont, il me fallait oublier le monde européen ». Car le parti pris le plus ardu est peut-être moins de s’attaquer à un sujet qui bouscule les habitudes un peu guindées de la recherche occidentale que de pratiquer le « contre-champ », adopter un regard décentré, nettoyé des biais de la pensée occidentale. Peut-on depuis Paris, dans une institution nationale française, oublier l’Europe ? « Je me suis entourée de chercheurs qui travaillent sur des revues partout dans le monde. Si beaucoup sont issus d’universités occidentales, ils sont souvent biculturels. Je n’ai pas cherché nécessairement un modèle ethnique ou culturel, mais la qualité des travaux. Les chercheurs existaient sur ces sujets mais il manquait une coordination. En ce sens, Sismographie est une première. Mais nous sommes conscients de la norme présente dans l’université et ses catégories de classement, que nous tentons de faire évoluer, et avons donc cherché à en sortir. Par exemple, sur le portail, on entre dans un territoire par sa langue, 72 en tout, et non par l’anglais ou le français. » Sa recherche, Sismographie des luttes : vers une histoire globale des revues critiques et culturelles a d’abord pris la forme d’une exposition itinérante. Passée par Dakar, Marseille, Beyrouth ou Paris, cette installation audiovisuelle et sonore fait émerger des femmes et des hommes dont l’engagement, la plume et la production ont participé de cette lutte pour l’émancipation. À chaque étape, elle s’adapte et met à l’honneur un corpus local, comme les revues marxistes américaines pour la future présentation à Pittsburgh. Le dispositif a été complété de journées d’études dont les actes viennent d’être publiés au fil de deux recueils, Épicentres et Répliques. Pour parachever le tout, un portail en ligne sur le site de l’INHA donne accès à l’ensemble des revues inventoriées. La première occurrence date de 1817 : L’Abeille haytienne, éditée à Port-au-Prince. L’inventaire s’achève en 1989, avec la revue sud-africaine Phambili. Une date qui semble précoce, tant l’asservissement n’a guère déserté notre monde depuis. « À partir de 1950, le KGB et la CIA vont soutenir la production de revues critiques pour qu’une certaine intelligentsia ne sombre pas dans le courant marxiste. La fin du monde bipolaire en 1989 conduit à une chute subite de ces financements. Depuis, on assiste à un autre changement : celui du virage numérique qui transcende les pratiques clandestines », rappelle la chercheuse.


 

Revues Amauta, 1926-1929, Pérou ; Confluent, 1956-1959, Maroc ; Doi dien, 1969-1973, Vietnam. © INHA
Revues Amauta, 1926-1929, Pérou ; Confluent, 1956-1959, Maroc ; Doi dien, 1969-1973, Vietnam.
© INHA

Une enquête en marche
Si certains pays, comme l’Inde ou la zone sud-américaine, avaient la mémoire de ces publications, il a fallu éplucher les bibliothèques du monde entier. « Il faut que ces objets soient utiles, ils doivent donc être disponibles en bibliothèques pour que nous puissions leur donner de la visibilité », poursuit Zahia Rahmani. Car ce travail est un défrichage, non un aboutissement. Le portail se borne à une description la plus objective possible des revues, dont 70 % sont numérisées, donc accessibles en ligne. Pour les autres, le mouvement est en marche. Le Maroc a par exemple numérisé ses revues à la suite de cette opération. Outre le lien de consultation, quand il existe, le portail renvoie également vers des textes d’études. « Jamais on n’a donné de voix ni de vitrine ou d’accès à ces expressions. On ne fait que rappeler leur existence et poser les jalons d’un travail analytique pour demain. On ne pourra plus faire comme si ces gens n’avaient pas dit quelque chose de leur condition. » Aussi passionnée que passionnante, Zahia Rahmani n’en a pas pour autant fini avec un sujet aussi vaste qu’essentiel, et enclenche son troisième volet de recherche. Intitulé « Paradis perdu », il aborde la colonisation par le prisme de son impact sur les paysages, et donc les écosystèmes. Un nouvel iceberg à l’horizon pour bousculer nos habitudes de pensées.

à lire
Zahia Rahmani (dir.), Sismographie des luttes – Épicentres, vol. 1 et Répliques, vol. 2,
INHA/Nouvelles éditions Place, Paris,
mars 2021.
Portail des revues accessible sur https://sismo.inha.fr
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