INHA : les vues d’optique remises en perspective

Le 27 février 2020, par Valentin Grivet

Ancêtres des images stéréoscopiques, elles fleurirent en Europe entre 1740 et 1830. La bibliothèque de l’INHA, à Paris, conserve sept cents de ces estampes dont les effets de perspective se révèlent à travers une lentille.

Jean-Frédéric Cazenave, d’après Louis-Léopold Boilly, L’Optique. Louise-Sébastienne Danton et son beau-fils regardant à travers un zograscope, gravure au pointillé imprimée en couleur, vers 1794.
© Rijksmuseum

Produites par milliers, les vues d’optique connurent un succès considérable durant plus d’un siècle, principalement en France, en Angleterre, en Allemagne et en Italie. À l’œil nu, ces estampes en couleur apparaissent comme de simples images décoratives. Elles prennent toute leur dimension lorsqu’elles sont visionnées à travers la lentille d’un zograscope ou d’une boîte d’optique, qui amplifie les effets de perspective et de profondeur, en créant une impression de relief. « Les vues d’optique sont nées autour de 1730, probablement en Angleterre. À la grande époque, entre les années 1740 et 1790, quatre grands centres inondaient l’Europe de leur production : Londres, Bassano, Augsbourg et Paris », explique Johanna Daniel, chargée d’étude et de recherche à l’INHA. Au XVIIIe siècle, les vues d’optique sont très appréciées dans les salons, où les aristocrates prennent plaisir à voyager sans bouger, contemplant des paysages de France, d’Italie, d’Allemagne, mais aussi de contrées lointaines comme l’Égypte, la Syrie, le Mexique ou la Chine. C’est aussi, à l’époque, une manière de se familiariser avec les lois de l’optique, et d’initier les plus jeunes à la géographie. L’image peut être visionnée par différents instruments. Le plus fréquent est le zograscope, constitué d’un pied en bois supportant une lentille biconvexe et un miroir incliné à 45°. Placée juste en dessous, l’estampe se reflète dans le miroir, et le spectateur l’observe à travers la lentille. Le miroir crée une distance – d’où l’effet de profondeur de champ –, et la lentille une déformation, qui accentue les perspectives. Les illustrations peuvent aussi être regardées dans des boîtes d’optique. Comme les zograscopes, elles sont équipées d’un miroir incliné, mais l’image est dissimulée à l’intérieur du dispositif, rendant l’expérience plus « magique ». Enfin, un autre type de boîte, sans miroir, permettait de produire des effets jour/nuit, avec un principe de rétro-éclairage, à l’aide d’une bougie placée derrière des images perforées. Le succès fut moindre, et principalement limité aux Pays-Bas.
 

Anonyme, Vue des trois galeries du Palais des Arts et des Sciences à Rome, eau-forte coloriée, seconde moitié du XVIIIe siècle. © Biblioth
Anonyme, Vue des trois galeries du Palais des Arts et des Sciences à Rome, eau-forte coloriée, seconde moitié du XVIIIe siècle.
© Bibliothèque de l’INHA


Petits arrangements avec le réel
Au-delà de la sphère privée, les vues d’optique constituèrent une attraction populaire, sur les foires et les marchés. Boîte autour du cou, des colporteurs attiraient les badauds en les invitant à venir découvrir, en échange de quelques pièces de monnaie, la merveilleuse image en relief cachée dans leur appareil. À l’exception de rares sujets d’histoire ou d’actualité (scènes de batailles, grands incendies, etc.), la majorité des images sont des vues topographiques. Il s’agit de scènes animées de personnages minuscules, destinés à renforcer l’impression de monumentalité du décor. Certains modèles se retrouvent d’une vue à l’autre (des petits chiens, deux prêtres pointant du doigt un détail dans l’image, un petit groupe de figures en train de regarder dans une boîte d’optique, etc.). Les éditeurs se faisaient concurrence, et lorsqu’une image était un succès, ils se copiaient, se revendaient les matrices. Certaines plaques ont été utilisées jusqu’à l’épuisement. Dans les estampes françaises et anglaises, Paris, Londres et Rome sont les villes les plus fréquemment représentées. « Les vues d’optique s’inscrivent dans la tradition des fameuses vedute ou vues d’Italie que les amateurs, souvent anglais, se procuraient lors du Grand Tour ; portraits fidèles de sites naturels, de villes et de monuments, réalisations d’artistes de renom ou images à bon marché, les vedute fixaient le souvenir de lieux enchanteurs et pouvaient éveiller la nostalgie du visiteur rentré chez lui, ou bien faire rêver ceux qui n’avaient pas eu la chance d’entreprendre l’aventure », rappelle Françoise Pellicer, maîtresse de conférences à Montpellier, ville où sont conservés deux importants corpus de vues d’optique, au château de Flaugergues et à la bibliothèque interuniversitaire. Si ces estampes sont indéniablement séduisantes, il ne faut pas se montrer trop regardant sur l’exactitude de la représentation. « Les graveurs ne se rendaient jamais sur place. Ils s’inspiraient de gravures et de tableaux existants. Ils copiaient Canaletto pour Venise, Piranèse pour Rome, Rigaud pour Paris ou Versailles, explique Johanna Daniel. Les vues sont archétypales, et souvent approximatives. Les éditeurs n’hésitaient pas à proposer des images recomposées. Ce qui donne des mélanges pittoresques, comme, par exemple, une vue de la ville de Québec avec des éléments d’architecture allemands ! » Il n’était pas rare d’exagérer les perspectives et de multiplier les lignes de fuite, pour obtenir des effets plus spectaculaires lors du visionnage.

 

Anonyme, Vue perspective du Grand Cabinet de Lauriers dans les Jardins du Roy de l’Isle de Naxos, eau-forte coloriée, seconde moitié du XV
Anonyme, Vue perspective du Grand Cabinet de Lauriers dans les Jardins du Roy de l’Isle de Naxos, eau-forte coloriée, seconde moitié du XVIIIe siècle.
© Bibliothèque de l’INHA


Différents degrés de raffinement
Gravées à l’eau-forte, les vues d’optique comportent systématiquement une légende, qui précise le sujet représenté et l’adresse de l’éditeur. Elle est inscrite deux fois, à l’endroit et à l’envers, de façon à être lisible lorsque l’estampe est placée dans la boîte d’optique, le miroir inversant l’image. Les vues sont horizontales, et d’un format quasi standard (20 à 27 cm 35 à 45 cm). Imprimées en noir et blanc, elles sont coloriées à la main ou au pochoir. « Le degré de raffinement est variable d’une image à l’autre. Pour répondre à la demande, elles étaient produites à la chaîne, et certaines sont coloriées assez grossièrement », souligne notre doctorante, qui a recensé à ce jour quatorze mille vues d’optique, rien que dans les collections institutionnelles (bibliothèques, musées, cabinets d’arts graphiques). Des milliers d’autres sont en mains privées, ou chez les marchands d’estampes. Il est facile d’en trouver sur le marché, pour quelques dizaines ou centaines d’euros. Dans cette production massive, certaines feuilles sortent du lot. « Les plus recherchées sont celles dont la matrice a été peu utilisée. En raison d’une plaque qui a été cassée, ou parce qu’une illustration n’a pas eu de succès », précise Johanna Daniel. D’autres sont exceptionnelles par le soin porté à leur coloriage. Ainsi de la Vue des trois galeries des Arts et des Sciences à Rome, une illustration qui compte parmi les sept cents vues d’optique conservées à la bibliothèque de l’INHA. Éditées par des imprimeurs français, toutes proviennent de la collection Jacques Doucet. « Jusqu’ici, personne ne s’était penché sur l’histoire et les usages de ces multiples, et le fonds de la bibliothèque de l’INHA était resté très secret, explique Anne-Élisabeth Buxtorf, directrice de l’institution. Ce ne sont pas des images rares, ni très précieuses en soi. Cela explique sans doute que les historiens de l’art ne s’y soient pas davantage intéressés. » Les vues d’optique constituent néanmoins un important jalon dans l’histoire de l’estampe, comme dans celle du divertissement. Leur succès décline progressivement au cours de la première moitié du XIXe siècle. Elles seront d’abord concurrencées par les panoramas –vastes tableaux circulaires conçus comme des théâtres de l’illusion –, puis, à partir de 1840, par les images stéréoscopiques.

à savoir
Conférence « Les trésors de Richelieu. Merveilleuses et ordinaires : les vues d’optique de la bibliothèque de l’INHA »,
le 10 
mars, dans le cadre d’un cycle de conférences organisé par l’INHA, la BnF et l’École nationale des chartes,
auditorium Colbert, 2, rue Vivienne, Paris 
IIe, tél. : 01 47 03 89 00. Entrée libre.
www.inha.fr