Ingres-Bourdelle, un duo de choc à Montauban

Le 23 janvier 2020, par Annick Colonna-Césari

Après trois ans de rénovation, le musée Ingres s’est métamorphosé et rebaptisé « Ingres Bourdelle », en hommage aux deux artistes phares de la ville. (Re)découverte…

Jean-Auguste-Dominique Ingres, Portrait de Madame Caroline Gonse, 1852, huile sur toile.
© Ville de Montauban, musée Ingres Bourdelle/Marc Jeanneteau

Il surplombe les rives du Tarn, de sa majestueuse silhouette de brique rose, installé dans un ancien palais épiscopal du XVIIe siècle. Comme immuable. Deux pavillons de verre, adossés à la cour intérieure, accueillent pourtant désormais les visiteurs, marquant d’une empreinte discrète son entrée dans le XXIe siècle. Telle est la première image que l’on retient de la rénovation du musée de Montauban. L’objectif, explique Florence Viguier-Dutheil, sa directrice, était de « mettre en tension harmonieuse notre époque avec l’histoire du bâtiment ». Un chantier d’autant plus délicat qu’il a été bouleversé par le décès brutal de son architecte, Bach N’Guyen. C’est son épouse, Stéphane N’Guyen, qui en a repris les rênes. Et la métamorphose est réussie. Comme beaucoup de musées, l’institution s’est construite dès la fin du XVIIIe siècle autour de donations qui lui ont permis de s’enrichir de nombreux joyaux signés Titien, Ribera, Jordaens ou Champaigne. Elle a surtout bénéficié d’un legs exceptionnel : celui consenti par Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867), l’enfant du pays. À sa mort, le peintre néoclassique a cédé à sa ville natale son fonds d’atelier, composé d’une trentaine de tableaux et de quatre mille cinq cents dessins, soit le plus vaste ensemble graphique au monde de la main de l’artiste. Les dons et dépôts faits au cours du XXe siècle par la famille d’un autre célèbre Montalbanais, Antoine Bourdelle (1861-1929), se sont révélés tout aussi généreux. Riches de soixante-dix sculptures et d’une centaine de dessins, ils forment toujours la plus importante collection d’œuvres de Bourdelle, après celle du musée parisien. Ces trésors méritaient bien les treize millions d’euros investis dans la renaissance de l’édifice qui les abrite. Alors que cinq ont été apportés par la ville, les collectivités locales et l’État se sont partagé la somme restante. Et le musée Ingres a changé de nom, pour être rebaptisé « musée Ingres Bourdelle ». Des façades aux toitures, tout a donc été rénové. À l’intérieur, les architectes ont réussi à résoudre le problème – crucial – de la circulation : en ajoutant à l’escalier d’honneur, jusqu’alors unique moyen d’accéder aux étages, un escalier moderne et deux ascenseurs. De même, pour accroître la superficie, ils ont rétabli un plancher démoli au XIXe siècle. De cette manière, le musée s’est agrandi de sept cents mètres carrés – s’ajoutant aux deux mille existants – et s’est doté d’un cabinet d’arts graphiques et d’un salon de thé-boutique-librairie. Les salles, pour leur part, ont retrouvé leur magnificence, habillées de leurs parquets Versailles ou en pointe de Hongrie, parées de décors, dont certains avaient été réalisés par le sculpteur ornemaniste Jean-Marie-Joseph Ingres, père du peintre. Ce sont en fin de compte un millier d’œuvres, parmi lesquelles cinq cents restaurées, qui se déploient à présent dans une scénographie aérée, selon un parcours entièrement repensé. « Nous espérons, confie Florence Viguier-Dutheil, doubler la fréquentation pour atteindre 80 000 visiteurs annuels. »
 

Antoine Bourdelle, Pénélope, bronze, 1906-1912. © Ville de Montauban
Antoine Bourdelle, Pénélope, bronze, 1906-1912.
© Ville de Montauban

Dans l’intimité d’Ingres
La nouvelle disposition n’impose plus de circuit. Chacun est libre de le composer au gré de ses envies. On peut démarrer sa visite par le rez-de-chaussée, où sont organisées les expositions temporaires. Pour la réouverture du musée, « Constellation » fait ainsi dialoguer les deux Montalbanais avec leurs émules et leurs héritiers, en se fondant sur les prêts qu’ont accordés plusieurs institutions nationales, du Louvre au Centre Pompidou, en passant par les musées d’Orsay, Picasso ou Bourdelle. Mais on peut aussi aller directement contempler les collections permanentes. Le premier étage, dévolu à Ingres, invite à se glisser dans l’intimité du peintre. Sont d’abord dévoilés, dans un cabinet reconstitué, ses objets personnels, son bureau, son chevalet, son meuble à couleurs et son proverbial violon. Puis, on découvre sa collection de tableaux, signés de Primitifs flamands, tel ce petit Portrait de moine attribué à Jan Van Eyck, ou italiens, comme cette Adoration des bergers de Vittore Carpaccio. On trouve également une sélection de toiles de ses meilleurs élèves. « Mon prédécesseur, Georges Vigne, en avait dénombré 279 ! », précise la directrice. Parmi eux, Hippolyte Flandrin, Théodore Chassériau et d’autres oubliés, malgré leur talent, à l’instar d’Armand Cambon, qui fut aussi le premier directeur de l’institution. Quels qu’ils soient, ils attestent de l’influence qu’Ingres exerçait sur l’art de son temps. En continuité, sont présentés ses tableaux, moins connus que le Bain turc ou la Grande Odalisque, détenus par le Louvre. « Le fonds d’atelier réunissait plutôt des esquisses et des œuvres de jeunesse », commente Florence Viguier-Dutheil. Ils sont pourtant impressionnants. À l’instar de ces copies de Raphaël, qu’Ingres vénérait, ou encore du monumental Songe d’Ossian (1811), qui aurait dû orner le plafond de la chambre de Napoléon, au palais du Quirinal, et de l’énigmatique Portrait de madame Gonse (1852), surnommé « La Joconde de Montauban ». Pour le cabinet d’arts graphiques, le « saint des saints », il faut monter au deuxième étage. Deux cents feuilles y sont rassemblées, « plus du double de ce que nous montrions précédemment », s’enthousiasme la directrice. Dans d’élégantes vitrines, certaines sont confrontées à la collection d’antiques qui servaient de modèles au peintre. La plupart sont rangées dans cinq ingénieux meubles à tiroirs verticaux, et réparties par thèmes (portraits, nus, etc.). En les ouvrant, on a l’impression d’exhumer des trésors. Ce qui n’est pas faux, car Ingres les gardait cachés. Ici, on pénètre en tout cas au cœur du processus de création, dans l’univers mental de l’artiste.

 

Le musée Ingres Bourdelle, surplombant le Tarn © Ville de Montauban, musée Ingres Bourdelle
Le musée Ingres Bourdelle, surplombant le Tarn
© Ville de Montauban, musée Ingres Bourdelle


Bourdelle, l’autre héros du musée
Les amoureux de Bourdelle doivent quant à eux descendre dans les anciens communs du palais, au premier sous-sol. Le sculpteur admirait Ingres lui aussi, même s’il puisait son inspiration du côté de Rodin, dont il fut l’élève puis le praticien. Dorénavant, comme son illustre compatriote, il possède un étage réservé. « Nous avons voulu lui redonner la place qui lui revient », insiste Florence Viguier-Dutheil. Ses œuvres sont disposées dans trois salles voûtées, évoquant ses différentes périodes et l’éventail de ses techniques, marbre, bronze, terre et plâtre. Au milieu de la première, trône un plâtre original de son imposant Héraklès (1909), en train de bander son arc. Il est entouré de moulages des bas-reliefs qui lui avaient été commandés dans les années 1910 pour le Théâtre des Champs-Élysées, représentations allégoriques des arts, danse, tragédie, comédie, musique, sculpture et architecture. Ailleurs, se révèle une facette plus intime du sculpteur, qu’illustrent des portraits témoignant de ses amitiés ou de ses admirations, de Rodin, bien sûr, à Beethoven et à Monsieur Rousset, son vieux maître d’école. Ayant flairé le talent précoce de l’enfant, l’instituteur le laissait dessiner au fond de la classe. Il pourrait aujourd’hui en être fier. 

à voir
« Constellation Ingres Bourdelle », musée Ingres Bourdelle,
19, rue de l’Hôtel-de-Ville, Montauban (82), tél 
: 05 63 22 12 91.
Jusqu’au 7 juin.
www.museeingresbourdelle.com


à lire
Le musée Ingres Bourdelle, Histoire et collections,
sous la direction de Florence Viguier-Dutheil, éditions Faton,
160 pages, 265 illustrations, 24 
€.
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