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Inclusivité, NFT et marché de l’art en ligne : Talking Galleries donne le ton

Publié le , par Jeanne Mathas

Le think tank espagnol Talkings Galleries dédié aux professionnels du monde de l’art a fait son retour en beauté à Barcelone. L’occasion pour toutes et tous de prendre le pouls du marché.

Dans le cadre des 9e Talking Galleries, Elvira Dyangani Ose et Carles Guerra intervenaient... Inclusivité, NFT et marché de l’art en ligne : Talking Galleries donne le ton
Dans le cadre des 9e Talking Galleries, Elvira Dyangani Ose et Carles Guerra intervenaient sur le thème de l’inclusivité dans le marché de l’art. 
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HOTO XAVI TORRENT. COURTESY TALKING GALLERIES

Après deux années perturbées par la pandémie, Talking Galleries est de retour pour sa 9e édition barcelonaise. C’est au cœur de l’auditorium du MACBA – Musée d'art contemporain de Barcelone – que Llucià Homs, fondateur du symposium espagnol, a ouvert le bal d’une série de conversations portées sur les nouvelles tendances et défis soulevés par ces temps de turbulences intenses. «Talking Galleries est là pour susciter le débat, mettre en lumière les préoccupations des acteurs du marché de l’art. Il s’agit d’interroger les modèles existants. Cette remise en question est plus nécessaire que jamais», déclarait-il en introduction. Depuis 2011, le numérique a amené un changement de paradigme, accentué par la pandémie dès 2019. Le métavers et le monde digital ont ouvert un univers de possibilités que Talking Galleries s’est attaché à explorer dans sa programmation. Réseaux sociaux, ventes en ligne, cryptoart et NFT ont été largement discutés, entre autres, par des professionnels lucides sur les enjeux à venir. Tous les panels illustraient une conscience accrue d’une partie des galeristes quant à l’importance de la durabilité et de l’adoption de pratiques plus éthiques. Les premières questions de Farah Nayeri, autrice et journaliste, à l’attention de Julia Peyton-Jones, directrice Special Project de Thaddaeus Ropac, sont allées dans ce sens. Dans cette discussion dédiée aux «défis du monde de l’art aujourd’hui», elles ont échangé sur la place des femmes dans le paysage artistique britannique actuel. «Nous manquons de femmes au sommet tout simplement parce que nous manquons d’outils pour leur permettre d’y accéder. Le plafond de verre existe bel et bien», a souligné Julia Peyton-Jones. C’est donc l’inextricable problème de la parité dans le marché de l’art qui est en jeu ici. «Malgré la complexité du contexte actuel, il y a des progrès, mais je reste prudente. Il n’y a pas encore assez de femmes aux postes clés.» Le ton est donné. Les premiers jalons sont posés et les questions de parité voisinent avec celles de l’égalité, dans son acception la plus large. «Le monde des galeries peut-il être plus inclusif ?» Elvira Dyangani Ose, directrice du MACBA, et l’artiste-commissaire Carles Guerra ont soulevé d’autres interrogations : si les institutions publiques et privées semblent prendre un virage timide vers plus d’inclusivité, en est-il de même pour le marché ? Peut-il fonctionner avec autant de flexibilité qu’un musée ? «Il faut questionner le cadre. Qu’est-ce que la normativité ? Idéalement, nous devrions aller vers un modèle où nous n’aurons plus besoin de parler d’inclusivité, car elle serait innée», estimait ainsi Elvira Dyangani Ose. En mentionnant l’exemple de la foire 1:54, qui a inauguré son édition londonienne le 13 octobre, les intervenants ont souligné l’importance du collectif et d’une expertise locale pour chaque région du monde. Le public a réagi de manière positive à cette conversation en évoquant la nécessité de changer de prisme. Anja Obradovic, directrice de la galerie Hestia, à Belgrade, a notamment rappelé la difficulté, pour l’Europe de l’Est, de gagner plus de visibilité sur le marché de l’art.
NFT, et maintenant ?
Évoqués dès l’introduction de cette édition, les NFT sont encore le sujet brûlant du moment et suscitent bien des débats. La pandémie a accéléré un mouvement lancé quelques années auparavant. «La technologie est une alliée nécessaire face au cataclysme économique auquel nous sommes confrontés», a souligné Julia Peyton-Jones. Et si Thaddaeus Ropac n’est, pour l’instant, pas entré dans la danse des NFT, sa directrice internationale senior a insisté néanmoins sur l’opportunité qu’ils offrent aux nouveaux milliardaires, de plus en plus nombreux, pour soutenir des artistes ayant une pratique plastique en dehors du métavers. «Les NFT sont un peu comme les Ovni, effrayants et attirants à la fois», observait Jérôme Sans, cofondateur du Palais de Tokyo, dans le panel dédié aux avant-gardes numériques. Il intervenait aux côtés de la commissaire d’exposition Anika Meier et de la directrice du futur National Museum of Digital Art de Milan, Ilaria Bonacossa. Toutes et tous ont convenu de la nécessité de dédiaboliser le mot «NFT». «Trois lettres, et le monde de l’art est bouleversé. Mais les NFT ne sont qu’une infime partie de l’art digital, qui existe depuis des décennies. Les NFT ne sont qu’un contrat, mais sans contrat, point de marché», défend Anika Meier. Pour Jérôme Sans, cette révolution est le changement radical dont nous avons besoin aujourd’hui. Andrés Reisinger, artiste numérique et fondateur de Reisinger Studio, à Barcelone, soutient pour sa part que «les NFT ne sont pas seulement un outil, mais bien un nouveau médium, que l’on ne peut plus ignorer».

Les Français à l’honneur
Esther Schipper, Hauser & Wirth, Levy Gorvy, Kilchmann… Paris a de nouveau la cote auprès des grandes galeries internationales, et ce phénomène n’a pas échappé aux organisateurs de Talking Galleries. Avec ses institutions de renom, à l’instar de la Fondation Vuitton, du Palais de Tokyo et plus récemment de la Bourse de Commerce, la capitale française réaffirme sa place sur la scène internationale. L’arrivée d’Art Basel cet automne n’est pas non plus anodine. Le panel «Paris est-elle la nouvelle Londres ?» a confirmé le glissement géographique qui s’opère depuis quelques années en faveur de la Ville lumière. Guillaume Piens, directeur d’Art Paris, a comparé la capitale française à «la Belle au bois dormant». L’attractivité de la capitale française explose, et cela se ressent dans le choix des participants. Cette conversation, modérée par Farah Nayeri, a été le lieu d’échanges intenses : quid de Milan et des autres métropoles européennes ? Il semblerait bien, néanmoins, que Paris ait réussi à «récupérer l’idée» d’art contemporain. Alain Quemin, sociologue de l’art, est revenu sur les grandes tendances du marché. Dans sa conférence, il insistait notamment sur l’importance des espaces physiques pour les artistes et leurs collectionneurs, et ce malgré l’explosion du numérique. Les plateformes de vente en ligne jouent un rôle considérable, mais elles sont davantage des alliées que de véritables remplaçantes. Certains acheteurs ont encore besoin de voir les œuvres «en vrai», comme le signalait Julia Peyton-Jones à plusieurs reprises. À grand renfort de données et statistiques, Alain Quemin soulignait aussi que le marché de l’art était un «oligopole à frange» : un modèle économique dominé par les grands noms du monde de l’art, au centre, qui laissent néanmoins graviter autour d’eux les établissements intermédiaires. Alex Mor, cofondateur de la galerie mor-charpentier, a d’ailleurs réagi vivement aux chiffres dont nous abreuvent les «mégagaleries», sans cesse repris par les médias. Il a insisté sur la nécessité de parler des acteurs plus modestes, trop souvent oubliés des bilans de foires, et de cesser de ne communiquer qu’une vision unique du marché de l’art : celle des mastodontes. Selon Alain Quemin, la compétitivité s’est drastiquement accentuée et contraint les marchands à investir toujours plus. «Développer son activité aujourd’hui est largement déterminé par le modèle grow or go, expliquait-il, concluant : «La situation est très difficile pour les galeries de taille moyenne. Prendre part à ce système à l’heure actuelle, c’est jouer au poker.»

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