Impérial & royal

On 23 September 2016, by Sophie Reyssat

La galerie Aveline honore un art au service du pouvoir : la porcelaine de Sèvres, vitrine de la France de Napoléon Ier à Louis-Philippe. Certains chefs-d’œuvre, classés trésors nationaux, sont convoités par Fontainebleau…

Manufacture impériale de Sèvres, porcelaine dure, vers 1808, sucrier à tête d’aigles du service
«à guirlandes de fleurs sur fond d’or» livré pour l’Empereur au palais de Compiègne en 1810.

© Jérémie Beylard

La porte de la galerie Aveline à peine poussée, le ton est donné : son exposition, consacrée à l’âge d’or de la porcelaine de Sèvres dans la première moitié du XIXe siècle, s’ouvre avec un plateau du service de déjeuner «l’art de la porcelaine», montrant Louis XVIII visitant la manufacture en 1816… Alexandre Brongniart, administrateur de la célèbre fabrique de 1800 à 1847, a fait bien mieux que rattraper le retard accusé par la France pendant la Révolution, au profit de Vienne et de Berlin. Sèvres les surpasse désormais en technique, en dextérité et en élégance. Les dernières innovations s’affichent ainsi sur les services à thé, les services de table et les vases composant la trentaine d’ensembles présentés. Le galeriste Christophe de Quénetain, qui nous a guidés dans cette exposition en compagnie de l’expert Camille Leprince, souligne le remarquable état de conservation de la majorité des œuvres. La plupart ont en effet constitué de somptueux présents, plutôt que des pièces d’usage. De complexes effets de trompe-l’œil animent leurs surfaces, les émaux peints imitant les marbres, les pierres précieuses et jusqu’aux montures de bronze, également simulées par la dorure délicatement appliquée sur les ornements en relief de la porcelaine. Les peintres profitent d’une palette de couleurs élargie pour réaliser des tableaux de porcelaine évoquant le goût d’alors pour les miniatures. Jean-Charles Develly est ainsi réputé pour ses scènes nocturnes. Un tour de force illustré par les scènes de la campagne d’Espagne, qu’il peint vers 1823 sur la paire de vases Médicis du duc d’Anjou. En illustrant les grands événements, les pièces de prestige inscrivent les régimes dans l’histoire. Trois assiettes du service particulier de Napoléon Ier, dit des «quartiers généraux», achevé en 1810, font ainsi référence à la prise de l’île de Lobau un an plus tôt. Ses étapes ont été peintes par Swebach d’après des dessins exécutés sur le vif : le franchissement du pont, l’installation du camp, et l’attaque elle-même. Les deux premières assiettes sont visibles ici, la troisième appartenant à la Fondation Napoléon.
Art et savoir
D’autres séries impériales affichent des thématiques encyclopédiques, à l’image du service «iconographique grec», alignant les portraits de personnages célèbres de l’Antiquité d’après les illustrations de l’archéologue Ennio Quirini Visconti, ou encore du service «forestier» déclinant les variétés d’arbres, dont les assiettes sont mises en scène avec modernité par le décorateur Damien Rondeau. Sur ce dernier ensemble champêtre, on peut apprécier l’iconographie sophistiquée développée par Sèvres pour chacune de ses créations, appelant à une lecture globale des objets : les ornements annexes renvoient toujours au sujet principal. Ainsi les feuillages dorés figurés sur les ailes des assiettes correspondent-ils aux essences d’arbres représentées au centre, accompagnées de leurs légendes. Exceptionnel unicum particulièrement onéreux, ce service eut des difficultés à trouver preneur. Près de quinze ans après sa réalisation, vers 1835, il fut divisé en deux parties, l’une offerte au sultan Abdül-Medjid, l’autre livrée à l’hôtel du ministère de la Marine. Parmi les autres thématiques à l’honneur, figurent les «vues de Rouen» ornant un déjeuner offert par Louis-Philippe à Marie-Amélie en 1837. Son plateau a représenté un défi pour les porcelainiers, tant par sa taille exceptionnelle que par sa rare forme rectangulaire. Le sujet représenté a été repris pour l’un des cartouches ornant le plateau du guéridon de porcelaine offert par le roi au bey de Tunis en 1846. On se prend à rêver que le service rejoigne un jour le meuble précieux, acquis par le Louvre en 2006… Avec son cabaret égyptien, Napoléon Ier met quant à lui l’accent sur la dimension scientifique et culturelle de la campagne d’Égypte. La représentation de vestiges millénaires comme le sphinx, figuré avec les savants français à pied d’œuvre, s’inspire des dessins réalisés par Dominique-Vivant Denon. Sept ensembles furent exécutés, ayant pour point commun les soucoupes ornées de portraits d’Arabes, chacune des autres pièces étant individualisées. Les deux derniers cabarets conservés en mains privées sont présentés ici. L’un appartient à la collection d’un amateur new-yorkais passionné, Richard Baron Cohen…

 

Manufacture impériale de Sèvres, porcelaine dure, vers 1812, cabaret orné des « portraits des princesses de la famille impériale », peint par Jaquotot
Manufacture impériale de Sèvres, porcelaine dure, vers 1812, cabaret orné des « portraits des princesses de la famille impériale », peint par Jaquotot et Le Guay, œuvre classée trésor national, collection particulière.
DR

«Des Sèvres pour Fontainebleau»
À l’étage, une alcôve dévoile ainsi un florilège des chefs-d’œuvre réunis par le collectionneur pendant plus de vingt ans, et dont il se sépare aujourd’hui. Autant de porcelaines convoitées par le château de Fontainebleau à destination de son musée Napoléon Ier, pour lesquelles l’institution a lancé une souscription baptisée «Des Sèvres pour Fontainebleau». La galerie Aveline s’est fait complice de l’opération en lui consacrant une salle, offrant le loisir d’admirer des objets à l’acquisition desquels chacun peut contribuer, jusqu’au 9 octobre. Dans la ligne de mire, quarante-six porcelaines réparties en sept lots, pour un total estimé de 2 950 000 €. Ainsi peut-on admirer la forme parfaitement équilibrée d’une paire de vases fuseau accostés d’anses terminées par des têtes d’aigles, un modèle typique de la manufacture. Pour orner ces pièces destinées à l’appartement du roi de Rome au palais impérial de Monte-Cavallo, Napoléon Ier a choisi les portraits en camées d’Auguste et de Jules César. Il ne pouvait trouver meilleurs mentors ! Les amateurs apprécieront encore l’usage exceptionnel du platine, subtilement associé à l’or sur le décor encadrant les «portraits des princesses de la famille impériale», ornant un cabaret offert à Madame Mère en 1813.
Un patrimoine historique
Vitrine du savoir-faire français porcelainier du début du XIXe siècle, les objets présentés ont été classés «œuvres d’intérêt patrimonial majeur» par la commission des Trésors nationaux, afin de faciliter leur entrée dans un écrin imaginé pour elles par le musée de Fontainebleau : une salle justement consacrée à Paris, capitale des arts. À la suite des particuliers ayant déjà fait preuve de leur soutien, espérons que des entreprises  bénéficiant de multiples contreparties en remerciement de leur don  se mobiliseront en faveur de ces objets. En attendant de pouvoir fêter leur entrée dans les collections nationales, les passionnés pourront se rendre au château de Fontainebleau, afin de suivre les conférences proposées par Christophe Beyeler, conservateur en chef chargé du musée Napoléon Ier, jusqu’au 5 octobre. À défaut de pouvoir y assister, ils se consoleront en compulsant l’ouvrage édité pour l’occasion : Napoléon Ier & Sèvres. L’art de la porcelaine au service de l’Empire, première édition de référence sur le sujet. Les pièces impériales, mariant avec subtilité art et politique, n’auront plus de secret pour quiconque !

 

À voir
«Impérial & royal, l’âge d’or de la porcelaine de Sèvres», galerie Aveline, place Beauvau,
94, rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris VIIIe, tél. : 01 42 66 60 29.
Jusqu’au 9 octobre 2016.
www.aveline.com

À lire
Napoléon Ier & Sèvres. L’art de la porcelaine au service de l’Empire, sous la direction de Camille Leprince, 24,5 x 30,5 cm, 348 pp., Feu et Talent, 2016. Prix : 60 €.
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