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Iconem, mémoire du patrimoine en danger

Publié le , par Valentin Grivet

Grâce au drone et à la photogrammétrie, la start-up est la seule société en France à numériser le patrimoine en danger. Le but ? Archiver, préserver et transmettre la mémoire des sites menacés.

Iconem, mémoire du patrimoine en danger
Le temple de Bêl à Palmyre en 3D.
© Iconem DGAM

À l’heure où nous le rencontrons, Yves Ubelmann s’apprête à s’envoler pour l’Irak, destination Mossoul, dans la perspective de réaliser des relevés urbains, puis Khorsabad, avant de repartir pour la Syrie. «Nous sommes particulièrement engagés sur les pays en crise, notre objectif étant de documenter des villes historiques, des sites archéologiques, des édifices patrimoniaux qui risquent de disparaître», explique le jeune homme, architecte de formation et cofondateur, aux côtés de l’ancien pilote Philippe Barthélémy, de la start-up Iconem. L’objectif de cette société créée en 2013 est de constituer une bibliothèque numérique des sites menacés, au fil de missions menées sur le terrain, partout dans le monde, grâce à des technologies de plus en plus précises et rapides. L’usage du drone permet, en survolant une zone, de produire des milliers de photographies en l’espace de quelques minutes, et la photogrammétrie offre la possibilité de réaliser, à partir du flot d’images enregistrées, une modélisation 3D, le fac-similé numérique d’un site archéologique. Unique en France, Iconem n’a qu’un seul équivalent à l’étranger, la fondation américaine CyArk, qui travaille avec la technique du scanner laser  moins précis que la photogrammétrie , dans le même but de proposer, gratuitement, une bibliothèque numérique de sites patrimoniaux. «L’idée de monter une structure, il y a cinq ans, est née après une première expérience en 2010 en Afghanistan, à Mes Aynak, un ancien camp d’entraînement d’Al-Qaida, explique Yves Ubelmann. Nous y avons découvert des monastères, des décors, des sculptures en terre crue. Très fragiles, elles n’auraient pas pu être déplacées et allaient être détruites. Nous avons produit des relevés, scanné le paysage, pour en conserver la mémoire.» Depuis, Iconem est intervenu en Syrie, en Irak, en Afghanistan, au Pakistan, en Albanie et en Haïti. Les missions sont de deux types. Ce sont, d’une part, les projets autofinancés, choisis selon l’urgence de l’actualité. «Dès qu’une zone en danger s’ouvre et devient accessible, on y va. Il faut agir vite, mais les budgets sont limités. Ces interventions ne sont pas rentables, mais à nos yeux indispensables.» En parallèle, d’autres projets sont rémunérés, le plus souvent menés en lien avec l’Unesco  le référent principal pour tout ce qui concerne le Patrimoine mondial , l’ONU, la Banque mondiale ou les gouvernements des pays concernés. L’argent gagné permet ensuite de financer de nouvelles missions. Un fonctionnement bien souvent plus proche de celui d’une ONG, que de l’économie d’une entreprise traditionnelle.
De Palmyre à Khorsabad
Quels que soient le pays ou la ville concernés, l’objectif est de favoriser le travail en collaboration avec des équipes locales. Petit à petit, au fil des missions, Iconem a noué des liens avec des archéologues, des chercheurs, des historiens, des scientifiques, au Proche-Orient comme ailleurs. En constituant un réseau d’opérateurs, de référents et de volontaires. En envoyant aussi, parfois, du matériel sur place. La start-up s’est fait connaître au travers de missions spectaculaires, notamment en Syrie, à la grande mosquée des Omeyyades, au Krak des Chevaliers et, bien sûr, à Palmyre. Dans la ville antique dévastée, les interventions se sont déroulées en deux temps. L’équipe a d’abord reconstruit virtuellement, en 3D, ce que les djihadistes avaient massacré en 2015, notamment les temples de Bêl et de Baalshamin, l’arc de triomphe et trois tours funéraires de la vallée des Tombes. Un travail titanesque, réalisé à partir d’archives et de photographies prises par des touristes avant les destructions. Ensuite, lorsque Palmyre a été reprise par l’armée syrienne en mars 2016, Iconem s’est immédiatement rendu sur place. «Nous avons été les premiers à avoir l’autorisation d’y pénétrer, et de tout photographier, en collaboration avec la direction générale des Antiquités et des musées syrienne (DGAM). Ce qui nous a permis d’avoir la vision la plus objective de l’état dans lequel Daech avait laissé le site.» Un constat en images qui alimentera, dans les années à venir, le débat sur ce que l’on pourra restaurer et reconstruire. Dans d’autres cas, les nouvelles technologies aident à documenter des sites inaccessibles, en restant à distance. Ce fut le cas en 2015 en Irak, à Khorsabad  nom moderne de l’antique Dur-Sharrukin, dans la province septentrionale de Ninive , alors que Daech occupait les lieux. Suivis sur un écran d’ordinateur depuis la zone kurde, des drones pilotés par l’équipe d’Iconem survolaient l’ancienne ville fortifiée. Les images réalisées ont permis d’analyser pierre par pierre les éléments mis à terre par l’État islamique, de suivre en temps réel les destructions et les pillages, et de confronter les relevés avec les archives et les plans anciens.

 

Arche triomphale de Palmyre en 3D.
Arche triomphale de Palmyre en 3D. © Iconem DGAM

Collecter, partager, diffuser
Plus récemment, en 2017, Iconem est retourné en Syrie, à Alep, pour réaliser son premier grand relevé urbain, à l’échelle d’une mégalopole. Balayé par des drones, l’ensemble du centre historique a été passé au crible, incluant monuments et souks, à l’échelle du micro-détail. En Afghanistan, un travail a été mené avec l’équipe de l’Unesco de Kaboul, pour documenter en images le minaret de Djâm. Un monument extraordinaire, chef-d’œuvre des XIIe et XIIIe siècles, dressé au cœur des montagnes, dont l’intérieur comprend un escalier à double hélice. Très penché, fragilisé, le minaret risque un jour de s’effondrer. Des milliers d’images ont été prises, qui serviront à préserver intégralement sa mémoire, son architecture et ses décors, à l’intérieur comme à l’extérieur, avec une précision en dessous du millimètre. Au fil des années, la technologie numérique s’est affinée, et l’équipe s’est étoffée. Composée d’ingénieurs, d’informaticiens, d’archéologues et d’architectes, elle compte aujourd’hui onze salariés. Le pôle technique est évidemment crucial, mais Iconem développe également l’aspect commercial, et renforce sa communication, en multipliant les conférences, les débats et en proposant des expositions, dans l’esprit de «Sites éternels», organisée au Grand Palais en 2016. Car l’objectif n’est pas seulement d’amasser des données, encore faut-il que cette bibliothèque numérique soit connue, et accessible. Elle est un outil précieux pour la communauté scientifique, les chercheurs, les archéologues, les restaurateurs, mais elle doit également contribuer à sensibiliser les autorités, et le public. «Aujourd’hui, des décideurs comprennent nos actions. C’est Palmyre qui nous a donné cette visibilité. Communiquer, partager, cela va de pair avec le travail de terrain. Il est nécessaire de montrer, d’expliquer, d’amener le sujet dans le débat public», précise Yves Ubelmann. Cette prise de conscience se fait aussi, progressivement, auprès des populations des pays concernés. «En Syrie, en Égypte, en Irak, archéologues et citoyens se sentent de plus en plus responsables de leur patrimoine. Les destructions de ces dernières années ont eu un effet d’alerte. Mais il reste du chemin à faire. Car le patrimoine en danger n’est pas seulement celui menacé par les conflits armés. Les disparitions se généralisent partout dans le monde avec le développement de l’agriculture, l’étalement urbain, la croissance démographique. Nombre de sites et de vestiges, méconnus ou totalement ignorés, sont détruits en silence, et ne laisseront aucune trace si personne ne s’en occupe.»

À consulter
Le site d’Iconem, www.iconem.com
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