I love London in the winter !

Le 19 décembre 2019, par Stéphanie Pioda

Pour l’inauguration de son nouvel espace londonien, Oscar Graf a invité vingt confrères à présenter chacun un objet unique pour un condensé de deux mille ans d’histoire de l’art. Entre excellence et intimité.

Art sudarabique, Ier siècle av. J.-C.-Ier siècle apr. J.-C. Tête féminine dite «Myriam», albâtre, stuc et bronze (yeux), h. 24,2 cm. Provenance : Ancienne collection de Mr H. J. Heinz, acquis à la galerie Michel Dumez-Onot, Londres, le 10 juin 1970.
Photo Galerie David Ghezelbash, Paris.

Alors que les contours du Brexit demeurent désespérément flous, Oscar Graf a décidé de renforcer sa présence à Londres en y ouvrant une galerie au cœur de Mayfair, à deux pas du siège de Kering, la société de François Pinault, dans un des quartiers les plus chers de la capitale et des mieux ciblés pour toucher une clientèle internationale à la puissance financière sans égale. Un pari fou, vu le contexte ? «J’ai beaucoup travaillé pour trouver cet endroit, et cela fait des années qu’on me demandait de m’y installer», précise l’antiquaire spécialisé en mobilier et œuvres d’arts français, britannique et américain de 1870 à 1914. «75 % des objets que je vends sont d’origine anglaise, j’aurai donc toujours une majorité de clients à Londres ainsi que des musées américains», justifie-t-il. Bref, si «la situation est certes inquiétante, car on ne sait pas encore quel sera le montant des taxes et comment cela sera mis en place», la réalité du marché s’est imposée d’elle-même. Ensuite, il a fallu monter un événement original pour l’inauguration de cet appartement victorien de 80 m2, situé au premier étage du 23 Mount Street, d’où cette invitation lancée à vingt confrères pour un format novateur : chacun devait présenter un objet important pour couvrir plus de deux mille ans d’histoire de l’art. Du torse sans tête eskimo de la culture okvik (300 av.-200 apr. J.-C.) d’Anthony Meyer à la chaise «Antony» signée Jean Prouvé (vers 1954) de la galerie Downtown, en passant par le masque de Teotihuacán de la galerie Mermoz, La Descente du Christ aux enfers d’un suiveur anonyme de Jérôme Bosch proposé par la galerie De Jonckheere, le relief en terre cuite de Clodion représentant le Sacrifice de Pan (vers 1780-1785) de Christophe de Quénetain et Marella Rossi, ou encore le plat d’Iznik d’Amir Mohtashemi : «Le seul mot d’ordre qui nous a été donné était de choisir un objet unique qui pouvait faire partie des grandes expositions internationales», détaille Camille Sourget. Et, en ce qui concerne sa spécialité, «qui ne s’adresserait pas uniquement aux bibliophiles. C’est pourquoi j’ai choisi ce manuscrit enluminé du Maître de l’Échevinage de Rouen datant du XVe siècle».
Une expérience nouvelle
En pariant sur ce format intimiste et la sélection pointue d’objets, il s’agit avant tout de créer une vraie opportunité d’attirer les collectionneurs vers des spécialités qui ne sont pas les leurs. «Les plus gros clients consomment de tout et ont des critères d’exigence avant tout», relève pour sa part Jean-Christophe Charbonnier, qui expose un casque kawari kabuto de la première moitié de l’époque d’Edo (1603-1868). On ne peut pas non plus qualifier cet événement de foire miniature, pour la simple et bonne raison qu’il s’agit d’une invitation de la part d’Oscar Graf, qui prend en charge tous les frais (soclage, dîner d’ouverture…), sauf le transport des œuvres   la plupart des antiquaires étant originaires de Paris, la mutualisation diminue significativement ce dernier coût. «L’idée est d’offrir une expérience nouvelle, alliant expertise et convivialité, dans le but de proposer un condensé d’histoire de l’art, non exhaustif mais de grande qualité et défendu par quelques-uns des meilleurs marchands de notre génération», poursuit Oscar Graf. Tous ont joué le jeu de l’exceptionnel, habitués qu’ils sont de la Tefaf, pour se projeter dans la collection imaginaire d’un amateur curieux. La facilité pour David Ghezelbash aurait été d’apporter un torse en marbre romain, mais il a préféré surprendre avec un objet un peu à part, une tête en albâtre sudarabique (Ier siècle av.-Ier siècle apr. J.-C.), à la traçabilité irréprochable, puisque provenant de l’ancienne collection de H. J. Heinz et acquise à la galerie Michel Dumez-Onot à Londres, le 10 juin 1970, certificat à l’appui. La fourchette de prix est assez large, de la trentaine de milliers d’euros pour la louche en argent et corne de Charles Robert Ashbee, qui est restée dans la même famille depuis que l’orfèvre l’a réalisée pour la demeure d’Arthur Currer Briggs, en 1900, et qu’Oscar Graf a retrouvée dans les carnets de dessins d’Ashbee, jusqu’aux environs du million. C’est la somme avancée chez Benjamin Proust pour la sculpture d’Hercule et Télèphe d’Hubert Le Sueur, vers 1630, qui a appartenu au Grand Dauphin de France. Le mode d’exposition choisi autorise une plus grande attention de chacun à chaque pièce, ce qui permet par exemple d’apprécier la patine de la figure fang du XIXe siècle de Lucas Ratton ou les nuances du jaspe d’une coupe du XVIIe présentée par Sylvie Lhermite-King, «qui faisait partie de la collection des Rothschild, spoliée par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale puis restituée. Elle est ainsi restée un siècle dans une des branches de cette famille», s’enthousiasme Oscar Graf.
Vers un rendez-vous régulier ?
«Voilà une excellente initiative, courageuse à un moment où les marchands ont tendance au repli», salue pour sa part Jean-Christophe Charbonnier. Un pari possible car les marchands réunis ne sont pas concurrents, chacun représentant une spécialité unique. «Le concept n’aurait pas fonctionné il y a quinze-vingt ans», poursuit notre hôte, «les salons n’étaient pas aussi importants, mais aujourd’hui, les galeries ne sont plus le centre névralgique», et il faut créer l’événement entre deux foires. La fenêtre de tir était toute trouvée, durant «les semaines précédant Noël, au moment de la London Art Week et des dernières ventes importantes de l’année». Si l’intitulé de l’exposition sonne comme un salon et un rendez-vous régulier annoncé, «Winter Art Masters» est pour l’instant à l’état expérimental. Il se veut une célébration de l’objet exceptionnel.

à voir
Winter Art Masters,
Oscar Graf Gallery, 23 Mount Street, Mayfair - W1K 2RP Londres.
Jusqu’au 10 janvier 2020.
www.oscar-graf.com
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