Hugo/Rodin, le choc des titans

Le 11 juin 2020, par Philippe Dufour

De la rencontre d’un monument de la littérature avec un géant de la sculpture ne pouvait naître qu’un chef-d’œuvre. À Cannes, ce buste rare – l’une des sept épreuves d’époque connues – devrait enflammer les admirateurs de ces deux génies.

Auguste Rodin (1840-1917), buste de Victor Hugo, « À l’illustre Maître », 1883, version avec piédouche intégré dite «Griffoul», vers 1892, bronze à patine noire nuancée de vert, cachet «Alexis Rudier fondeur à Paris» novembre 1916, 38,4 16,4 17,2 cm.
Estimation : 220 000/260 000 

Avec sa barbe et son regard profond de philosophe grec, ce visage si caractéristique ne laisse aucun doute sur l’identité de son illustre modèle. Il s’agit de l’écrivain de langue française sans doute le plus célèbre, Victor Hugo, saisi en 1883, à la fin de sa vie et au faîte de sa gloire, comme l’image tutélaire d’une IIIe République enfin triomphante. Deux ans plus tard, le 1er juin 1885, le gouvernement lui fera l’hommage de funérailles nationales, son cercueil étant escorté jusqu’au Panthéon par des centaines de milliers de fidèles. Les traits de l’auteur de La Légende des siècles ont ici été transposés dans le bronze par une autre pointure de la fin du XIXe : Auguste Rodin. Cette rencontre – qui s’impose a posteriori comme inévitable –, on ne la doit pourtant qu’à la volonté d’un journaliste parisien, Edmond Bazire. En 1882, l’homme est l’ordonnateur des célébrations en l’honneur du 80e anniversaire de Hugo. Se proposant comme intermédiaire, il suggère alors à un Rodin traversant une période de crise, de réaliser un buste de l’écrivain octogénaire. Mais ce dernier refuse, épuisé par une longue série de trente-huit poses accordées au sculpteur Victor Vilain, qui l’a beaucoup déçu. Contre toute attente, il finit par accepter… à ses conditions : il ne posera pas, Rodin étant seulement autorisé à venir prendre quelques croquis sur le vif, à son domicile, avenue d’Eylau, sans le déranger. Réalisés entre mars et avril 1883, ces dessins réalisés au crayon graphite, souvent sur enveloppes et autres morceaux de papier récupérés – et dont le musée Rodin conserve quelques exemplaires –, témoignent de la virtuosité du plasticien à saisir le motif sous tous les angles possibles.

Une réduction très recherchée
Rodin se rend ensuite dans la véranda de l’appartement, où il a placé sa sellette, pour retranscrire immédiatement dans la terre ses premières esquisses. Au buste modelé originel va vite succéder un premier bronze, fondu par François Rudier en cette année 1883, portant à la base du cou la dédicace «À l’illustre maître», qui sera offert à l’écrivain. En 1884, cette version est exposée au Salon, puis à Londres et à Bruxelles. À Paris, si elle déplaît à la famille, la pièce est en revanche bien accueillie par le public. Cependant, le succès ne vient réellement qu’à la mort du poète, lorsque Rodin propose d’autres déclinaisons de l’œuvre, notamment celle où le piédouche est orné d’une lyre et d’une branche de laurier, probablement sur une idée du fondeur Bingen. En 1889, l’année où le sculpteur reçoit une commande officielle pour le très lyrique Monument à Victor Hugo, il décide de présenter une variante plus achevée de son buste. S’ensuit une édition en taille réelle, mais également, vers 1892, une réduction dite «Griffoul», mesurant 38,4 cm de haut, qu’illustre notre exemplaire – une fonte d’Alexis Rudier à la délicate patine noire nuancée de vert. On en dénombre seulement sept exemplaires – tels ceux des musées des beaux-Arts de Besançon et de Dijon ou du California Palace of the Legion of Honor de San Francisco –, fondus entre 1893 et 1916, par Griffoul & Lorge, J.-B. Griffoul et les frères Rudier.

samedi 20 juin 2020 - 14:00 - Live
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