Howard Greenberg, de l’archive à l’histoire

Le 21 mars 2019, par Sophie Bernard

Au fil des décennies, le galeriste new-yorkais s’est imposé comme un grand spécialiste de la photographie du XXe siècle, représentant des figures majeures tels Walker Evans ou Henri Cartier-Bresson. Retour sur un parcours exceptionnel.

Howard Greenberg
© Courtesy Julian Schaer & Jean-Jacques Naudet

Quel est votre premier souvenir lié à la photographie ?
Dans l’enfance, je me souviens de mon père tenant sa caméra pour faire des films de famille. Plus tard, étudiant, ma petite amie et un ami d’enfance sont à l’origine de mon intérêt pour la photographie. Un autre souvenir me vient : en 1970, alors que j’étais en Europe, j’ai eu un grave accident de voiture et, pendant ma convalescence, lorsque je suis rentré chez moi à Brooklyn, une amie de ma mère qui partait au Japon m’a demandé ce qu’elle pouvait me rapporter. J’ai répondu : un appareil photo Pentax. Deux ans plus tard, j’ai abandonné mes études de psychologie pour devenir photographe à plein temps.
Cette expérience vous a-t-elle servie quand vous êtes devenu galeriste ?
Sans aucun doute, car j’ai appris à regarder le monde et les gens autrement. De plus, avoir pratiqué la chambre noire  ce que j’adorais  m’a donné les compétences nécessaires pour reconnaître un bon tirage. C’est une expérience incomparable. Et lorsque j’ai emménagé à Woodstock en 1972 et que j’ai commencé à travailler dans le journal local, le fait d’être photographe m’a permis de rencontrer et d’intégrer la communauté artistique de la ville.
En 1977, vous fondez le Centre pour la photographie de Woodstock. Comment les peintres et autres musiciens percevaient-ils la photographie ?
La plupart d’entre eux étaient ignorants en la matière et ne considéraient pas ce médium comme un art. C’est cela qui m’a incité à fonder ce centre : je voulais leur démontrer qu’ils se trompaient en créant un lieu d’exposition adossé à une école. Cette organisation non lucrative existe toujours. En même temps, il fallait que je gagne ma vie, c’est pourquoi j’ai commencé à fréquenter les ventes aux enchères locales et les marchés aux puces, à la recherche de vieilles photographies qui, à l’époque, étaient très accessibles financièrement.

 

Joel Meyerowitz, Provincetown, Massachusetts, 1977, épreuve chromogène.
Joel Meyerowitz, Provincetown, Massachusetts, 1977, épreuve chromogène.© Joel Meyerowitz


Le marché de la photographie existait-il ?
Il était balbutiant. Galeries spécialisées comme ventes aux enchères étaient peu nombreuses. Surtout, il n’y avait pas Internet, et les gens ne connaissaient pas la valeur de ce qu’ils possédaient. J’ai compris que je pouvais acheter pour revendre, des appareils photo aux daguerréotypes en passant par les vues stéréoscopiques, les albums du XIXe siècle mais aussi des grands noms de la photographie du XXe siècle, car Woodstock a toujours été une grande ville d’artistes. J’ai trouvé des trésors extraordinaires…
Quelles différences fondamentales notez-vous entre aujourd’hui et les années 1970 et 1980 ?
Le milieu était tout petit : je connaissais tout le monde et particulièrement les photographes que je fréquentais personnellement. Je savais exactement ce qui se passait. Aujourd’hui, il y a tant de photographes, de galeries, de livres, d’expositions et d’événements qu’il est devenu impossible de tout connaître. La photographie est partout, planétaire, et est dorénavant utilisée par tous types d’artistes.
En 1981, vous ouvrez votre première galerie à Woodstock, la bien nommée Photofind. Comment êtes-vous entré en contact avec ces photographes que vous avez (re)découverts ?
On ne peut pas dire que je les ai vraiment cherchés. J’étais surtout curieux et avide d’apprendre. Nombreux étaient les photographes dont le travail n’avait jamais été reconnu. Je pense à ceux qui travaillaient dans la presse dans les années 1950-1960 : certains avaient eu leur heure de gloire, puis on les avait oubliés. Et c’est à New York, ville voisine de Woodstock, que leur concentration était la plus grande. Tout s’est enchaîné naturellement, les gens me contactaient et c’est ainsi que ma réputation a grandi. Je fréquentais Imogen Cunningham, le grand marchand Harry Lunn… Le succès a été immédiat.
En 1986, quitter Woodstock pour ouvrir une galerie à New York était-il une évidence ?
Quand le Getty Museum a commencé à acquérir des photographies, ce fut un signe et un tournant décisifs car, pour la première fois, de grandes sommes d’argent ont été investies dans ce domaine. Tout le monde a pris conscience que ce médium avait de la valeur. Il était temps de m’installer à New York. J’ai eu l’opportunité de reprendre une partie de l’espace de la galerie de Lawrence Miller pour 900 dollars par mois. Cinq ans plus tard, je me suis installé dans un lieu plus grand. Et, en 2003, j’ai quitté Soho pour Midtown.
Comment avez-vous connu Saul Leiter, que vous avez remis sur le devant de la scène en 1993 ?
Saul Leiter a d’abord eu une carrière couronnée de succès dans la mode, à la fin des années 1950, avant de tomber dans l’oubli et de se mettre à peindre. Mais, pendant tout ce temps, il a continué à photographier. Il a été redécouvert par Jane Livingston, commissaire de la célèbre exposition «The New York School Photographs, 1936-1963». C’est elle qui m’a incité à le rencontrer. Quand j’ai vu son travail, je lui ai tout de suite proposé de l’exposer. À ce moment-là, je ne savais pas qu’il avait fait de la couleur. Deux ans après, il est venu à la galerie avec une petite boîte contenant ces images depuis devenues célèbres. C’est ainsi que je l’ai exposé la deuxième fois.

 

Louis Faurer, New York, NY, vers 1950, épreuve chromogène.
Louis Faurer, New York, NY, vers 1950, épreuve chromogène.© Mark Faurer


Quand avez-vous commencé à collectionner à titre personnel ?
Très tôt, même si mes moyens étaient limités au départ. J’ai eu évidemment de belles opportunités que j’ai saisies à chaque fois qu’un tirage me touchait, comme n’importe quel collectionneur. Comme je dis souvent, je les ai rapportées à la maison. Les années passant, les photographies se sont accumulées, mais j’ai eu du mal à considérer que je faisais une collection, notamment parce que je n’avais pas de but précis et que je ne me suis jamais dit : il me faut absolument tel photographe ou tel tirage.
Votre collection personnelle a fait l’objet de plusieurs expositions. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Quand Sam Stourdzé est devenu directeur du musée de l’Élysée de Lausanne, nous avons eu un échange autour de ses intentions. Il m’a alors fait part de son désir de montrer des collections privées. C’est à ce moment-là que je lui ai dit que j’en avais une… Il est tombé des nues, car nous nous connaissions depuis plus de dix ans, mais il n’était pas au courant. Il m’a proposé de la présenter. L’exposition a ensuite été montrée dans d’autres lieux en Europe, dont la fondation Henri Cartier-Bresson à Paris. Cela a changé beaucoup de choses, car c’est ainsi que les responsables du Museum of Fine Arts de Boston ont commencé à s’y intéresser et ont fini par l’acquérir à l’automne dernier.
Était-il important que votre collection ne soit pas dispersée ?
J’y tenais beaucoup, même si j’aurais pu gagner plus d’argent en la revendant aux enchères ou tirage par tirage dans ma galerie. Ce ne sont pas que des pièces majeures mais il y en a beaucoup, dont de nombreux tirages qu’on ne voit plus dans les ventes. Je suis très content qu’elle soit dans une ville proche de New York. Cela me permet de la voir plus facilement. C’est particulièrement pratique en ce moment, car nous préparons une exposition et un livre pour septembre prochain. Si ces premiers projets ne réuniront que 150 tirages environ, un autre livre répertoriant chacune des images de la collection devrait sortir d’ici trois ans.
L’exposition de Campredon présente, quant à elle, une toute petite partie des archives de la galerie, qui comprennent plus de 30 000 œuvres. Comment a-t-elle été conçue ?
Je connais Anne Morin, la commissaire, depuis des années. Elle vient régulièrement à la galerie. Un jour, elle m’a proposé de faire une exposition sur la notion d’archive et de piocher dans les boîtes qui, d’une certaine façon, constituent les coulisses de la galerie. Elle a fait ses choix en totale liberté. Au final, c’est une vue d’ensemble de mon parcours, puisque cela rassemble une partie des photographes que je représente depuis de nombreuses années.

À voir
«De l’archive à l’histoire. Howard Greenberg Gallery», Campredon centre d’art, 20, rue du Docteur-Tallet, L’Isle-sur-la-Sorgue, tél. : 04 90 38 17 41, www.campredoncentredart.com Jusqu’au 16 juin 2019.
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