Histoire de l’art, temps long et temps court

Le 05 décembre 2019, par Vincent Noce
 

Une trentaine d’années de travail pour un livre. En cette époque de raccourcissement du temps (et de la pensée), cet exploit signé Étienne Bréton et Pascal Zuber mérite bien un instant de considération. La publication par Arthena du catalogue raisonné de Léopold Boilly était un événement attendu de longue date par les admirateurs de l’inventeur du trompe-l’œil (expression née, à l’époque, à son propos). À sa prouesse répond maintenant celle des deux auteurs. Le peintre était prolixe. Plus de 1 000 pages et près de 2 800 illustrations, 80 % en couleurs : affichant un poids respectable de 7,3 kg, cet opus est-il un des derniers mastodontes d’une espèce en voie de disparition ? L’existence de cet éditeur lui-même tient du miracle, d’autant qu’il entend maintenir ses ouvrages savants accessibles, sans se limiter au marché captif des bibliothèques de l’histoire de l’art. Son inventaire des marbres de Versailles est ainsi proposé pour 100 €. «Je préfère vendre 1 000 exemplaires d’une monographie à ce prix que 200 à 500 €», plaide son directeur, Christian Volle. Ses tirages oscillent entre 800 copies (pour des peintres comme Guy François ou Jean-Bernard Restout) à 1 600 pour des artistes plus recherchés comme Boilly. Arthena est une association pour la promotion de l’histoire de l’art, qui doit sa survie à cette passion partagée, traduite en mécénat et bénévolat – à commencer par celui des auteurs, généralement des conservateurs ou des universitaires. C’est la première fois qu’elle fait appel à deux personnalités du marché de l’art. On n’a pas oublié la longue histoire des catalogues raisonnés sur la peinture française, lancée il y a un siècle maintenant par Georges Wildenstein et poursuivie par Daniel Wildenstein – dont les cinq volumes sur Claude Monet mirent dix-sept ans à être publiés. Après s’être tourné vers l’œuvre de Jasper Johns, son fils Guy s’apprête à éditer les lettres de Degas compilées par Théodore Reff et, avec Richard Brettell, une recension des deux séjours polynésiens de Gauguin. Mais la maison a surtout entrepris la numérisation de ses archives et s’est associée avec Hasso Plattner pour mettre en ligne ses catalogues. Dans un registre similaire, la base de données de référence sur Cranach et son entourage se trouve exclusivement sur Internet. La Cranach Digital Archive compte désormais 17 000 reproductions de tableaux ou estampes, mais aussi plus de 2 000 images scientifiques, de radiographie aux rayons X ou réflectographie infrarouge, qui aident à mieux cerner la création d’un artiste. Christian Volles avoue cependant rester sceptique envers le numérique, considérant que l’ouvrage papier offre une facilité de consultation et de lecture comparative, qu’il ne retrouve pas sur un écran, ainsi qu’une fidélité de reproduction à laquelle sa maison prend effectivement grand soin (mais qu’on peine à retrouver chez certains éditeurs grand public). En revanche, il reconnaît que le Net serait «l’outil parfait» pour assurer un suivi et une mise à jour des catalogues raisonnés, en profitant de la multiplicité des contributions. Son catalogue Boilly se distingue déjà par l’apport de plusieurs rédacteurs, aussi distingués que les dix-neuviémistes Jacques Foucart ou Philippe Bordes, et notre collaboratrice Carole Blumenfeld. Le Corpus Rubenianum, qui additionne une trentaine de volumes sur la production de l’atelier de Rubens, fait également appel à un grand nombre d’intervenants variés, permettant d’aborder l’œuvre par différentes facettes. L’interaction facilitée par l’Internet devrait néanmoins se garder de la confusion qui est le partenaire indissociable de cet espace de liberté. De telles plateformes, si elles n’étaient pas contrôlées en amont, pourraient servir à légitimer les prétentions des escrocs, des illuminés et des grands naïfs qui se disent convaincus de posséder une œuvre de grand maître. Et tous les auteurs de catalogue raisonné vous le diront, ils constituent au bas mot les neuf dixièmes de ceux qui font appel à eux.