Hinrich Sieveking la passion, sa vocation

Le 24 mars 2017, par Geneviève Nevejean

L’amateur et historien d’art se penche sur l’histoire de sa collection à l’occasion de l’exposition que lui consacre la fondation Custodia.

Hinrich Sieveking.
© Philip Provily


Hinrich Sieveking est de ceux auxquels on donne la parole et qui ne vous la rendent pas, surtout quand elle est dévolue à son amour du dessin. Originaire de Hambourg, sa famille comptait quelques collectionneurs, en particulier son grand-père qui s’attacha aux peintres de la Sécession, mais rien pourtant qui permette de parler d’une tradition établie. Pas de prédestination non plus dans son éducation auprès de parents qui se désespéraient plutôt de son engouement pour l’art. Il ne compte plus les feuilles accumulées durant un demi-siècle. Doté d’un œil et d’une curiosité insatiable, l’amateur cherche et trouve le dessin à sa source, un peu partout, là où on ne l’attend pas. En véritable amateur, il s’intéresse aux artistes
ignorés, et s’en détourne quand ils ne le sont plus. En visionnaire, il a contribué à la réévaluation des romantiques en Allemagne, dont il est l’un des spécialistes. La fondation Custodia, qui présente actuellement une partie de ses œuvres, a d’ailleurs choisi de porter un éclairage sur ses dessins allemands. Retour avec Hinrich Sieveking, commissaire de sa propre collection, sur les cinq décennies qui en ont marqué la constitution.

 

Albert Venus (1842-1871), Vue du Tibre près du Ponte Molle, Campagna Romana, 1866, aquarelle sur tracé au graphite et à la pierre noire. © Collection
Albert Venus (1842-1871), Vue du Tibre près du Ponte Molle, Campagna Romana, 1866, aquarelle sur tracé au graphite et à la pierre noire.
© Collection particulière © Photo Johannes von Mallinckrodt, Londres


Pourriez-vous retracer vos débuts de collectionneur et expliquer votre attrait pour le dessin ?
Au lycée, je collectionnais déjà des gravures, avant de me tourner vers les livres illustrés du XVIIIe siècle. Je me souviens même d’avoir acquis à La Hune une édition de Roberto Matta lors de mon premier voyage à Paris. Je me suis ensuite concentré sur le dessin, sans doute parce qu’il correspond à mon désir de saisir l’origine des images et, à travers elle, la part de créativité qui m’a toujours fasciné. J’en apprécie la spontanéité intrinsèque du processus créatif. Le dessin me donne le sentiment d’être plus proche de l’auteur et d’entretenir avec lui une sorte de dialogue mental. Ils sont aussi plus abordables, surtout lorsqu’ils sont anonymes. Si une feuille présente un intérêt artistique, peu m’importe qu’elle ne soit pas attribuée. J’en ai beaucoup acquis qui m’ont donné le goût de la recherche d’attribution. J’ai par exemple rétabli la paternité d’esquisses de Pieter de Witte, artiste né en 1548 à Bruges et qui s’était fait connaître en Italie sous le nom de Pietro Candido.

 

Pietro Candido (vers 1548-1628), Esquisses de garçons jouant d’instruments de musique, pierre noire et fusain, plume et encre noire, rehauts de blanc,
Pietro Candido (vers 1548-1628), Esquisses de garçons jouant d’instruments de musique, pierre noire et fusain, plume et encre noire, rehauts de blanc, sur papier ocre.
© Collection particulière © Photo Johannes von Mallinckrodt, Londres

Avez-vous adopté une ligne directrice ?
Je n’ai jamais élaboré de concept. J’ai simplement été confronté à des œuvres dont je suis tombé amoureux. Mes acquisitions me semblent d’ailleurs un peu disparates, comme en témoigne la dernière salle à la fondation Custodia, où des feuilles de Charles Nicolas Cochin le Fils, Jean-Baptiste Greuze ou Van Dyck évoquent d’autres pans de ma collection. J’ai toujours aimé les Italiens, mais lorsque leur cote s’est enflammée, dans les années 1970, j’ai rapidement atteint mes limites. Les dessins allemands du XIXe étaient en revanche très accessibles. Pour des raisons historiques, ils n’ont jamais bénéficié d’une grande notoriété. Le régime nazi avait instrumentalisé le XIXe siècle, que l’on s’est empressé d’oublier au lendemain de la guerre, au profit des avant-gardes. Indépendamment des opportunités offertes par le marché, j’ai aimé leur diversité et l’individualité de leurs personnalités. Alors qu’en France, les artistes demeurent de près ou de loin dominés par l’Académie, l’Allemagne offre une pépinière d’écoles et d’entités, y compris politiques, qui de surcroît entretiennent un climat de rivalité.

"J’ai rétabli la paternité d’esquisses de Pieter de Witte, qui s’était fait connaître en Italie sous le nom de Pietro Candido"

Quel parti avez-vous adopté dans l’exposition ?
J’ai souhaité donner une vision en raccourci de ma collection en privilégiant l’Allemagne, dont elle relate l’histoire du XVIe au XIXe  siècle, exception faite toutefois de Dürer et de ses contemporains, dont peu de choses apparaissent dans les ventes ou, quand c’est le cas, à des prix extraordinairement élevés. L’exposition débute avec Friedrich Sustris, qui atravaillé en Italie avant de diffuser le maniérisme dans de grandes compositions décoratives réalisées dans le sud de l’Empire germanique. Au-delà du baroque et du rococo, une attention particulière a été portée sur le cercle qui gravite autour de la personnalité de Goethe. Très proche de Caspar David Friedrich, Philipp Otto renouvelle, à la fin du XVIIIe siècle, la peinture de paysage. Moritz von Schwind illustre les affinités du romantisme avec la musique et particulièrement avec Frantz Schubert, dont il était l’ami. La Jeune Fille et la mort reprend d’ailleurs le titre d’un lied du compositeur. Grâce à ses frères aînés Jacob et Wilhelm Grimm, auteurs des célèbres contes, Ludwig Emil Grimm est introduit dans les cercles artistiques et littéraires romantiques. Le chef de file et inspirateur du mouvement nazaréen, Johann Friedrich Overbeck, et le très prolifique Julius Schnorr von Carolsfeld appartiennent à cette dernière génération qui perpétue, jusqu’à la fin du XIXe siècle en Allemagne, une tradition aux antipodes de l’impressionnisme et des avant-gardes européennes. En dépit de leur anachronisme, leurs œuvres m’ont séduit pour leur grande qualité technique.

 

Philipp Otto Runge (1777-1810), Le Triomphe de l’Amour, 1800, plume, pinceau et encre grise (détail). © Collection particulière © Photo Johannes von M
Philipp Otto Runge (1777-1810), Le Triomphe de l’Amour, 1800, plume, pinceau et encre grise (détail).
© Collection particulière © Photo Johannes von Mallinckrodt, Londres

Quel a été le marché du dessin ancien durant ces cinquante dernières années ?
Il n’y en a pas vraiment eu avant la fin des années 1970, outre Thomas Le Claire à Hambourg, Katrin Bellinger et la galerie Arnoldi-Livie à Munich, qui, de manière inédite, exposaient des œuvres graphiques. Pas non plus de ventes spécialisées comme il en existait à Londres ou en France… Jusque dans les années 1990, les dessins n’apparaissaient qu’en fin de catalogue ou disséminés dans des ventes généralistes, ce qui indique combien ils étaient sous-estimés. On en trouvait chez des antiquaires et, pour ma part, chez des libraires, notamment à Stuttgart. Les collectionneurs demeuraient la meilleure source. À Munich, ils se regroupaient dans des cercles organisant des conférences où il était possible de rencontrer des spécialistes, mais aussi des journalistes ou des enseignants fédérés autour de leur passion commune. J’ai eu la chance, dans les années 1960, d’y faire la connaissance d’importants collectionneurs, auprès desquels j’ai pu effectuer quelques acquisitions. Je pense au photographe Herbert List, qui m’a fait découvrir le dessin italien. Je songe également à Alfred Winterstein, rencontré en 1966, dont la collection illustrait l’âge d’or du dessin allemand à l’époque de Goethe, et qui m’a révélé nombre de romantiques dont j’ignorais l’existence. L’engouement s’est véritablement amorcé dans les années 1970, grâce à la multiplication d’expositions et de publications qui ont contribué à la reconnaissance d’artistes du XIXe siècle. À partir des années 2000, il ne se limite plus exclusivement à l’Allemagne. S’il s’est internationalisé, le marché le plus important continue cependant de se cantonner aux pays de langue allemande, à savoir l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse. Enfin, le fait le plus remarquable concerne la raréfaction de la qualité, en lien avec le rôle des institutions étrangères comme les musées américains, qui sont devenus des acheteurs de poids.

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