Hidde Van Seggelen : cap sur le online pour la Tefaf

Le 19 novembre 2020, par Agathe Albi-Gervy

À l’issue de la première édition digitale de la Tefaf, venue remplacer le rendez-vous new-yorkais de l’automne, le président néerlandais de la Fondation nous confie ses impressions et sa vision de l’avenir.

© Bodine Koopmans

Êtes-vous satisfait de cette première édition numérique ?
Je pense que nous pouvons l’être. C’est la première fois que nous créons une plateforme comme celle-ci, et nous avons déjà reçu un signal fort : le lendemain de la fermeture, le responsable de la section Old Masters m’a confirmé deux ou trois ventes à destination potentielle des musées. Les institutions ont donc pris elles aussi au sérieux cette initiative et y ont vu des opportunités, ce qui est très encourageant. De nombreuses ventes sont également en cours. Il y a eu de l’intérêt et des transactions, et je pense que pour cette première édition, c’est tout ce qui compte. Il faut aussi garder en tête le fait que chaque marchand présentait un seul objet, facilitant ainsi l’analyse qualitative des collectionneurs.


Pensez-vous que certains d’entre eux n’ont pas osé acheter via  cette nouvelle interface par peur de la nouveauté ?
Certains s’inquiètent face au numérique mais pas moi : je vois que cette année, des ventes aux enchères en ligne se sont bien passées, et certaines maisons les ont augmentées de 50 %. Même si cela est en partie dû au fait que c’est parfois le seul moyen de vendre en ce moment, je pense que le fait que le public visite les sites et se renseigne est encourageant. Pour ce qui est du segment de prix le plus élevé, les collectionneurs veulent avant tout recevoir une expertise ; c’est pourquoi chaque exposant devait fournir un rapport d’état récent. Les vingt-huit membres du vetting étaient là aussi, pour répondre à notre volonté d’atteindre le même standard pour le digital que pour nos foires physiques.

Comment pouviez-vous être absolument certains de la fiabilité de ce vetting numérique d’un point de vue scientifique ?
En ce qui concerne les bijoux, la sculpture ancienne ou les antiquités, il était impossible de mener un vrai vetting dématérialisé d’objets inconnus à partir de photographies. C’est pour cela que nous ne les avons pas autorisés sur la plateforme. En revanche, pour des œuvres historiques qui ont une provenance tracée ou un parcours d’expositions, cela ne posait pas de problème, il suffisait alors de vérifier l’état de conservation de chacune. Nous avons travaillé dur et de manière coordonnée, sans prendre le moindre risque, et aucun marchand n’a outrepassé l’autorité du comité. Certains objets avaient déjà été exposés dans des éditions antérieures de la Tefaf, donc les membres du vetting les connaissaient et le public aussi. Mais puisqu’il s’agit toujours d’œuvres de très belle qualité, nous n’avons pas à en avoir honte.

Le fait de ne devoir présenter qu’une seule œuvre ou un seul objet a-t-il été accepté par tous les exposants ?
Outre le fait de faciliter le travail de vetting, cette règle a aidé les marchands à ne pas dévoiler toutes leurs nouveautés au reste du monde, et à concentrer leur énergie. Tous ont apprécié cette stratégie. Ils savent par ailleurs que les clients sont fatigués de faire défiler des milliers d’objets sur les sites des foires en ligne. Cela nous a également permis d’augmenter le contenu des pages, avec des visites de galeries, des échanges avec les experts… et de mettre en valeur l’œuvre avant même le marchand.
 

Vilhelm Hammershøi, Interior with a Woman Standing (Intérieur avec une femme debout), 1913, huile sur toile, 67,5 x 54,3 cm. Di Donna Gall
Vilhelm Hammershøi, Interior with a Woman Standing (Intérieur avec une femme debout), 1913, huile sur toile, 67,5 54,3 cm. Di Donna Galleries. Vendu 5 M$.

Avez-vous pu dresser le portrait type des clients de cette première édition ?
Nous n’avons pas encore agrégé les informations concernant les zones géographiques d’origine des acheteurs, mais ce que j’apprécie, c’est que le nombre de visiteurs depuis les États-Unis était vraiment important. Cela prouve qu’ils représentent toujours un marché de référence et que leur intérêt pour la culture européenne demeure vif. De plus, les musées américains sont toujours très actifs, à Tefaf New York mais aussi à Maastricht. Nous avons par ailleurs noté la visite de clients originaires de la région du Golfe.
Pour cette première expérience, les exposants étaient exemptés de frais. Le seront-ils par la suite ?
Tout ce que je peux vous dire, c’est que construire une plateforme est comme construire une maison et l’entretenir en permanence : cela induit un coût. En tant que fondation, nous devons garder les dépenses en équilibre. Mais avec l’annulation des deux foires, c’est-à-dire celle des derniers jours de la Tefaf Maastricht en mars et celle de la Tefaf New York, nous avons senti que nous devions offrir cela à nos exposants, afin de leur montrer notre soutien. Pour ce qui est de l’avenir, nous n’avons encore rien décidé.
L’art moderne et contemporain est-il plus facile à vendre en ligne que l’art ancien ?
Nous avons justement observé un phénomène fascinant : la plupart des ventes ont eu lieu dans les domaines classiques. J’en ai été surpris car je pensais en effet qu’il était plus facile de se diriger vers l’art moderne et contemporain, et cette première édition a déjà prouvé que les arts anciens se vendent tout aussi bien. Mais je pense qu’en réalité toutes les œuvres peuvent se vendre si le marchand a fait son travail de recherche et de documentation sérieusement.
Le digital a-t-il un futur et peut-il répondre aux exigences de foires telles que la Tefaf ?
Il y a cinq ou six ans, le directeur du Rijksmuseum a décidé de supprimer tous les copyrights des photographies d’archives, les rendant gratuites et accessibles au monde entier, mais cela n’a rien enlevé à la valeur ni à la rareté des objets représentés. Exposer de nouvelles œuvres d’art dans des showrooms virtuels est peut-être quelque chose de différent, et il faut être vigilant sur ce que l’on veut partager avec le reste du monde. Mais du point de vue de l’histoire de l’art, le numérique a prouvé sa pertinence. Il a un futur et se développera main dans la main avec notre travail physique.

 

Rinaldo Rinaldi, Justice and Peace Embrace (Le Baiser de la Justice et de la Paix), 1845, terre cuite, 56 x 26 x 19 cm. Walter Padovani.
Rinaldo Rinaldi, Justice and Peace Embrace (Le Baiser de la Justice et de la Paix), 1845, terre cuite, 56 26 19 cm. Walter Padovani.

Pensez-vous rendre les conférences sur la toile permanentes ?
Si les finances nous permettent de les développer, j’aimerais beaucoup organiser des conférences en ligne et des symposiums, qu’ils soient parallèles à des foires physiques ou indépendants. Je ne veux pas faire de promesse à ce stade, mais je pense que ce serait intéressant. J’écoute moi-même beaucoup de podcasts du monde entier et trouve formidable ce média qui permet de se confronter à des idées différentes.


La solution du digital n’induit-elle pas un clivage générationnel chez les collectionneurs ? On imagine en effet les millenials plus enclins à se diriger vers cet outil que leurs aînés.
Les choses changent, même pour les générations plus anciennes. Elles passent parfois des heures en ligne, à regarder des catalogues de ventes aux enchères ! Alors que les plus jeunes n’ont pas le temps de s’y plonger : ils doivent travailler, s’occuper de leur famille, et ils utilisent peut-être d’autres médias. Je ne pense pas que l’on puisse généraliser sur ce point. Mais j’aimerais que les millenials, lorsqu’ils auront atteint 40 ou 50 ans, viennent dans les foires physiques. Le numérique aide Tefaf à rester jeune.
Êtes-vous optimiste quant à la situation financière des galeries dans le monde de l’après-Covid ?
Le Covid impacte les affaires, c’est indéniable. Même si certains des exposants Tefaf sont très puissants, c’est le modèle entier des foires, mais aussi ceux du transport et des enchères, qui sont gravement touchés. Mais je suis optimiste quant à la capacité de rebond du marché de l’art. En ce qui nous concerne, nous souhaiterions vraiment ouvrir la foire à Maastricht fin mai ou début juin. Pour cela, nous prendrons toutes les mesures visant à créer un environnement sûr pour le public, mais aussi pour les exposants. Le nombre de candidatures reçues est déjà très bon : cela dit aussi quelque chose sur la force du marché.

Hidde
Van Seggelen

en 5 dates
1972
Naît à Utrecht.
2008
Fonde sa galerie à Londres.
2010
Participe pour la première fois à la Tefaf.
2013
Intègre le comité de direction de la Tefaf.
2020
Devient président du comité exécutif.


 

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