Hervé Odermatt, de Crésus... à Jésus

Le 29 octobre 2020, par Laurence Mouillefarine

L’ancien marchand de tableaux Hervé Odermatt publie son autobiographie. Ou comment un enfant naturel, élevé par une famille de paysans, devient une figure internationale du commerce de l’art moderne. Que d’anecdotes ! 

Hervé Odermatt

En toute humilité, je vous le dis, j’ai eu un destin exceptionnel», avertit Hervé Odermatt. Aussi, le galeriste à la retraite a-t-il pris la plume pour se raconter dans un livre intitulé Le Chinois (éditions Mame). 94 ans, pochette à la boutonnière de sa veste vert bouteille, pieds nus dans ses mocassins, l’homme est pour le moins fier de lui. Ses débuts dans la vie furent difficiles. Gaston Odermatt (il déteste son prénom, qu’il changera à la première occasion) est le fils naturel d’une jeune Alsacienne et d’un étudiant chinois. Sa mère, fort pauvre, tenue de s’engager comme bonne à tout faire, le place chez un couple de paysans dans la Loire profonde. L’enfant est heureux dans cette famille bienveillante. Hélas, les gamins sont cruels. À l’école, on le traite de «bâtard» ou de «chinetoque». À chaque insulte, il cogne. Ses blessures d’enfance vont se traduire par une volonté de conquête, n’est-ce pas docteur Freud ? Il aura sa revanche. «Tout ce que j’ai entrepris a réussi !», martèle Hervé Odermatt, de plus en plus sûr de lui. «Je pêchais des grenouilles pour me faire de l’argent de poche ; à qui allais-je les proposer ? Au père Troisgros, le célèbre restaurant gastronomique de Roanne ! Plus tard, je me suis lancé dans la fabrication de souliers à Paris et je suis devenu “le bottier des stars”, qui fournissait la Comédie-Française. Rien ne m’arrête.» Daniel Wildenstein, lui-même, admire le chemin parcouru, et dans son livre Marchands d’art, dresse un portrait de son confrère parmi onze fameux professionnels : «Il savait à peine écrire  […] Il est devenu un homme très cultivé.»
Le pied à l’étrier
Nous sommes dans l’après-guerre, Hervé Odermatt est donc à la tête d’un atelier de chaussures sur mesure. Un jour qu’il livre une commande à l’un de ses clients, Emmanuel David, galeriste établi rue du Faubourg-Saint-Honoré, il aperçoit une toile sur les murs de l’entrée : «Un village, un clocher, un coq, une vache, un homme avec sa besace… La scène me rappelle la ferme de mon enfance !» Il échange le tableau contre la paire de souliers en croco et le sac assorti. Il s’agissait d’un Chagall de l’époque russe… «En matière d’art, j’en étais resté aux images du chocolat Pupier, les petites reproductions de tableaux de maîtres qui accompagnaient les tablettes.» Sa clientèle compte un autre marchand : Paul Pétridès. Prêt à abandonner le monde de la chaussure, le jeune Hervé convainc ce dernier de l’employer. Au culot. Il se révèle un excellent vendeur. Pétridès lui a mis le pied à l’étrier. Un an plus tard, en 1949, le gaillard s’installe à son compte et ouvre la galerie Hervé à Montmartre, rue Norvins. Son exposition inaugurale a pour titre «Bouquet de bohème» ; elle s’inspire d’un texte de Roland Dorgelès (avec l’autorisation de l’auteur) et réunit les peintres qu’évoque celui-ci : Cézanne, Renoir, Van Gogh, Picasso, Modigliani, Van Dongen, Dufy, Valadon... Et d’autres maîtres oubliés, telle Émilie Charny. Toutes les œuvres présentées ont été empruntées à des confrères. Voilà qui est futé ! Sa galerie se trouve à proximité de la place du Tertre. Elle reste ouverte de 9 heures du matin à minuit. Le jeune homme est travailleur, obstiné. «Dehors, sur un petit étal, je proposais des cartes postales, des vues de Montmartre, bon marché, pour les touristes ; à l’intérieur, j’accrochais de beaux tableaux. À l’époque, à condition d’avoir l’œil, un peu d’entregent, de s’activer en permanence, on trouvait tout ce qu’on voulait.» Et l’œil, il l’a, bien sûr ! Pour preuve, cette délicieuse anecdote : alors qu’il attendait un autobus à Munich, il repère un petit tableau dans la vitrine d’un antiquaire. L’œuvre coûte 250 marks. Il n’en a plus que 200 sur lui. Le vendeur la lui cède à ce prix. Il expose le tableautin rue Norvins. André Schoeller, fameux marchand d’art moderne, passe par là : «Il est beau votre Manet. Combien en voulez-vous ?» Hervé ne laisse pas voir sa surprise. Affaire conclue autour d’un million de francs... Bingo. «En deux ans, je suis devenu riche et célèbre.» Sa renommée traverse l’Atlantique. Sur la Butte, il voit passer des collectionneurs américains, des acteurs d’Hollywood ; Robert Mitchum, Anthony Quinn, peintre et sculpteur à ses heures, l’adorable Debbie Reynolds, avec laquelle il aura une idylle. Les Trente Glorieuses : notre héros mène grand train, joue au golf (et gagne une centaine de tournois), achète des chevaux de course (des cracks, évidemment), court les femmes (pour se prouver qu’il peut plaire) et tombe amoureux de Claire Simard, canadienne, amatrice d’art, dont le père a fait fortune dans la construction navale. Sa future femme et la mère de ses deux enfants.
Tout en haut de l’affiche
En 1954, il inaugure une galerie à New York, sur Madison Avenue. Aventure éphémère. Très vite, il abhorre l’Amérique, qu’il considère comme raciste. L’envie de la quitter lui vient tandis qu’il se promène dans Manhattan et que, levant les yeux au-delà des gratte-ciel, soudain, il se sent minuscule, «un microbe». Il prend peur ! Retour vers la vieille France. En 1958, la galerie Hervé emménage avenue Matignon. Treize ans plus tard, son illustre confrère Knoedler libérant ses cimaises, il prend place rue du Faubourg-Saint-Honoré. Son nom brille cette fois sur l’enseigne : galerie Hervé Odermatt. Qu’y montre- t-il ? «Mon expertise couvre un siècle, de Corot aux surréalistes.» Mais encore ? Il défend l’abstraction. «J’ai fait aimer Hartung à François Pinault alors que le collectionneur en était encore à l’école de Pont-Aven.» Il expose en majesté André Masson, son chouchou, Maria Helena Vieira da Silva, Karel Appel, Jean Fautrier. Ce qui n’empêche pas le marchand de s’intéresser à l’art figuratif. Il soutient un Japonais, Akira Tanaka, peintre de la vie parisienne, dont il est persuadé que la postérité reconnaîtra son talent. Faites passer... Un temps associé à Philippe Cazeaux, il organise en tandem avec lui un hommage à Camille Claudel, l’année même de la sortie du film interprété par Isabelle Adjani. Quelle synchronisation ! Une file d’attente de 300 mètres devant la galerie... Hervé a aussi une passion pour Germaine Richier. Il la découvre à la galerie Creuzevault (voir Événement page 14), en 1960, l’année de la disparition de la plasticienne. Devant deux bronzes, L’Ouragane et L’Orage, il éprouve un choc. L’artiste n’a pas, alors, la cote qu’elle mérite. La promotion de son œuvre est jalousement gardée par son ayant-droit. Odermatt y croit. L’avenir lui donnera raison. Germaine Richier sort du purgatoire. La voici exposée par les galeristes les plus en vogue, Emmanuel Perrotin et Dominique Lévy à New York ou encore Vedovi Gallery à Bruxelles, Paolo Vedovi se trouvant être le gendre d’Hervé Odermatt. Et ce dernier de se frotter les mains : «Ma fortune actuelle vient des œuvres que je ne suis pas parvenu à vendre !» On terminera par sa plus belle expérience, bien qu’elle n’ait rien à voir avec l’art et moins encore avec l’argent. À l’âge de 57 ans, Hervé Odermatt, le bienheureux, a rencontré Dieu. Oui, Dieu lui-même. C’est un prospectus aperçu sur le pare-brise d’une voiture, «SOS Prière», qui va le conduire à la foi. Les lecteurs qui souhaitent en savoir plus sur sa conversion se procureront son livre. Et feront une bonne action : les droits d’auteur sont reversés à une fondation qu’Hervé Odermatt a créée pour aider les jeunes Malgaches victimes de la pauvreté et de l’exploitation sexuelle. Merci pour eux. 

à lire
Hervé Odermatt, Le Chinois. Itinéraire d’un enfant placé jusqu’au cœur du gotha mondial,
éditions Mame, 17 €.
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