Hervé Lemoine, changement de décor au Mobilier national

Le 22 juin 2021, par Sarah Hugounenq

Arrivé en 2018 à la tête de l’institution, Hervé Lemoine entend inscrire davantage la manufacture et ses galeries dans le XXIe siècle. Longtemps réservée à quelques élites républicaines, elle caresse le vœu de la démocratisation des savoir-faire.

Hervé Lemoine
© mobilier national

Quel est l’impact de la crise sanitaire et de ses multiples confinements sur votre établissement ?
À l’instar de l’ensemble de la société, le Covid-19 a considérablement ralenti nos projets. Nous avons cependant été plus épargnés que d’autres car l’essentiel ici ne consiste pas à accueillir du public, et nous nous sommes réorganisés en adoptant trente-quatre protocoles, spécifiques à chaque atelier et chaque manufacture, afin de pouvoir maintenir leur activité. Les horaires ont été modulés, principalement pour combattre l’atmosphère anxiogène que la situation pouvait faire naître chez les agents à la reprise du travail.
Comment avez-vous réagi face à l’onde de choc qui a traversé votre écosystème de designers, artisans et créateurs indépendants ?
Nous nous sommes rapidement aperçus qu’ils se trouvaient dans la difficulté. Vis-à-vis des restaurateurs durement éprouvés par l’absence de clientèle étrangère, nous avons dès le premier confinement lancé un plan exceptionnel de restauration de nos collections pour les soutenir. Le mobilier des années 1930-1950 était concerné, un pan riche de nos collections, qui nécessite l’intervention de nombreux métiers du fait de la diversité des matériaux et techniques caractérisant cette période : laqueur, gainier, ébéniste, bronzier, galuchat, etc. Une quinzaine de restaurations ont ainsi pu être lancées, et seront exposées dans le cadre des Journées européennes du patrimoine 2021, si la situation sanitaire le permet à cette échéance. Cette initiative a rencontré l’intérêt du ministère de la Culture et celui délégué aux petites et moyennes entreprises – sous la tutelle de Bercy, ndlr – qui, dans le cadre du plan de relance, nous accompagnent pour réitérer un programme plus massif qui concernera cette fois deux cents pièces.
Et concernant les designers ?
Il nous fallait réagir pour les aider. En vertu de notre mission de soutien à la création contemporaine, nous avons mobilisé 170 000 € pour acquérir une quarantaine de pièces de designers, originales et réalisées en huit exemplaires maximum. Là aussi, la campagne a été rééditée dans le cadre du plan de relance gouvernementale grâce à une subvention de 250 000 €. Un appel à projets est en cours, et ce jusqu’au 20 juin. L’acquisition de ces pièces dans les collections nationales vise aussi à offrir à ces créateurs une reconnaissance institutionnelle pour pallier celle du grand public, complexifiée en cette période.

 

Jean-Legac, Tombée de métier, atelier de basse lice. © Mobilier-national-Camille-Gasser-39
Jean-Legac, Tombée de métier, atelier de basse lice.
© Mobilier-national-Camille-Gasser-39


Peut-on parler d’une sorte de mécénat ?
Le fil rouge de mon action est de montrer qu’en tant qu’institution d’État nous avons un devoir de service public et devons soutenir les filières et métiers d’art riches de savoir-faire rares et précieux, donc fragiles. Notre mission d’ameublement n’est pas une fin en soi mais un moyen de montrer et valoriser les arts décoratifs et le design français. Notre plus grande richesse réside probablement davantage dans nos savoir-faire que dans nos collections elles-mêmes. À nous de veiller à les transmettre.
Avez-vous d’autres projets de soutien à la filière des métiers d’art, notamment en matière de formation ?
Nous sommes fondateurs avec le rectorat de Paris et la région Ile-de-France d’un campus d’excellence des métiers d’art et du design sur notre site des Gobelins. Ce campus rassemble une trentaine d’établissements, EnsAD, école Camondo, lycées professionnels sur le bois, ou le bronze… soit 8 000 élèves et étudiants. Un premier projet y a été lancé : réfléchir et inventer une nouvelle table pour le Conseil des ministres, que nous allons maintenant créer. Nous souhaitons aussi développer un projet de matériauthèque écoresponsable à laquelle participent l’EnsAD ou les Arts et Métiers. Ce campus doit nous permettre de nous unir pour montrer que les métiers d’art sont aussi des voies d’excellence.
C’est donc une politique d’ouverture et de transmission que vous souhaitez approfondir dans les pas de votre prédécesseur, Hervé Barbaret ?
Nous souhaitons en effet nous ouvrir davantage au public, et dépasser l’image d’un simple garde-meuble. C’est ainsi que nous avons participé pour la première fois aux Journées européennes du patrimoine en 2018 et accueilli 20 000 personnes, et que depuis 2019 nous mettons en ligne nos collections dont la totalité devrait être numérisée d’ici à deux ans. Nous participons également à des événements comme la FIAC, ou la Paris Design Week, et nous saisissons des opportunités comme l’aménagement du pavillon français de Dubaï où un certain goût français peut se montrer.
Pensez-vous que l’image d’un Mobilier national créateur des meubles de la République est dépassée ?
Pendant longtemps, nous avons pensé que la mission d’ameublement des lieux officiels de la République était suffisante pour définir notre maison. Mais aujourd’hui, nous avons la responsabilité de faire perdurer et transmettre des métiers rares et aider de nouvelles générations de designers à émerger. Les lieux publics sont les premières vitrines de nos collections ou créations, mais il faut trouver d’autres moyens de les montrer. Nous développons donc notre présence à l’international après avoir été invités par l’Institut français à New York, à Milan au moment du Salon du meuble… Nous espérons être présents à Ex.Paris qui succédera à la Biennale. Il s’agit de montrer que la France est l’un des rares pays à avoir maintenu une politique publique en faveur des arts décoratifs et du design.

 

Manufacture des Gobelins. © Photo Mobilier national, Didier Herman
Manufacture des Gobelins.
© Photo Mobilier national, Didier Herman


Cette présence sur les foires implique-t-elle la fin de la production de pièces uniques ?
Je tiens à ce que l’on sorte de la pièce unique pour aller vers une politique raisonnée d’édition en petites séries, alors même que l’essentiel des demandes portent sur des pièces contemporaines. Notre rôle se bornera toujours à celui de la recherche et du prototypage. S’il doit y avoir édition, elle se fera sous forme de partenariats qui nous permettront d’aider notre écosystème.
Le projet de réserves mutualisées à Pantin et la restauration du bâtiment d’Auguste Perret aux Gobelins sont-ils toujours d’actualité ?
À l’horizon 2023-2024, un espace de 8 000 m2 à Pantin sera à notre disposition pour nos réserves. Par ailleurs, je porte un projet de schéma directeur pour programmer un investissement décennal et remettre à niveau l’ensemble de nos bâtiments, dont l’enclos des Gobelins. Des travaux ont déjà été engagés à Beauvais, à Alençon, au Puy ou à Lodève. Sur l’immeuble Perret, le clos et le couvert sont en cours d’achèvement. La façade intérieure a été refaite, mais il reste encore la remise aux normes en matière de sécurité et sûreté.
Où en est le projet de fusion avec la manufacture de Sèvres préconisé par la Cour des comptes, suite à son rapport sévère publié en 2019 ?
Le projet n’est pas d’actualité. Nous sommes moins sur un projet de reconfiguration de nos établissements que sur la manière de nous donner les moyens de notre politique, de nous accompagner sur le chemin de l’ouverture, du repositionnement du Mobilier national au cœur d’un environnement de métiers et savoir-faire entre restauration et création. Pour moi, c’est très clair. Le Mobilier national doit être au cœur des politiques publiques en faveur des métiers d’art et du design. Il doit aussi aider, par la commande publique, le secteur des arts décoratifs. C’est ainsi que nous avons procédé, dans l’urgence de la crise sanitaire. Le ministère de la Culture nous appuie pour poursuivre et amplifier cette politique de soutien et de développement. La marche se prouve en marchant. Le Mobilier national est en mouvement !

à savoir
Appel à candidatures pour la campagne d’acquisition 2021,
réservé aux artistes-designers en autoédition ou par l’intermédiaire de leur galerie et/ou éditeur pour des œuvres originales, limitées à huit exemplaires,

jusqu’au 20 juin 2021.

Manufacture des Gobelins - Mobilier national, 42, avenue des Gobelins, Paris XIIIe, tél. : 08 25 05 44 05,

www.mobiliernational.culture.gouv.fr
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne