Hermano Somuk, le dessinateur-conteur des îles Salomon au musée du Quai Branly – Jacques Chirac

Le 25 mars 2021, par Sophie Reyssat

Six dessins d’Hermano Somuk entrent au musée du Quai Branly – Jacques Chirac. Place au dialogue des cultures avec un spécialiste de l’Océanie, Nicolas Garnier.

Hermano Somuk (?-1965), archipel des îles Salomon, île de Bougainville, îles Shortland. XXe siècle. Le Conte de Gerian, encre et/ ou crayon gras sur papier de récupération d’imprimé commercial, avec marie-louise annotée et légendée avec le nom de Montauban 60, 23,2 21,4 cm (détail). Saint-Pair-sur-Mer, dimanche 14 février. Rois & Vauprès Enchères OVV. MM. Dodier, Meyer.
Adjugé : 21 080 € - Préemption du musée du quai Branly – Jacques Chirac

Les dessins d’Hermano Somuk ont fait un long voyage à travers les mers, le temps… et l’oubli. Recueillis à Bougainville, la plus grande île de l’archipel des Salomon, par le prêtre ethnologue Patrick O’Reilly lors d’une mission pour le compte du musée de l’Homme effectuée en 1934-1935, ils ont été exposés pour la première fois à Paris en 1951. Contrairement aux objets collectés, qu’il avait remis au musée de l’Homme, ces dessins étaient toujours restés en sa possession, conservés là où il a vécu jusqu’à sa mort, en 1988, à la maison des pères maristes de la rue de Vaugirard. Oubliés dans des boîtes à archives, ils ont fini par rejoindre le siège de sa communauté à Rome, à la fin des années 1990. À quelques exceptions près… Offertes par le prêtre au peintre, dessinateur et cartographe René Dessirier, sept feuilles ont refait surface le 14 février dernier, à l’occasion d’une dispersion, proposant notamment de l’art océanien, organisée par la maison Rois & Vauprès Enchères, à Saint-Pair-sur-Mer (MM. Meyer et Dodier, experts). Une occasion en or pour le musée du quai Branly – Jacques Chirac, de compléter sa collection de témoignages de l’artiste de Bougainville. L’institution avait en effet déjà acquis une vingtaine de dessins, réunis au sein d’un album de photographies constitué par le père O’Reilly, préempté le 6 juin 2016 chez Artcurial. Ils avaient ensuite été présentés dans l’exposition « Somuk. Premier artiste moderne du Pacifique », du 19 novembre 2019 au 8 mars 2020 ; Nicolas Garnier, responsable de l’unité patrimoniale Océanie du musée, était en charge de son commissariat.
 

Hermano Somuk (?-1965), archipel des îles Salomon, île de Bougainville, îles Shortland. XXe siècle. La Chasse aux oiseaux, encre et/ou cra
Hermano Somuk (?-1965), archipel des îles Salomon, île de Bougainville, îles Shortland. XXe siècle. La Chasse aux oiseaux, encre et/ou crayon gras sur papier de récupération d’imprimé commercial, 23,1 21,4 cm (détail). Saint-Pair-sur-Mer, dimanche 14 février. Rois & Vauprès Enchères OVV. MM. Dodier, Meyer.
Adjugé : 22 568 € - Préemption du musée du quai Branly – Jacques Chirac


Les archives de Patrick O’Reilly
Six préemptions ont donc été prononcées le 14 février : « Je voulais absolument les dessins mythologiques », commente Nicolas Garnier, qui précise que « cette acquisition va permettre de travailler sur un nouveau corpus, puisque le principal se trouve à Rome, dans le fonds des archives maristes ». Ce trésor de milliers de pages d’informations ethnographiques, au sein duquel figurent environ deux cents dessins réalisés à la demande de Patrick O'Reilly par des habitants de Bougainville, dont une soixantaine par Somuk, n’a été que très peu exploité par le prêtre ethnologue. L’effervescence culturelle de la France à la fin de la Seconde Guerre mondiale a sans doute été un déclencheur : « Il y a des enjeux intellectuels qui dépassent les quelques dessins que nous avons préemptés », souligne ainsi Nicolas Garnier. Maurice Leenhardt, auquel Patrick O’Reilly a montré les feuilles de Somuk, ouvre alors de nouvelles perspectives avec son ouvrage Do Kamo (1947), dont l’approche psychologique trouve écho dans sa perception artistique novatrice des œuvres du Pacifique. Jean Paulhan et Jean Dubuffet souscrivent à cette démarche, qui rejoint leur recherche d’un art moderne passant par les expérimentations de l’expression spontanée. Sensible aux arts premiers, l’intelligentsia parisienne accueille avec émerveillement les œuvres de Somuk exposées par le père O’Reilly, en 1951, et Jean Dubuffet en acquiert lui-même quelques-unes pour sa collection personnelle. L’engouement ne durera cependant pas plus de cinq ans. Nombre de dessins vont ensuite être perdus ou jetés, leur valeur n’étant plus reconnue. Aujourd’hui, on connaît certains d’entre eux grâce aux copies que le père O’Reilly avait fait exécuter, sans doute à la fin des années 1940, en vue d’une publication. Nicolas Garnier confie : « Je serais heureux de retrouver un dessin montrant des funérailles, qui avait été reproduit par Jean Guiart en 1963 dans son livre Océanie, dans la collection “L’Univers des formes”, puis par O’Reilly en 1972 dans le premier tome d’Ethnologie régionale de la collection “Encyclopédie de la Pléiade”, qui est réputé perdu. » Également disparue, toute une série de dessins illustrait cette fois l’originalité de Somuk, qui avait imaginé dans les années 1930 un prototype de fusée prenant la forme d’une plate-forme à nourriture : le tuke

 

Hermano Somuk (?-1965), archipel des îles Salomon, île de Bougainville, îles Shortland. XXe siècle. Sans titre (conte de Susagu : scène du
Hermano Somuk (?-1965), archipel des îles Salomon, île de Bougainville, îles Shortland. XXe siècle. Sans titre (conte de Susagu : scène du festin), encre et/ou crayon gras sur papier de récupération d’imprimé commercial, 23,2 21,4 cm (détail). Saint-Pair-sur-Mer, dimanche 14 février. Rois & Vauprès Enchères OVV. MM. Dodier, Meyer.
Adjugé : 13 640 € - Préemption du musée du quai Branly – Jacques Chirac
Hermano Somuk ( ?-1965), archipel des îles Salomon, île de Bougainville, îles Shortland, XXe siècle. Tatouages corporels, encre et/ou cray
Hermano Somuk ( ?-1965), archipel des îles Salomon, île de Bougainville, îles Shortland, XXe siècle. Tatouages corporels, encre et/ou crayon gras sur papier de récupération d’imprimé commercial, 23,2 21,4 cm (détail). Saint-Pair-sur-Mer, dimanche 14 février. Rois & Vauprès Enchères OVV. MM. Dodier, Meyer.
Adjugé : 13 020 € - Préemption du musée du quai Branly – Jacques Chirac


Somuk, un modèle pour Bougainville
La célébrité du dessinateur ne s’est en revanche jamais effacée de la mémoire des habitants de son village de Bougainville, Gagan, où vivent encore trois de ses enfants. Elle prend cependant une tout autre dimension, liée à l’histoire politique de l’île. Sa situation géographique, à l’extrémité nord de l’archipel, n’a cessé de nourrir son désir de liberté vis-à-vis de l’Australie coloniale, mais aussi de la Papouasie - Nouvelle-Guinée. Celle-ci a enfin été acquise grâce au référendum du 7 décembre 2019, où plus de 98 % de sa population a choisi de devenir indépendante. Un tel contexte explique l’aura de Somuk : « Par son statut, sa naissance et son ambition, il avait le profil d’un chef traditionnel, mais sa proximité avec le monde colonial, et le fait qu’il sache lire et écrire – ce qui crée un pont entre les deux mondes – font qu’il est vu aujourd’hui comme la préfiguration d’un chef moderne », précise encore Nicolas Garnier, qui travaille depuis une dizaine d’années avec ses descendants sur le corpus de l’artiste. C’est donc à travers ce prisme que les îliens voient ses dessins. Grâce au partenariat établi entre Gagan et le musée du quai Branly - Jacques Chirac, le village peut profiter des fac-similés de toutes les œuvres de Somuk, qui suscitent de nombreuses discussions interprétatives. Certains débats, concernant des dessins mythologiques porteurs de mémoire, peuvent durer jusqu’à quatre jours, nuits comprises ! L’acquisition des six nouvelles feuilles va ainsi enrichir les échanges au sein du village comme avec le musée, renouveler et approfondir les sujets d’étude. Elles seront intégrées à une exposition reproduisant l’intégralité des œuvres de Somuk, accompagnées d’autres documents retraçant sa vie et son époque, qui circulera dans toute l’île de Bougainville.

 

Hermano Somuk (?-1965), archipel des îles Salomon, île de Bougainville, îles Shortland, XXe siècle. Sans titre, encre et/ou crayon gras su
Hermano Somuk (?-1965), archipel des îles Salomon, île de Bougainville, îles Shortland, XXe siècle. Sans titre, encre et/ou crayon gras sur papier de récupération de livre de compte, 42,7 35,3 cm (détail). Saint-Pair-sur-Mer, dimanche 14 février. Rois & Vauprès Enchères OVV. MM. Dodier, Meyer.
Adjugé : 23 808 € - Préemption du musée du quai Branly – Jacques Chirac


L’innovation dans la tradition
Chacun pourra ainsi apprécier le style de Somuk. Bien que ses œuvres ne soient pas signées, il est impossible de les confondre avec celles des quatre autres artistes ayant exercé à Gagan dans les années 1930, Hikot, Ketanon, Tsumomok et Tsimès. Contrairement à eux, qui n’ont dessiné qu’à la demande des ethnologues selon une pratique très répandue entre 1890 et 1940, il n’a jamais cessé d’exercer cet art importé par les Occidentaux. Selon ses enfants, il en donnait beaucoup à des religieux de passage… autant de feuilles qui ont pu être disséminées à travers le monde. Somuk a même transmis l’art du dessin à son neveu et à l’un de ses descendants, le chef Sawa Hamoung, décédé en janvier de cette année, faisant presque de cette pratique un apanage des chefs jusqu’à aujourd’hui. Pour être fidèle aux traditions, Somuk n’a pas hésité à remettre en cause les conventions. Alors que l’usage représente les personnages de manière statique, il les dynamise et leur confère surtout ce que Nicolas Garnier nomme une « gestuelle oratoire » : les doigts pointent vers quelque chose, s’approchent ou s’éloignent du visage, semblant ainsi mimer les gestes des héros, comme le faisaient les conteurs relatant les mythes. Somuk s’en fait l’interprète de manière très originale, allant jusqu’à placer des inscriptions dans ses paysages et à représenter des scènes nocturnes. Cependant, il s’inscrit dans la continuité. L’un des dessins préemptés, à 21 080 , reproduit ainsi sur un papier de récupération le thème iconographique le plus important de la mythologie des îles Salomon : Gerian, le héros fondateur, à cheval sur le requin Tepoan ; cette image, habituellement gravée au fond des maisons des hommes, les tsuhan, a été renouvelée par Somuk, qui a donné au personnage une posture naturaliste de profil. Un autre, montrant trois personnages en frise, témoigne de la nécessité de connaître les clés de lecture : un chef, sa femme et son fils représentent métaphoriquement Gerian, Tibanun et Hiobo, soit une iconographie très proche du dessin précédent. Sur cette feuille, pour laquelle le musée déboursait 23 808 €, Somuk s’est représenté, un peu à l’écart, dans le coin inférieur gauche de l’image : nous sommes face au premier autoportrait dans l’art du Pacifique.

à lire
« Somuk : premier artiste moderne du Pacifique », Art tribal, n° 94, hiver 2019.
« Somuk, chef ou artiste »,
Les Albums photographiques de Jean Dubuffet, sous la direction de Sarah Lombardi, éd. 5 Continents, 2017.
Une monographie par Nicolas Garnier sur Somuk est en cours d’achèvement.
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