Henri Marie Petiet, le « plus Vollard des marchands »

Le 04 mai 2021, par Jean-Louis Gaillemin

Après l’apothéose de la 50e vente Petiet à l’Opéra-Comique en 2017, c’est au tour du Petit Palais de rendre hommage au grand expert et marchand. En vedette, les Picasso de la suite Vollard, rachetés au frère d’Ambroise.

Édouard Vuillard (1868-1940), Intérieur aux tentures roses, planche de la série « Paysages et Intérieurs », 1896-1899, lithographie en cinq couleurs sur chine volant.
© Paris Musées / Petit Palais

Le 21 août 1925, Ambroise Vollard (1866-1939) consigne dans son agenda les trente et une suites d’estampes vendues pour la somme conséquente de 24 000 francs à un nouveau client dont la carte de visite est collée en regard : Henri Marie Petiet (1894-1980). Marchand de tableaux avant tout, Vollard avait été pris très tôt par la maladie de l’estampe : «Mon idée, à moi, était de demander des gravures à des artistes qui n’étaient pas graveurs de profession. Ce qui pouvait être pris pour une gageure fut une grande réussite d’art. C’est ainsi notamment que Bonnard, Cézanne, Maurice Denis, Redon, Renoir, Sisley, Toulouse-Lautrec, Vuillard produisirent, pour leur coup d’essai, ces belles gravures qui sont aujourd’hui si recherchées», rappelle-t-il dans des Souvenirs où il multiplie les anecdotes (Albin Michel, 1937). «Je vois encore Lautrec, petit homme boiteux, me disant, avec son étonnant regard ingénu : — Je vous ferai une “femme de maison". » Ses premières réalisations donnent naissance à deux albums consacrés à ses «peintres graveurs», suivis par des séries monographiques telles que celles acquises par Henri Marie Petiet en 1925 : «Quelques aspects de la vie de Paris» de Pierre Bonnard, «Amour» de Maurice Denis, «Paysages et Intérieurs» d'Édouard Vuillard et l’«Apocalypse de saint Jean» d’Odilon Redon.
 

Henri Marie Petiet assistant à une vente, vers 1955-1960, collection particulière. Photo Azentis
Henri Marie Petiet assistant à une vente, vers 1955-1960, collection particulière.
Photo Azentis


La « suite Vollard »
Stimulé par ses relations avec les créateurs, Vollard se lance dans l’édition, découvre les subtilités de la typographie, se passionne pour le Garamond, «ce splendide caractère […] dont l’italique semble avoir été dessiné pour imprimer l’œuvre d’un poète», et demande à Bonnard d’illustrer Parallèlement de Verlaine : occasion pour le peintre de répandre amoureusement sur les vides de la mise en pages ses voluptueuses et roses créatures. Ce jeu entre les mots et les choses qui transcende la simple illustration ne pouvait qu’irriter les bibliophiles bon teint, pour qui les peintres étaient incapables d’atteindre le «fini» des professionnels. Suivirent, parmi d’autres, Les Fleurs du mal confiées à Émile Bernard, Le Jardin des supplices d’Octave Mirbeau à Rodin, La Tentation de saint Antoine à Redon, Les Fables de La Fontaine à Chagall ou Le Chef-d’œuvre inconnu à Picasso. La plus étonnante des entreprises de l’éditeur est la «suite Vollard», composée de cent gravures de Picasso gravées entre 1930 et 1937. Fasciné depuis toujours par le mythe de Pasiphaé et du Minautore, André Suarès propose un texte qui accompagnerait les passions labyrinthiques de l’artiste. Vollard, qui a racheté les matrices, les donne à imprimer à Roger Lacourière – lequel achève le tirage en 1939 –, mais sa mort accidentelle empêche de finaliser le projet et met le monde de l’estampe en ébullition. «Le déchaînement des cupidités autour de ce cadavre va être beau à voir», écrit Petiet à l’artiste Jean-Émile Laboureur. Aux États-Unis, les musées sont à l’affût. Petiet prend contact avec Lucien Vollard, frère d’Ambroise, secondé par le courtier Martin Fabiani, et découvre en août 1941 le stock étourdissant des 31 000 épreuves de ce formidable «entasseur» de papier. Fabiani lui fait miroiter quelques trésors, dont une série de fusains de Redon, et suggère qu’il «serait désolant qu’un si bel ensemble parte de l’autre côté du Rhin». Seul problème : hormis les trois séries imprimées sur parchemin et quinze tirages réalisés sur grand papier, les épreuves de la suite Vollard ne sont pas signées par Picasso. L’ensemble est finalement acquis par Petiet. On ne pouvait imaginer meilleur héritier et continuateur de l’œuvre entreprise par Vollard que ce jeune marchand qui partageait sa passion pour l’estampe et le livre. Dès 1925, il prend contact avec Henri Matisse. Il se rapproche également de Maillol, dont il acquiert des bois – notamment La Vague –, puis de Derain, avec qui il travaillera pendant des années. En 1927, il se lance lui aussi dans l’édition avec Les Contrerimes, de Paul-Jean Toulet, subtil kaléidoscope de mots qu’il demande à Laboureur d’illustrer. Il s’attelle en 1932, en accord avec Matisse, à l’établissement du catalogue raisonné de son œuvre gravé et lithographié. Signe de succès, des peintres demandent à le portraiturer, à l’image de Gromaire, Marie Laurencin ou Édouard Goerg, qui agrémente sa signature d’une facétie prémonitoire, «Au plus Vollard des marchands».

 

Édouard Goerg (1893-1969), Les Oiseaux chassés du ciel, 1938, eau-forte. © Paris Musées / Petit Palais
Édouard Goerg (1893-1969), Les Oiseaux chassés du ciel, 1938, eau-forte.
© Paris Musées / Petit Palais


La course aux signatures
En novembre 1933, Petiet a désormais sa galerie, «À la belle épreuve», rue de Tournon. Par l’intermédiaire de son agent Jean Goriany, installé à New York, il fournit en estampes le Brooklyn Museum, le musée des beaux-arts de Boston ou l’Art Institute de Chicago, et certains collectionneurs comme Lessing Rosenwald — qui lui rendra hommage dans ses souvenirs : implantation outre-Atlantique qu’il reprend en main après-guerre, quand le marché américain s’impose. Bien que lui manquent les trois portraits de Vollard pour compléter les cent feuilles, Lucien Vollard les ayant cédées au galeriste Marcel Lecomte, Petiet se fait fort de faire signer les épreuves de la suite Vollard à Picasso. Débute une saga de trente ans dont Christine Oddo, dans L’Art et son marchand. Henri Marie Petiet (éditions des Cendres, 2017), nous relate les savoureux moments. En novembre 1950, «El Grabador», comme il le surnomme, accepte de le rencontrer à Vallauris, mais le fait patienter dans son hôtel avant de le convoquer : «Ah ! monsieur Petiet, vous voilà… Ces eaux-fortes monsieur Petiet, quelle aventure, quel travail… Ah les femmes… Regardez le Minotaure chassé, aveugle, il est mené par cette toute jeune personne, presque une enfant… » Mais l’aspect commercial reprend ses droits : ses signatures ont un coût, 100 francs chacune, «et en liquide monsieur Petiet, en liquide». À chaque nouvelle demande, Picasso se fait plus exigeant : «Vous allez être content, monsieur Petiet, je vous ai augmenté». Pour montrer à l’artiste sa fiabilité, l’éditeur collabore à l’important catalogue de Bernhard Geiser sur son œuvre gravé – «Ma contribution à votre 80e anniversaire», lui écrit-il. Les signatures se poursuivent, les prix augmentent. À la mort du maître, il tentera d’obtenir des héritiers, sans y parvenir, un timbre reprenant sa signature pour authentifier les estampes non signées.
Le règne de l’estampe

Aux États-Unis, Henri Marie Petiet reprend le carnet d’adresses de Jean Goriany et revoit Georges Keller, de la Carstairs Gallery, ainsi que Carl O. Schniewind à l’Art Institute de Chicago – lequel a conservé tout un stock Petiet et veut l'inventorier. Il rend visite à Lessing Rosenwald, à qui il vend trois cents planches dont des Géricault, Cézanne, Dufy et Maillol, et lui recommande de s’investir dans l’œuvre de Daumier. Il lui propose, lors de son prochain passage à Paris, la suite Vollard au complet, les fameux portraits ayant finalement été récupérés auprès de Lecomte. À la fin des années 1970, l’essor du marché lui permet aussi d’acheter les panneaux d’Odilon Redon du château de Domecy, sur les conseils de son amie Roseline Bacou : ils sont aujourd’hui au musée d’Orsay. Dédiée à Vollard et Petiet, dont les portraits accueillent le visiteur, «Édition limitée» nous introduit au cœur de la réalisation des estampes et des livres illustrés. Non seulement les œuvres abondent, nous permettant d’apprécier la qualité des matières et des couleurs qu’une reproduction photographique est incapable de rendre, mais leur genèse est explicitée par la commissaire Clara Roca, au terme d’une vaste enquête dans les archives des anciens collaborateurs des deux éditeurs. Dessins préparatoires, matrices, épreuves corrigées, cuivres rayés, nous initient aux coulisses de la création et rappellent si besoin était que l’estampe, loin d’être un procédé de reproduction, est une œuvre en soi.

à voir
«Édition limitée. Vollard, Petiet et l’estampe de maîtres»,
Petit Palais, avenue Winston-Churchill, Paris 
VIIIe, tél. : 01 53 43 40 00.
De la réouverture des musées au 29 août 2021.
www.petitpalais.paris.fr


à LIRE

Édition limitée. Vollard, Petiet et l’estampe de maîtres, Paris Musées, 160 pages, 29 €.
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