Henri Loyrette, la passion Degas

Le 26 septembre 2019, par Annick Colonna-Césari

Celui qui fut le président-directeur du Louvre est l’un des plus éminents spécialistes d’Edgar Degas. Commissaire de l’exposition sur les liens que l’artiste a entretenus avec l’Opéra, il nous dévoile les raisons de ce choix.

Henri Loyrette
© Sophie Crépy, Paris, Musée d’Orsay

De nombreuses expositions ont souligné la fascination de Degas pour le monde de la danse. En revanche, aucune ne s’était penchée sur celui, plus global, de l’Opéra. Que représente-t-il pour l’artiste ?
C’est le point central de ses travaux, de ses débuts à ses réalisations ultimes, au-delà de 1900. Mais les expositions se sont focalisées sur le «peintre des danseuses», car ce sont ces œuvres qui lui ont valu le succès de son vivant. Ainsi, le rôle joué par l’Opéra, dans toutes ses composantes, s’est vite retrouvé occulté. Degas pourtant connaissait bien les lieux. Il a d’abord fréquenté la salle de la rue Le Peletier, jusqu’à son incendie en 1873, puis le Palais Garnier, inauguré en 1875. Dans son œuvre, il explore les différents espaces, scène, loges, balcon, foyer et salles de répétition, étudie ceux qui les peuplent, ballerines, musiciens, chanteurs, abonnés rôdant dans les coulisses. Au total, les scènes d’opéra constituent plus de 40 % de sa production. La première fut exposée au Salon de 1868. Elle montre une danseuse star de l’époque, Eugénie Fiocre, durant une pose du ballet La Source, de Léon Minkus et Léo Delibes. Et cet univers continuera de l’inspirer tout au long de sa carrière, contrairement aux autres thèmes  portraits, scènes de courses, paysages  qu’il a traités de façon plus sporadique.
Degas avait-il une passion pour l’art lyrique, l’opéra en tant que genre musical ?
Oui, absolument. Il a baigné dans un milieu mélomane. Son père, Auguste, banquier d’origine napolitaine, aimait la peinture et plus encore la musique, particulièrement la musique ancienne et Gluck notamment. Un goût qu’il a transmis à son fils. Dans son appartement de la rue de Mondovi, à Paris, près des Tuileries, il tenait un salon musical auquel assistait Edgar. Durant ces soirées, se réunissaient amateurs et professionnels, comme le ténor espagnol Lorenzo Pagans, ou Désiré Dihau, bassoniste de l’Opéra. On imagine qu’Edgar y a été très tôt emmené par son père. Ses tableaux attestent en tout cas de sa présence, dès la fin des années 1860. C’est au début de la décennie 1870 qu’il parvient à se glisser dans les coulisses, en suivant certains de ses amis, piliers de l’institution, dont le librettiste Ludovic Halévy. Plus tard, il obtiendra un abonnement «pour les trois jours» (lundi, mercredi, vendredi), qui lui donnait le privilège de passer de la salle au très exclusif foyer de la danse. Mais cela interviendra tardivement, en 1885, alors qu’il est déjà le «peintre des danseuses». En fait, pour Degas, l’Opéra est à la fois un genre musical qu’il apprécie, un lieu qu’il fréquente régulièrement et un support de création.

 

La Répétition au foyer de la danse, vers 1870-1872, huile sur toile, Washington DC, The Phillips Collection.
La Répétition au foyer de la danse, vers 1870-1872, huile sur toile, Washington DC, The Phillips Collection. © THE PHILLIPS COLLECTION

Il alimente donc sa réflexion…
Ce n’est pas uniquement un motif mais une boîte à outils et un laboratoire. L’Opéra lui permet de trouver des solutions aux questions qu’il se pose, en matière de perspective, de cadrage, d’éclairage, de mouvement ou de format. Toujours, il est en quête de la technique la plus appropriée, dans un va-et-vient constant entre le fond et la forme. Ici, il réalise son premier monotype, avec son ami Ludovic Lepic, graveur et dessinateur de costumes. Il y développe le pastel, médium idéal pour traduire la fugacité, la volatilité des spectacles. Et il crée des éventails, pour lesquels il expérimente la peinture sur soie. Sans oublier La Petite Danseuse de 14 ans. En 1881, elle révolutionne la sculpture, personnage de cire, habillé de vrais vêtements et coiffé de vrais cheveux. Ses recherches ont irrigué l’ensemble de son œuvre.
Comment travaillait-il concrètement ?
Degas ne peint jamais sur le vif, à l’inverse de ses amis impressionnistes. Il travaille dans son atelier, de mémoire et d’imagination. Et il fait poser ses modèles, danseuses ou musiciens, pour se constituer une documentation graphique. Car, selon lui, l’art est «fausseté». C’est aussi la raison pour laquelle l’Opéra lui était fondamental. Parce qu’il y avait correspondance entre son credo artistique et ce monde factice, «de distance et de fard», comme il le décrivait. Ses œuvres n’ont donc que l’apparence de la réalité. Il leur attribue d’ailleurs des titres génériques, «scène de ballet», «classe de danse», «répétition au foyer», et n’essaie pas de restituer les lieux dans leur exactitude. Ce qu’illustre par exemple L’Orchestre de l’Opéra. Exécuté en 1870, ce tableau est le portrait de son ami Désiré Dihau. Là, Degas bouscule la traditionnelle disposition de l’orchestre dans la fosse. Il entoure son ami d’authentiques musiciens, tels le flûtiste Altès ou le violoncelliste Pilet, auxquels il mêle des peintres de sa connaissance. De même, ses œuvres ne renvoient pas à un spectacle particulier. À de rares exceptions, Le Ballet de «Robert le Diable» ou le portrait d’Eugénie Fiocre, et encore, dans ce cas, rien n’indique qu’il s’agit d’une scène de ballet, hormis les petits chaussons roses posés sur le sol. À partir des années 1880, son œuvre se fait de plus en plus libre et ouverte. Degas représente des espaces gardés en mémoire ou interprétés librement. Avec la prestesse d’un machiniste d’opéra, il les chahute, ajoute un escalier, crée des recoins.

 

Examen de danse, 1880, pastel sur papier, Denver, Denver Art Museum.
Examen de danse, 1880, pastel sur papier, Denver, Denver Art Museum. © Courtesy Denver Art Museum
Danseuse au bouquet saluant, vers 1895-1900, huile sur toile, Chrysler Museum of Art, Norfolk.
Danseuse au bouquet saluant, vers 1895-1900, huile sur toile, Chrysler Museum of Art, Norfolk. © ED POLLARD, CHRYSLER MUSEUM OF ART
Musiciens à l’orchestre, 1872-1876,huile sur toile, Frankfurt am Main,Städel Museum.  
Musiciens à l’orchestre, 1872-1876, huile sur toile, Frankfurt am Main, Städel Museum.
 © STADEL MUSEUM- ARTOTHEK


Quel genre de spectateur était-il ?
Nous sommes très renseignés, grâce aux archives, sur les spectacles qu’il a vus lorsqu’il était abonné des trois jours, entre 1885 et 1892. Pendant cette période, Degas s’est rendu cent soixante-dix-sept fois à l’Opéra, dont cinquante-quatre la première année. Par la suite, la moyenne est rapidement retombée à une dizaine par an. Et, en 1892, son nom ne figure plus dans les registres. L’enthousiasme des débuts s’est donc sans doute émoussé. Cette désaffection peut également s’expliquer par le changement du répertoire. Degas demeure attaché au grand opéra français. Il aime Auber, Meyerbeer ou Reyer, dont il était proche. Il a vu son Sigurd pas moins de trente-sept fois. Or, durant la décennie 1890, un vent de renouveau souffle sur l’institution. Une nouvelle génération de compositeurs arrive. Les mises en scène évoluent. Et Wagner triomphe. Degas ne l’apprécie pas, peut-être moins par goût véritable que par antigermanisme exacerbé, dû à la cassure de la guerre de 1870, à laquelle il avait participé. Quoi qu’il en soit, en ce qui le concerne, avant-garde picturale et musicale n’allaient pas de pair.
S’il se détache de l’Opéra, il n’en continue pas moins à peindre ses danseuses.
L’artiste se comporte comme s’il avait engrangé suffisamment de souvenirs et qu’il n’avait plus besoin d’être alimenté. Il travaille toujours dans son atelier, en s’appuyant sur sa documentation graphique et sur sa mémoire. Les sujets tendent alors à se confondre. Il peint des danseuses qui sont des nus et des nus qui sont des danseuses, sans qu’on sache à quelle thématique les rattacher. Il exécute au fusain et sur calque des dessins synthétiques, de grand format, ainsi que d’extraordinaires peintures et pastels, qu’il nomme «orgies de couleurs», où plus rien n’apparaît de la scène, représentant ses danseuses dans des paysages extravagants. Toutes ces œuvres sont d’une incroyable modernité. Renoir disait : «Si Degas s’était arrêté dans les années 1880, il aurait été un merveilleux peintre, mais certainement pas l’immense artiste qu’il est devenu.» Je partage son opinion. 

à voir
«Degas à l’Opéra», musée d’Orsay, 
1, rue de la Légion-d’Honneur, Paris VIIe, tél. : 01 40 49 48 14.
Du 24 septembre 2019 au 19 janvier 2020.
www.musee-orsay.fr
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