Henri Cartier-Bresson exposé à Venise selon la règle des «je»

Le 21 juillet 2020, par Sophie Bernard

Voir et revoir l’œuvre d’Henri Cartier-Bresson, tel est le principe du «grand jeu» présenté au Palazzo Grassi. Une exposition en cinq actes orchestrée par François Pinault, Annie Leibovitz, Javier Cercas, Wim Wenders et Sylvie Aubenas.

Henri Cartier-Bresson (1908-2004), Lac Sevan, Arménie, URSS, 1972, épreuve gélatino-argentique de 1973.
© Fondation Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Tout n’a-t-il pas déjà été montré et dit sur Henri Cartier-Bresson ? Ne serait-ce que depuis sa mort, en 2004, l’œuvre du photographe a fait l’objet de nombreuses lectures par les plus grands experts : les rétrospectives de Peter Galassi au musée d’Art moderne de New York en 2010 et de Clément Chéroux au Centre Pompidou en 2014, et plus récemment une présentation à la fondation Henri Cartier-Bresson (HCB) axée sur ses voyages en Chine par l’historien de la photographie Michel Frizot. Alors, le Palazzo Grassi, espace muséal de la collection Pinault à Venise, propose-t-il une énième exposition du père de l’instant décisif ? Oui… et non. Le spécialiste du médium Matthieu Humery, son commissaire général, a décidé de brouiller les pistes et de rebattre les cartes de l’exercice. Intitulée «Le grand jeu», l’exposition fait explicitement référence à la «Master Collection», un corpus de 385 images choisies par leur auteur en personne au sein de son abondante production. Il le fait à la demande de ses amis et mécènes Dominique et John de Menil au moment où, âgé de 64 ans, il se détache de la photographie au profit du dessin. Par cet acte, le cofondateur de Magnum Photos laisse ce qu’il considère comme le meilleur de son œuvre et désigne son héritage. Six jeux de tirages sont réalisés dans les années 1970 et répartis dans différentes collections et institutions de la planète. La fondation HCB en possède deux. Dans les années 2010, lorsqu’elle envisage son déménagement dans le Marais, en quête de fonds, elle met en vente certains doublons. François Pinault, qui accorde une place de choix à la photographie, s’en est porté acquéreur. C’était aussi pour le collectionneur une manière de soutenir la fondation dans son ambitieux projet.
Une exposition «cinq en un»
Plutôt que d’exposer la «Master Collection» dans son intégralité, ce qui aurait pourtant été une première en Europe, Matthieu Humery a opté pour les approches subjectives de cinq personnalités : François Pinault, Annie Leibovitz, Javier Cercas, Wim Wenders et Sylvie Aubenas. De grands noms donc plus que des spécialistes, à l’exception de la dernière, directrice du département des Estampes et de la Photographie à la Bibliothèque nationale de France – partenaire de l’exposition, qui l’accueillera en 2021. En leur demandant de choisir séparément et librement une cinquantaine d’images, le commissaire général mise sur la diversité des générations, des parcours et des nationalités. Une habile manière de souligner l’aura internationale de Cartier-Bresson, qui a fasciné et influencé de nombreux photographes à travers le monde. Ainsi, ce ne sont pas une mais cinq expositions aux scénographies bien distinctes que l’on découvre sur deux étages du Palazzo Grassi. «Il s’agit plus d’une présentation sur la perception du travail d’Henri Cartier-Bresson que sur son œuvre elle-même», résume Matthieu Humery. Le visiteur est d’abord accueilli par les 385 images de la collection maîtresse, tirées en petit format et rassemblées sur une haute cimaise du palais vénitien. Impossible de les examiner toutes, mais peu importe, un constat s’impose immédiatement : la figure humaine domine chez le photographe, tandis que les paysages sont rares. Le parcours commence véritablement avec la proposition de François Pinault, qui a opté pour une alternance entre des regroupements d’images sur deux rangs et des alignements. Par ses choix, le collectionneur souligne le caractère humaniste de l’œuvre et «une sorte de nostalgie joyeuse qu[’il] aime à retrouver dans ce monde d’avant», comme il l’écrit dans le catalogue. Clin d’œil, le point final de sa «démonstration» est un portrait de Paul Léautaud scrutant l’horizon en 1952.
De l'émotion à la contemplation
Devenue photographe après avoir découvert cette discipline avec The World of Henri Cartier-Bresson, édité à la fin des années 1960 alors qu’elle était étudiante, Annie Leibovitz s’est laissé guider par les images qui l’ont le plus influencée, notamment un portrait de Matisse (1944) et Dimanche sur les bords de Seine (1938). Sa présentation, dynamique, souligne le savoir-faire de Cartier-Bresson – le portraitiste, le témoin de l’histoire, l’œil surréaliste… – et démontre sa capacité à susciter une variété d’émotions, du tragique à la gaieté en passant par l’absurde. De son côté, l’écrivain Javier Cercas, qui avoue ne pas connaître l’œuvre, a utilisé les images comme des mots, les alignant pour former un récit que le visiteur est invité à inventer ou à s’approprier. De toutes les propositions, celle de Wim Wenders, lui-même photographe, est la plus spectaculaire et la plus réussie. Pas uniquement parce qu’elle surprend le visiteur, brusquement plongé dans l’obscurité face à des tirages savamment éclairés, mais aussi parce que ces derniers y sont moins nombreux et isolés les uns des autres. Ainsi est-on incité à contempler chacun d’eux comme un trésor et à méditer sur la fameuse équation composition/contenu. L’occasion de découvrir ou redécouvrir certaines images, comme celle de trois Allemands hissés sur un plot contemplant Berlin-Est en 1962, alors que le mur est en construction, ou encore le saisissant portrait de Colette (1952). Pour terminer ce parcours exclusivement noir et blanc et parsemé de quelques vidéos et documents, l’accrochage de Sylvie Aubenas, plus didactique, souligne les différentes figures de style de celui que l’on surnomme «l’œil du XXe siècle». Son analyse donne envie de refaire le parcours pour voir et revoir ce qui, finalement, peut être considéré comme cinq autoportraits autant que cinq points de vue sur cette œuvre patrimoniale.

à voir
«Henri Cartier-Bresson. Le grand jeu», Palazzo Grassi-Pinault Collection,
3231, Campo San Samuele, Venise.
Jusqu’au 20 mars 2021.
www.palazzograssi.it


 

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