Hélène Lafont-Couturier, à la croisée des chemins

Le 04 janvier 2018, par Sarah Hugounenq

Au cœur de toutes les polémiques à son ouverture en 2014, le musée des Confluences est à l’heure du bilan. Directrice de cette institution singulière dans l’univers des musées de société, Hélène Lafont-Couturier nous expose ses pistes de réflexion.

Hélène Lafont-Couturier, directrice du musée des Confluences.
Photo Henri Granjean

Lors de son inauguration, il y a trois ans, l’une des critiques portait sur le manque d’identité de ce musée couvrant toutes les périodes, du big bang à nos jours, toute la planète et toutes les disciplines, des beaux-arts à l’ethnographie, en passant par les sciences… Aujourd’hui, quel est l’ADN des Confluences ?
Nous racontons la diversité du monde. La limite de notre champ d’action est moins dans le choix des sujets que dans leur traitement. Nous tentons d’aborder les choses par le biais de la pluridisciplinarité, du croisement des points de vue, en lien avec le territoire dans lequel nous sommes implantés et, si possible, en écho avec l’actualité. C’est ce que nous avons essayé de faire avec «Venenum», en mêlant peintures, entomologie, matériel ethnographique et sciences dures. Nous recommençons avec l’exposition «Touaregs», où nous parlons d’une identité à partir d’une donation de bijoux, en y intégrant la musique, la poésie, l’imaginaire esthétique, mais aussi des considérations sociopolitiques.
Vous développez donc une véritable réflexion sur le rôle du musée aujourd’hui.
Oui, nous devons investir des terrains où on ne l’attend pas : spectacles, concerts, débats… Des cours de danse, par exemple, y ont été organisés pour changer le rapport au musée. Le questionnement est très important, et nous nous interrogeons beaucoup. Pour ce faire, notre méthode de travail est elle aussi différente : nous misons sur la transversalité et la collégialité. Ce n’est pas une méthode absolue, mais il faut savoir oser. Ainsi, nos expositions ne sont pas conçues avec des commissaires, mais avec un comité scientifique, dont les membres sont souvent des universitaires. L’ENS de Lyon est un membre fondateur du musée. Nous tissons des liens avec des laboratoires de l’université lyonnaise, avec l’école polytechnique de Lausanne…

 

Vue aérienne du musée des Confluences.
Vue aérienne du musée des Confluences. © Maxime Brochier - Musée des Confluences, Lyon

Comment êtes-vous perçus à l’international ?
Malgré un accouchement dans la douleur, notre réflexion sur le musée intéresse beaucoup, particulièrement hors de nos frontières. Je suis appelée régulièrement à l’étranger pour des conférences sur le sujet, comme récemment à Addis-Abeba, en Éthiopie. On nous demande un accompagnement sur l’expertise muséale, sur la mixité des collections, la transdisciplinarité… Le musée est largement tourné vers l’international, avec des programmes de recherche menés avec la Bolivie ou le Maroc sur les insectes, avec la Géorgie sur la nécropole de Koban… Ces échanges prennent aussi la forme de coproductions avec nos homologues : l’an prochain, la Pointe-à-Callière, cité d’archéologie et d’histoire de Montréal, accueillera notre exposition « Dans la chambre des merveilles » ; l’hiver dernier, c’était le musée de la Civilisation de Québec qui recevait «Corps rebelles», et l’année d’avant, nous travaillions avec le Muséum américain d’histoire naturelle de New York. Il y a toujours un élément de notre collection, l’un de nos projets de recherche sur l’histoire de la nature et celle de l’homme, qui permet de travailler avec une autre institution. Voilà ce qui fonde un musée universel aujourd’hui.

Cet intérêt de la communauté scientifique se retrouve-t-il chez le visiteur ?
Nous avons trouvé notre public. Le décrochage tant redouté après la première année d’ouverture a été très relatif. Pour 2017, nous ne constatons pas de baisse. Très diversifiée, notre audience est devenue un outil de gouvernance, grâce à la création d’un observatoire, qui surpasse un simple service des publics. À l’aide d’études, d’enquêtes qualitatives poussées, nous cherchons à avoir un retour sur les expositions, la programmation, la boutique et, surtout, sur le parcours permanent. Le public devient un sujet de recherche en soi au sein du musée. Ce travail permet de légitimer l’institution.

 

Intérieur du musée des Confluences de nuit.
Intérieur du musée des Confluences de nuit. © Quentin Lafont - 2015 - Musée des Confluences, Lyon

Ces études trouvent donc leur conséquence dans le travail d’ajustement du parcours permanent en cours…
En effet. Après avoir revu la section «Espèces», où nous avons précisé le récit de la spécificité de l’homme dans l’ensemble des espèces, nous entamons ce mois-ci une réflexion sur la section «Sociétés», en vue d’une meilleure compréhension de son contenu. Le parcours y est trop ouvert et perd le visiteur, particulièrement chez un public peu rompu au musée. Nous devons ajouter du texte et une meilleure signalétique pour donner des clés de compréhension, différencier davantage les trois thèmes abordés que sont l’échange, la création et l’organisation, rendre l’entrée plus cosy… Nous ne pensons pas qu’il soit nécessaire de reprendre le discours, mais simplement de réintroduire une hiérarchie visuelle et d’améliorer la compréhension. Il faut admettre que la confrontation des disciplines telle que nous la proposons est tellement neuve qu’une première visite déroute.

Vous insistez sur l’importance d’avoir des projets en lien avec le territoire. Le procès vous ayant été fait sur la manière dont le mastodonte des Confluences détroussait les autres institutions culturelles de Lyon a-t-il cessé ?
Il y a eu la crainte que nous aspirions leur public, ce qui n’a pas été le cas car nous en attirons un autre, celui qui ne va pas naturellement au musée. De plus, nous travaillons de concert avec le territoire : nous avons réfléchi avec Sylvie Ramond, directrice du musée municipal des beaux-arts, à un dispositif pour le sauvetage du musée des Tissus. Nous collaborons aussi avec la Cité internationale de la gastronomie, qui devrait ouvrir en 2019, et des projets sont en gestation avec le Centre d’histoire de la résistance et de la déportation. L’idée est de construire ensemble. Nous sommes souvent confrontés aux mêmes difficultés et sommes complémentaires.

 

Scénographie de la section permanente «Espèces», musée des Confluences.
Scénographie de la section permanente «Espèces», musée des Confluences. © Bertrand Stofleth - Musée des Confluences, Lyon

Quand vous parlez de difficultés, faites-vous référence à la délicatesse financière dans laquelle vous êtes plongés depuis le retrait, en septembre 2016, de la subvention du département, qui était de 1,6 M€ ?
Les faits sont là : nous avons perdu à peu près 2 M€ de ressources annuelles, soit 16 % de notre budget (établi à 19 M€, ndlr), depuis le retrait du département du Rhône, et subi une légère réduction de la subvention de la Métropole, stabilisée à 13,4 M€. Ces baisses ont eu lieu alors que le budget initial était déjà très contraint. Nous avons diminué la cadence des expositions, refusé les prêts venus d’Amérique trop coûteux… mais ce n’est pas suffisant, surtout dans le respect d’une politique tarifaire attractive.
Misez-vous donc sur le développement du mécénat ?
Nous devons indéniablement augmenter le taux de notre autofinancement, qui est aujourd’hui d’environ 30 %. Le mécénat qui accompagne un projet et lui donne sens est une solution, mais demande beaucoup d’implication. Notre priorité étant que le lieu vive, nous privilégions des projets qui le servent. Nous développons ainsi des formes de mécénat innovantes : Bouygues nous a approchés pour le chantier de reconversion de la friche Berliet, réalisé dans le cadre du 1 % artistique et pour lequel nous avons conçu un projet de médiation sur l’appropriation du quartier par les habitants, en échange de l’achat par l’entreprise de pass du musée pour la population. Nous allons également créer une galerie des donateurs, qui racontera l’histoire de l’institution par le prisme de celle des hommes et des femmes qui l’ont faite. Il ne faut pas oublier que c’est cette générosité qui a permis de créer le musée. Mais nous explorons aussi d’autres pistes… L’objectif est de permettre de rentabiliser nos activités, sans sacrifier à la rigueur scientifique.

À voir
«Venenum, un monde empoisonné», exposition temporaire
Jusqu’au 13 avril 2018.

«Touaregs», musée des Confluences, 86, quai Perrache, Lyon, tél. : 04 28 38 12 12,
Jusqu’au 4 novembre 2018.
www.museedesconfluences.fr
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