Héléna et Guy Motais de Narbonne, pour l’amour de la peinture

Le 23 janvier 2019, par Caroline Legrand

Toujours aussi passionné, ce couple de collectionneurs de tableaux anciens est une nouvelle fois sur le devant de la scène, avec l’exposition de son ensemble au musée des beaux-arts d’Orléans. Paroles d’acheteurs avisés.

 
© Christophe Camus – Ville d’Orléans

Votre appartement doit vous paraîte vide, en ce moment !
Héléna Motais de Narbonne. C’est amusant, car lorsque je parle d’un tableau à quelqu’un, je me tourne vers son emplacement habituel : il n’est plus là, mais je le vois encore ! Oui, l’appartement nous semble désert, d’autant que les quatre-vingts œuvres de notre collection étaient toutes accrochées, partout, serrées les unes à côté des autres. Guy Motais de Narbonne. C’était un accrochage très XIXe ! Mais nous achetons pour avoir le plaisir d’admirer ces œuvres. Nous avons laissé de côté toute idée spéculative. Aucune n’est dans un coffre. Et nous ne possédons pas de Rembrandt ou de La Tour, donc aucune crainte ni raison de s’en priver.
Après l’exposition au Louvre, vous renouvelez l’expérience à Orléans. Qu’attendez-vous de cette présentation ?
G. M. de N. Tout d’abord, elle diffère de la précédente, puisqu’il s’agissait alors d’une sélection d’une quarantaine de nos tableaux, tandis qu’à Orléans toute la collection est présentée. Par ailleurs, huit années se sont écoulées depuis, et nous avons acheté plusieurs œuvres relativement importantes à notre échelle. Par exemple l’Autoportrait de Simon Vouet, le Saint Pierre et saint Paul du Cerano ou Le Christ mort pleuré par les anges de Giuseppe Bazzani. D’autre part, une comparaison y est proposée entre un certain nombre de nos peintures et une vingtaine d’autres provenant de collections publiques ou privées. Enfin, on y trouve une vision beaucoup plus attachée aux personnes. Olivia Voisin a tenu à ce que nous donnions notre avis, notre sentiment sur divers tableaux. Le musée d’Orléans s’est plus intéressé à nous en tant que collectionneurs, à notre histoire. C’est une autre approche.


 

Charles Poërson (1609-1667), L’Annonciation, huile sur toile, 64,8 x 57,2 cm. Collection Motais de Narbonne.
Charles Poërson (1609-1667), L’Annonciation, huile sur toile, 64,8 x 57,2 cm. Collection Motais de Narbonne. © Orléans, Musée des Beaux-Arts/Christophe Camus


Vos relations avec les musées semblent exemplaires…
H. M. de N. Il est important de partager notre collection avec le public, et nos tableaux circulent beaucoup. On ne refuse jamais un prêt. Chaque fois qu’un historien d’art ou qu’un étudiant veut voir une de nos œuvres, nous l’invitons chez nous à venir l’étudier. G. M. de N. Nous avons réalisé trois donations : au Louvre, à Rennes et maintenant à Orléans avec le Gregorio de Ferrari. Nous sommes heureux de pouvoir faire ce geste, c’est vrai. Nous ne considérons pas posséder les tableaux figurant chez nous comme l’on possède une table ou un fauteuil. Nous en sommes détenteurs pour un temps. Ils ont eu une vie avant nous et en auront une autre après, on l’espère.
À quand remonte votre goût pour la peinture ?
H. M. de N. Nous l’avons toujours aimé. On a commencé à collectionner il y a trente ans des tableaux XIXe, des marines et des paysages de petits maîtres. Puis nous nous sommes rendu compte, en allant à Drouot, que nous pouvions acheter des tableaux du XVIIe siècle, comme le Mignard, Le Temps coupant les ailes de l’Amour. Je l’ai trouvé en 1991 dans l’une des salles du sous-sol de l’Hôtel des Ventes, là où se vendaient également des frigos. C’était encore accessible. Maintenant, il est plus difficile de réaliser des affaires, de dénicher des œuvres. G. M. de N. Mes parents avaient acheté quelques tableaux XIXe, mais on ne peut pas parler de collection. C’est plutôt par mes études dites «classiques» que ce goût m’est venu. Nous sommes d’une génération qui apprenait le grec et le latin. Les sujets religieux et mythologiques de la peinture ancienne me sont ainsi très familiers, ni mystérieux ni rebutants. Ils avaient un sens pour nous, et petit à petit, nous avons éduqué notre goût. Nous nous sommes formés en lisant beaucoup, en fréquentant des conservateurs et des historiens de l’art, mais aussi des collectionneurs qui creusent le même sillon que nous. Il y a un intérêt commun, des échanges enrichissants.
Quand avez-vous commencé à collectionner ?
G. M. de N. Ayant travaillé dans la banque et l’industrie, ma vie professionnelle n’avait rien à voir avec le monde de l’art. Nous avons commencé à acheter en parallèle et, peu à peu, des experts nous ont appelés pour nous signaler des œuvres intéressantes. Nous avons profité de ces sollicitations et en même temps, nous visitions des galeries comme Canesso, Coatalem, Leegenhoek et Bordes, et des salles des ventes en province, à Paris ou à l’étranger. H. M. de N. Pour ma part, j’étais professeur d’anglais, puis ai fait beaucoup de bénévolat. J’aimais aller à Drouot et aime toujours le faire, même si nous y allons moins, seulement après avoir repéré un tableau qui nous intéresse. G. M. de N. Nous regardons les catalogues et les sites Internet des maisons de ventes. Mais il faut que le tableau nous plaise à tous les deux, sinon, on ne l’achète pas !
Pourquoi se limiter à la peinture ancienne ?
G. M. de N. Nous continuons parfois à acheter de la peinture du XIXe siècle, quelques marines pour notre maison de Dinard.Mais nous sommes plus attachés à notre collection de tableaux français et italiens des XVIIe et XVIIIe. Nous nous sommes restreints car c’est déjà un domaine énorme que l’on n’a jamais fini d’explorer, où l’on apprend toujours. Et plus on avance, plus on devient modeste car on se rend compte que l’on sait peu de choses… Mais cela ne nous empêche pas d’aller voir des expositions modernes et contemporaines. Nous goûtons la peinture de tous les pays et de toutes les époques. Le champ de vision est large, celui de la collection est plus étroit !



 

Giovanni Francesco Barbieri, dit Le Guerchin (1591-1666), Saint Pierre apôtre, huile sur toile, 113 x 92,5 cm Collection Motais de Narbonne.
Giovanni Francesco Barbieri, dit Le Guerchin (1591-1666), Saint Pierre apôtre, huile sur toile, 113 x 92,5 cm Collection Motais de Narbonne. © Musée du Louvre / Pierre Ballif



Justement, y a-t-il une évolution dans vos goûts ? 
G. M. de N. Une évolution vers plus de rigueur. Il nous est arrivé d’acheter des tableaux qui avaient un côté aimable. Nous avons très peu revendu, seulement des achats du début. On se trompe parfois. Et le goût se forme au fil du temps. Maintenant, nous sommes plus axés sur des tableaux qui ont sans doute un peu de sévérité, mais qui expriment un sentiment profond. C’est peut-être ce vers quoi on va : plus d’intériorité. Qu’elle se trouve dans une œuvre caravagesque ou chez Jean Jouvenet et Antoine Coypel, deux artistes qui manquent à notre collection. Bien sûr, nous avons des tableaux classiques français du XVIIe, de Jean-Baptiste Champaigne, Jacques Stella et Pierre Mignard, que l’on ne renie pas du tout. Le classicisme français est souvent terrible aussi, comme dans La Mort de Cléopâtre de Thomas Blanchet : une scène très dure mais tout en retenue, pas grandiloquente comme chez les Italiens. Nous avons un peu été élevés comme cela, mais la violence caravagesque nous plaît aussi. Ce sont deux versants d’une époque ayant eu plusieurs manières d’exprimer la violence. H. M. de N.  : Nous sommes tout de même plus orientés vers le ténébrisme aujourd’hui, comme dans notre dernier achat, un David et Goliath peint à Rome, vers 1630, probablement par un Français influencé par Caravage.
Que pensez-vous du marché en ce moment ?
G. M. de N. Les beaux tableaux font des résultats plus importants, les œuvres médiocres s’effondrent, il n’y a plus de prix moyens. Il y a également moins de surprises, car les œuvres de maîtres sont toutes rapidement identifiées et authentifiées, ne passent plus inaperçues, grâce ou à cause des experts ou d’Internet. On constate aussi une plus grande concentration dans quelques ventes, exceptée la toile qui sort du lot en régions, mais sur laquelle tout le monde a les yeux fixés. Si on aime, il faut être courageux et oser casser sa tirelire. Mais il y a encore certains secteurs, dans la peinture ancienne ou dans d’autres domaines comme la sculpture, qui méritent l’attention et sont tout à fait accessibles.
Existe t-il un portrait type du collectionneur ?
G. M. de N. Vous seriez étonnée ! Professions et profils sont des plus divers. À l’occasion de l’exposition d’Orléans, par exemple, nous avons rencontré un collectionneur qui nous a montré ses œuvres. Il est beaucoup plus jeune que nous et a déjà une collection superbe.
Les amateurs sont nombreux, mais bien souvent plus discrets que nous. Il faut oublier le profil du monsieur âgé et rentier, amateur de belles lettres classiques. Nous sommes tous attirés par l’émotion, une vibration que l’on ne retrouve pas forcément dans la peinture des
siècles suivants. 


 

Une collection
en 3 dates

1988
Première acquisition, le 21 février 
à l’hôtel des ventes de Bourg-en-Bresse, avec Judith et Holopherne de Ludovico Mazzanti, alors attribuée à Elisabetta Sirani.

2010
Du 24 mars au 28 juin, exposition 
d’une quarantaine d’œuvres de la collection au musée du Louvre.

2018
Jusqu’au 13 janvier 2019, «De Vouet 
à Boucher, au cœur de la collection Motais de Narbonne» au musée des beaux-arts d’Orléans, place Sainte-Croix 
(www.orleans-metropole.fr).