Heidegger en terre africaine

Le 23 janvier 2019, par Vincent Noce
 

Bénédicte Savoy et Felwine Sarr n’ont pas dû être surpris par la vigueur de la polémique soulevée par leur rapport sur l’Afrique, tant ils ont choisi d’évacuer toute concession à la realpolitik. La presse s’est naturellement concentrée sur le mécanisme, jugé dévastateur, d’une «restitution définitive» des collections héritées de la période coloniale, au risque de faire oublier la générosité et le bien-fondé du message à l’origine de ce mouvement. Un intérêt moindre a été porté à la philosophie sous-jacente du texte. Ce n’est pas faire injure aux auteurs que de constater qu’ils n’ont pas rendu un travail d’historien, mais plutôt une proclamation mémorielle, en reprenant les faits et citations utiles à leur cause, effaçant au passage la complexité de l’histoire, des situations, de la culture et des hommes, au risque d’avoir à départager le bien du mal, et même la vérité du mensonge. Leur libellé surprend ainsi par le contraste entre une confiance sans limite portée aux États-nations et un rejet systématique des initiatives prises par les musées pour améliorer la situation, traitées comme autant de tromperies. Ce mouvement a été initié par Neil McGregor à son arrivée au British Museum il y a une quinzaine d’années, quand il a monté des expositions en Afrique, sous la conduite de conservateurs africains. Dans le rapport, elles sont cataloguées comme le moyen pour les Occidentaux de «fixer de manière unilatérale le récit» sur le patrimoine, «source de leur pouvoir», aboutissant à une démarche humiliante pour les populations. De manière générale, les idées de «coopération, circulation ou prêts à long terme» sont explicitement récusées, réduites à l’état de prétextes pour éviter la question douloureuse du transfert de propriété. Ici ou là, dans des phrases alambiquées, qui reflètent peut-être des nuances entre les deux auteurs, le musée est cité comme espace carcéral, soumettant les œuvres à un «enfermement physique et sémantique» pour les assujettir à un processus de «créolisation».

Toute collection est fondée sur la part de violence d’une « extraction », mais elle emporte les œuvres dans une autre histoire.

D’où l’objectif proclamé, dans un esprit heideggerien, de «réactiver une mémoire occultée», en leur permettant de retrouver sur la terre des ancêtres l’expression ontologique de leur «force vitale». En réalité, toute collection est fondée sur la part de violence d’une «extraction», à commencer par celle des biens sacrés. Mais elle emporte les œuvres en les confrontant à un savoir multiple, aux témoignages d’autres civilisations et au regard de tous. Une nouvelle histoire s’écrit, qui s’imbrique dans la précédente. Certes, le propos altruiste des musées est aujourd’hui affecté par la vieille domination européenne, mais aussi par l’importance considérable prise ces derniers temps par les enjeux financiers dans leurs échanges. Si cet appel aidait à remettre l’ouverture, le partage et le don au cœur de systèmes ankylosés, ce serait déjà beaucoup.
Il ne s’agit donc pas ici de juger des références choisies, mais de leur articulation dans un fonctionnement méthodologique. Ce livret apparaît comme le déroulé d’un postulat vitaliste, et même nativiste, extrêmement problématique  et tout à fait contraire à la philosophie politique qui se retrouve dans les discours d’Emmanuel Macron.


Les propos publiés dans cette page n’engagent que leur auteur.

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne