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Hammershøi, un Danois à Paris

Le 13 mars 2019, par Frank Claustrat

La peinture étrange et silencieuse de l’artiste de Copenhague est connue en France dès 1889, année de sa première participation à l’Exposition universelle. Depuis, elle fascine, sans jamais être tombée dans l’oubli.

Hammershøi, un Danois à Paris
Vilhelm Hammershøi dans le salon de Bredgade 25, vers 1912.
© The Royal Danish library


Le génie du symboliste danois Vilhelm Hammershøi (1864-1916) est aujourd’hui internationalement reconnu, bien au-delà de l’Europe : sa réputation de peintre énigmatique est planétaire, des États-Unis au Japon. Les musées du monde entier s’arrachent ses toiles extraordinaires, surtout celles de son appartement-atelier situé Strandgade 30, à Copenhague  des pièces presque vides, transformées par l’artiste en lieux de méditation. En 2017, le Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa, a acquis Rayon de soleil dans le salon (1910), tableau inspiré de la peinture de genre hollandaise du XVIIe siècle, et plus particulièrement de Johannes Vermeer. En France, vingt ans plus tôt, en 1996, les musées nationaux achetaient déjà l’emblématique Repos (1905), accroché depuis sur les cimaises du musée d’Orsay. En 2000, une autre œuvre iconique faisait l’objet d’une donation à l’institution parisienne : Intérieur, Strandgade 30 (1904). L’historiographie du peintre rappelle pourtant souvent, à tort, qu’il fut découvert à Paris à la fin du XXe siècle, à l’occasion de deux expositions majeures : la première au musée du Petit Palais («Lumières du Nord. La peinture scandinave 1885-1905») en 1987, la seconde au musée d’Orsay («L’univers poétique de Vilhelm Hammershøi 1864-1916») en 1997. À chaque fois, le public et la presse ont plébiscité l’artiste : celui-ci fascine par ses toiles représentant des intérieurs simultanément oniriques et angoissants, où figure parfois la silhouette d’une femme mystérieuse, dans des gammes infinies de gris et de blanc. L’artiste de confession luthérienne, pour lequel le silence semble bien plus éloquent que la parole  voire la source du bonheur , n’avait-il pas déjà obtenu en France une reconnaissance de son vivant ?
 

Cinq portraits, 1901-1902, huile sur toile, 190 x 300 cm, Stockholm, Thielska Galleriet.
Cinq portraits, 1901-1902, huile sur toile, 190 300 cm, Stockholm, Thielska Galleriet. Photo : Tord Lund
Rayon de soleil dans le salon, III, 1903, huile sur toile, 54 x 66 cm, Stockholm, Nationalmuseum.
Rayon de soleil dans le salon, III, 1903, huile sur toile, 54 66 cm, Stockholm, Nationalmuseum. Photo : Erik Cornelius/Nationalmuseum


Un Succès critique
En juin et juillet 1889, Vilhelm Hammershøi séjourne à Paris, à l’occasion de l’Exposition universelle, où il est représenté avec quatre tableaux, dont trois sont déjà la propriété de grands collectionneurs danois : Vieille femme appartient à Heinrich Hirschsprung, Jeune fille à Alfred Bramsen et Job à Karl Madsen. Spécialiste de l’art scandinave, le critique Charles Ponsonailhe le repère et lui attribue un statut particulier. Ainsi écrit-il dans un compte rendu : «J’arrive à un maître que j’ignorais et tiens à présent pour un artiste extraordinairement doué et d’une originalité pleine de puissance, M. Vilhelm Hammershøi.» Il souligne par ailleurs la manière sibylline du Danois, en le comparant à une célébrité internationale d’origine américaine : «Vilhelm Hammershøi est amoureux comme Whistler des ambiances brumeuses des jours de cave, des pénombres d’une coloration rare, au sein desquelles le corps humain apparaît, ainsi qu’à travers une série de gazes, mystérieux, voilé, fantomateux.» Fin observateur, Ponsonailhe conclut son papier avec un esprit visionnaire : «M. Hammershøi est porteur d’un nom exotique, peu commode à retenir, mais que nous retiendrons.» Ce que fait le jury de l’Exposition universelle, l’artiste étant récompensé par une médaille de bronze.  Ce premier succès est pourtant suivi d’une amère déception. Organiser une exposition personnelle à Paris reste impossible pour le peintre âgé de 25 ans, discret de nature et qui ne parle pas français. En 1891, sa collaboration avec le marchand Paul Durand-Ruel se limite au dépôt d’un Portrait d’Ida Ilsted, future épouse de l’artiste (1890, au Statens Museum for Kunst de Copenhague), lequel ne trouve pas d’acquéreur. Quelques années plus tard, Hammershøi expose à nouveau à Paris et récolte une deuxième récompense. À l’Exposition universelle de 1900, il obtient une médaille d’argent pour dix peintures et un dessin. Selon le critique Gustave Geoffroy, une toile en particulier résume son œuvre hermétique : «Cherchez aussi Dans la vieille cour, un singulier tableau, qui est le portrait d’une encoignure de murailles, de fenêtres, d’une entrée d’escalier : aucun être vivant, et c’est la vie, un décor imprégné de souvenir et de l’attente. Le silence oppresseur pèse ici sur les choses, sur ces pierres, sur ces vitres, sur ce palier, sur cette maison qui a une apparence de pâleur sous l’atmosphère verdâtre.»

 

Intérieur avec un pot de fleurs, Bredgade 25, 1910-1911, huile sur toile, 78,5 x 71 cm, Malmö Konstmuseum.
Intérieur avec un pot de fleurs, Bredgade 25, 1910-1911, huile sur toile, 78,5 71 cm, Malmö Konstmuseum. © Vilhelm Hammershøi/Matilda Thulin/Malmö Art Museum


Universel et intemporel
L’avis de son confrère Camille Le Senne, cette même année, est complémentaire. Celui-ci met en avant la question identitaire d’une œuvre bien ancrée dans un sujet universel et intemporel : l’espace domestique. Dans ce registre, Le Senne compare le Danois au peintre intimiste français François Bonvin (1817-1887), lui aussi grand amateur des intérieurs flamands et hollandais du XVIIe siècle. Il convoque, sans distinction, les œuvres d’Hammershøi et celles de son beau-frère Peter Ilsted (1861-1933), montrées également à l’Exposition universelle. Même si, en vérité, chacun a sa spécialité : Ilsted parle de confort matériel, Hammershøi de confort spirituel, dans le foyer danois au tournant du siècle. Au silence et au secret, le critique d’origine allemande Lothar Brieger-Wasservogel, dans un compte rendu de la 9e Exposition de la Sécession à Berlin, publié en 1904 dans la Gazette des beaux-arts, ajoute une dimension onirique à sa peinture introspective : «Le Danois Hammershøi […] offre une seule œuvre, mais une œuvre de maître. Il la nomme simplement Cinq portraits. C’est, sur un fond argent gris, où elles se détachent comme des figures de rêve, des personnes groupées autour d’une table. Mais que de finesse, de qualité rare dans chacune de ces figures et quel lien secret les réunit toutes ! Ce n’est pas là seulement le résultat de la science technique, il y faut encore l’âme d’un grand et rare artiste.» Ici, l’impression de secret émane de deux émotions singulières, propres à la sensibilité des Scandinaves.

 

Cour, Strandgade 30, 1905, huile sur toile, 75 x 63 cm, Ambassador John L. Loeb Jr. Danish Art Collection.
Cour, Strandgade 30, 1905, huile sur toile, 75 63 cm, Ambassador John L. Loeb Jr. Danish Art Collection. © TX0006154704, registered March 22, 2005


La première correspond à une attente ou une interrogation d’ordre existentiel (længsel en danois), la seconde à l’atmosphère ou à l’ambiance hautement psychologique d’un lieu (stemning). Léonce Bénédite, le conservateur du musée national du Luxembourg, se positionne à son tour au travers de deux ouvrages. Dans son Histoire des beaux-arts 1800-1900, il présente Hammershøi comme un peintre cultivé, capable de transcender les intérieurs flamands et hollandais du XVIIe siècle. Dans La Peinture au XIXe siècle, il persiste et signe à propos de la manière sévère et novatrice de l’artiste. Six ans avant la mort d’Hammershøi, le critique William Ritter, dans un article publié dans la revue L’Art et les artistes, fait quant à lui une remarquable synthèse des témoignages précédents sur le peintre, qu’il qualifie d’«exceptionnel en Danemark comme partout.» Ritter propose d’intituler «Le règne du silence» l’œuvre entier de l’artiste, en référence au recueil éponyme du poète symboliste belge Georges Rodenbach, publié en 1891. Contrairement à une idée reçue, Hammershøi ne tombe pas dans l’oubli en France, après sa mort. En 1926, l’historien de l’art Louis Réau rappelle son importance, dans un ouvrage collectif monumental sur l’art mondial (Histoire de l’art depuis les premiers temps chrétiens jusqu’à nos jours, Armand Colin). Le 15 mars, Karl Madsen, directeur du Statens Museum for Kunst (SMK) à Copenhague, le cite longuement dans une conférence qu’il donne ce jour-là à la Sorbonne. En 1928 encore, l’historien de l’art Henri Focillon, auteur de La Peinture aux XIXe et XXe siècles. Du réalisme à nos jours, l’associe à son beau-frère, Peter Ilsted. Le temps fort de l’exposition «L’art danois depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’à 1900», qui se tient au musée du Jeu de Paume la même année, correspondra, logiquement, à la salle dédiée à l’artiste. Le comité d’organisation sélectionne vingt de ses peintures et un dessin. Ainsi peut-on même parler d’une exposition monographique au sein de la vaste manifestation, qui rassemble plus d’une quarantaine de noms. Après la Seconde Guerre mondiale, la «redécouverte» du Danois se fera en 1960, à l’occasion d’une exposition historique («Les sources du XXe siècle. Les arts en Europe de 1884 à 1914») organisée au musée national d’Art moderne. Il y est représenté avec un tableau majeur, Artémis (1893-1894, au SMK). Hammershøi partage enfin la vedette avec les plus grands artistes : Pierre Bonnard, Paul Cézanne, Edgar Degas, Paul Gauguin… ou encore Giorgio De Chirico !

À voir
«Hammershøi. Le maître de la peinture danoise», musée Jacquemart-André,
158, boulevard Haussmann, Paris VIIIe, tél. : 01 45 62 11 59.
Jusqu’au 22 juillet 2019.
www.musee-jacquemart-andre.com

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