Hals, du Louvre à Londres en passant par Seattle

Le 28 mars 2019, par Vincent Noce

Le tribunal de Londres va examiner l’assignation déposée en 2017 par Sotheby’s contre le marchand Mark Weiss. La maison de ventes lui réclame près de onze millions de dollars de remboursement d’un portrait qu’elle qualifie de «faux moderne».

Ce portrait, reconnu comme un Frans Hals par le Louvre, avant d’être vendu par Sotheby’s, puis dénoncé comme faux, se trouve au cœur d’un spectaculaire procès à Londres.

Le 1er avril  ce n’est pas un poisson  la Cour royale de justice du Royaume-Uni ouvre une audience, dont les répercussions toucheront entre autres la France. Ce procès au civil va durer pas moins de deux semaines. Il porte sur un petit portrait de gentilhomme, de 34,4 26,7 cm, et plus spécifiquement sur les obligations nées des contrats qui ont scellé son sort. En 2011, Sotheby’s l’a vendu sous seing privé à un collectionneur de Seattle, Richard Hedreen, pour la somme conséquente de 12,25 M$, commission comprise. La multinationale agissait comme agent du marchand londonien Mark Weiss, lequel avait obtenu cette peinture d’un Français établi près de Parme, Giuliano Ruffini.
Alarme
En mars 2016, la juge Aude Buresi a saisi dans une exposition à Aix-en-Provence une Vénus signée Cranach, soupçonnée d’être un faux, qui avait aussi appartenu à Ruffini avant d’être vendue, en 2013, au prince du Liechtenstein par la galerie Colnaghi pour 7 M€. Depuis, les analyses scientifiques se sont succédé, donnant des résultats en partie contradictoires. Sotheby’s a réalisé qu’une enquête pour faux et escroquerie se concentrait sur plusieurs œuvres provenant du même homme. Néanmoins, Ruffini n’a pas été mis en examen, ni même interrogé à ce jour. Alarmée, Sotheby’s a contacté les clients auxquels elle avait pu vendre des œuvres de même origine. Un saint Jérôme, attribué à Parmigianino, a ainsi été décrété faux par le laboratoire Orion Analytical du Massachusetts. Le tribunal de New York a condamné un courtier luxembourgeois du nom de Lionel de Saint-Donat-Pourrières à rembourser Sotheby’s.
Conflit
Le même type de litige l’oppose désormais à Mark Weiss. Ce dernier, qui proclame toujours que le «Hals est parfaitement authentique» et que «les derniers examens réalisés pendant la procédure le confirment», refuse de rendre à Sotheby’s les 10,7 M$ qu’il a touchés. Il conteste l’expertise d’Orion et s’interroge sur son indépendance de jugement, sachant que, échaudée par ces scandales, Sotheby’s a acheté le laboratoire et engagé son patron, James Martin, comme directeur scientifique. Celui-ci maintient que le portrait est «sans conteste un faux moderne», disant avoir trouvé deux pigments du XXe siècle, de la phtalocyanine bleue sous les couches picturales et du blanc de titane dans la peinture elle-même. Dans tous les cas de figure, Mark Weiss considère que «leur contrat n’autorisait pas Sotheby’s à annuler unilatéralement la vente» et à rembourser intégralement l’acquéreur, une initiative «déraisonnable et arbitraire», motivée à son sens par l’importance de son client. Sotheby’s, quant à elle, produit une clause garantissant la nullité de vente si l’œuvre se révélait être «une imitation destinée à tromper» dans une durée de cinq ans.
Témoignage de Christie’s
Le tribunal a fait appel à toute une série des témoignages et documents, provenant notamment de Christie’s. Deux anciennes responsables de la maison ont déjà déposé, lors d’une longue audition en présence de tous les avocats, au palais de justice de Paris. Le procès abordera ainsi l’un des épisodes les plus intrigants de cette histoire, car Christie’s avait dès mars 2009 choisi de s’abstenir de vendre le tableau, en raison des doutes nés à son sujet. L’œuvre, en effet, inconnue jusqu’alors, avait fait surface à son bureau parisien un an et demi plus tôt. Contacté, Blaise Ducos, jeune directeur du département des peintures hollandaises du Louvre, a tout de suite proposé d’acquérir cette découverte, dont il était prêt à s’attribuer la paternité. Nombre d’historiens de l’art et de spécialistes, notamment du musée Hals de Haarlem, ont du reste conforté cette opinion. Étant passée pour un examen pour le moins sommaire au laboratoire, la peinture a ainsi été classée «trésor national» en octobre 2008. Au final, le Louvre n’a pas pu réunir les 5 M€ qu’il avait proposé de payer pour ce «chef-d’œuvre typique de la période tardive du peintre de Haarlem». Dans l’intervalle, les échanges montrent le trouble grandissant qui avait gagné Christie’s. Certains experts se montraient embarrassés par des travers dans l’exécution. L’historique lacunaire d’une œuvre portant la signature d’un artiste aussi renommé apparaissait comme un sérieux problème. La conduite inquiétante de Giuliano Ruffini, qui avait déjà eu des problèmes avec les maisons de ventes à propos de tableaux et dessins qui avaient dû être remboursés aux clients, a fini par convaincre la maison de ventes de se retirer de l’affaire. Cette décision n’avait pas pour autant ébranlé alors la détermination du Louvre d’enrichir sa collection d’un portrait qui lui manquait.
Désaccords
Giuliano Ruffini, de son côté, était furieux d’avoir vu son bien bloqué si longtemps. Et il trouvait que Christie’s, dont la commission approchait les 17 %, selon les termes qu’il a utilisés auprès de nous, «se montrait trop gourmande». Il envoya son fils Mathieu retirer le panneau avenue Matignon. Et c’est ainsi que, auréolé de ce statut de trésor national, il finit par traverser la Manche, avant l’Atlantique. Ceci dit, rien ne semble indiquer que quiconque ait alors explicitement émis la thèse infâmante d’un faux. Aujourd’hui, Giuliano Ruffini, qui vit retiré dans la montagne en Italie, n’a guère envie de se montrer à Londres. Il demeure imperturbable : «jamais», nous a-t-il affirmé à plusieurs reprises, il n’a «prétendu que ce portrait pouvait être de Hals». Il en est de même pour la Vénus de Cranach, le saint Jérôme de Parmigianino ou d’autres tableaux contestés. «Je suis un collectionneur, pas un conservateur ou un expert», dit-il, en soulignant que ce sont «eux qui ont voulu attribuer ces peintures à des grands maîtres».

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