Ha Chong-Hyun, la peinture sans limites

Le 01 octobre 2019, par Stéphanie Perris et Pierre Naquin

Moins connu en Occident que Lee Ufan, Ha Chong-Hyun est pourtant un artiste majeur du Dansaekhwa, ce grand mouvement coréen de l’art abstrait. Pour la Gazette, il a ouvert les portes de son atelier.

Ha Chong-Hyun devant l’une de ses dernières toiles.
Photo Seung-Jae Lee. Courtesy Kukje Gallery

Ha Chong-Hyun sourit continuellement. Quand il peint, quand il est en famille, parle de son travail, quand il est en représentation ou fait un présent. Aucun doute sur la sincérité de ce sourire : il rayonne, se nuance, s’empreint de nostalgie ou se métamorphose en un rire puissant. L’homme aime raconter des histoires, expliquer son travail par l’anecdote. Comme beaucoup de plasticiens coréens, la reconnaissance est venue sur le tard : d’abord à l’étranger, avec le Dansaekhwa dont il est  aux côtés de Lee Ufan et Park Seo Bo  l’un des représentants les plus talentueux. Son travail résume à lui seul toute l’abstraction : travaillant la matière, le cadre et le support, utilisant la peinture en relief, s’affranchissant du sujet comme du concept, n’hésitant pas à assembler, brûler, perforer, en un geste large ou méticuleux. Son atelier, à une heure de Séoul, au nord-ouest en direction de la DMZ, abrite trois hangars enclavés entre quelques rizières et de grandes tours d’habitation vertigineuses, mais qui paraissent immensément vides. Sur le même terrain, et à seulement vingt mètres du studio, la maison de la famille Ha. Dans le parc, quelques sculptures d’amis : rien ne laisse entrevoir l’antre d’un artiste majeur. Les visiteurs sont accueillis par la fille du maître. Salopette en jean, elle ne se sépare jamais de son smartphone, prenant régulièrement des clichés, souvenirs de ces moments partagés. Discrète, elle aussi sourit. C’est un trait de famille, ou un trait de l’atelier, celui-ci étant régi par le clan des Ha. Autour du maître, sa femme, «son être le plus précieux», prépare les couleurs comme elle cuisinerait un bibimbap ou une crêpe coréenne. Sa fille supervise la relation avec les galeries ainsi que l’atelier et les quelques assistants qui viennent  un ou deux jours par semaine seulement  aider à porter les tableaux. Le fils, médecin, grande fierté du père, est moins présent au quotidien. Il n’empêche, il participe activement au développement de la fondation Ha Chong-Hyun qui se consacre à la découverte de jeunes talents et leur décerne notamment un prix.

 

Atelier de Ha Chong-Hyun.
Atelier de Ha Chong-Hyun.


L’art de l’instant
Quand il travaille, l’artiste est seul. Ha Chong-Hyun (né en 1935) intervient sur une vingtaine de tableaux à la fois. Son processus de réalisation est particulièrement long et fatigant, d’autant qu’il produit lui-même ses propres outils en détournant des objets du quotidien. Faisant passer la peinture à travers la toile de jute, du verso au recto  une technique quasi inchangée depuis plusieurs décennies , il teste cependant de nouvelles choses sur chaque toile. Une expérimentation constante qui devient évidente lorsque l’on s’approche de ses œuvres pour les comparer. En passant à travers les mailles du canevas, la peinture forme de multiples petits picots, sur lesquels l’artiste intervient : en les fumant pour en transformer la couleur, en les laissant sécher pour en expurger l’huile, qui va elle-même teinter la toile de jute, et donc jouer graphiquement un rôle, en les aplatissant ou en les tramant avec différentes brosses et outils. «Je n’ai pas de plan. Je choisis la couleur, l’applique sur le dos de la toile, puis j’agis en fonction de l’inspiration du moment», explique-t-il, lui qui ne réalise aucune esquisse préparatoire, aucun dessin. Tout est dans l’instant. Les tableaux, occupant l’espace principal du studio, sont surélevés par des pieds en brique, permettant d’agir alternativement sur les deux faces de l’œuvre. Face à lui, Madame Ha, femme de caractère, possède également son espace où cocottes-minute et bidons de toutes tailles servent de réceptacles aux mélanges d’huiles. Une fois validée par son artiste de mari, chaque recette est stockée dans un pot, méticuleusement étiquetée et conservée. «Je suis probablement l’artiste qui utilise le plus de peinture en Corée. Je fais la fortune des marchands d’huiles !» s’amuse Ha Chong-Hyun. La mezzanine conserve ainsi nombre de trésors classés par taille et par année. Les deux autres hangars sont en fait des showrooms utilisés par ses soins pour «tester» ses nouvelles réalisations. En les exposant aux côtés d’œuvres historiques, il détermine si ses travaux récents ont la même «force» et peuvent être confiés à ses galeries. L’accrochage y est dès lors toujours mouvant, ce qui, pour les visiteurs, s’avère un formidable outil de promotion de son œuvre. En un coup d’œil, on est subjugué par sa puissance, par sa simplicité et l’esthétique qui en découle, par l’évidence qu’elle dégage. Si la technique disparaît instantanément, reste l’impression profonde de toucher du doigt une sorte de vérité, de vivre un moment rare. Sont-ce ses chefs-d’œuvre ? Il s’interdit de voir les choses en ces termes. «Chaque toile est également importante pour moi. Elle mène à la suivante. Elle nourrit tout autant ma technique, ma curiosité, que mon plaisir à travailler.»


 

Atelier de Ha Chong-Hyun.
Atelier de Ha Chong-Hyun.


Un éventail infini de couleurs
C’est l’occasion aussi de constater le chemin parcouru, et la constante réutilisation des idées et des matériaux. Ses travaux les plus anciens datent de la fin de la guerre de Corée. Le barbelé et le fil de fer, à la fois abondamment disponibles et symbole d’une époque militarisée, y sont très présents. De même, la toile de jute  sa signature désormais  vient du temps où celle-ci était au cœur de tout transport de marchandises. Cette préoccupation politique ne se retrouve plus directement dans ses œuvres actuelles, mais le barbelé y a fait son retour comme outil pour scarifier la matière dans l’optique de lui imprimer une trame : «J’aime beaucoup cette idée de réinventer mon travail, de me réapproprier certaines idées et certains outils.» Le second emplacement présente des réalisations beaucoup moins connues, qu’il serait difficile d’attribuer au Dansaekhwa (littéralement «monochrome» en coréen). En effet, très colorées, celles-ci contrastent avec le reste de la production de Ha Chong-Hyun et donnent à voir une autre facette du personnage. «Une nuit, en rêve, j’ai rencontré Yeomra  le maître du passage vers l’au-delà, ndlr  qui m’a demandé quel était mon métier. Quand je lui ai répondu que j’étais peintre, il m’a dit que je n’avais pas utilisé beaucoup de couleurs pour un artiste, puis m’a renvoyé sur Terre. C’est alors que j’ai décidé d’expérimenter davantage la couleur.» Cela donne de grands volumes de peintures multicolores qui filtrent à peine  toujours insérées par l’arrière  entre plusieurs panneaux de bois, ou de grandes fresques de collages bariolés d’un éventail infini de couleurs. Œuvres époustouflantes, d’une grande fraîcheur. On aimerait retarder le moment de quitter l’atelier, et continuer à s’imprégner du personnage, de son univers. On espère encore être bercé par sa simplicité, sa bonhomie et tout simplement sa gentillesse ; on fait durer les adieux. Il est temps de repartir vers le centre de Séoul, cette mégalopole qui semble sans limites.

à savoir
Ha Chong-Hyun est représenté en France par la galerie Almine Rech,
64, rue de Turenne, Paris 3e,Tél. : 01 45 83 71 90
www.alminerech.com
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