Guston et Chanel : les musées entre Charybde et Scylla

Le 08 octobre 2020, par Vincent Noce
Palais Galliera.
DR

Deux pays, deux cultures, un océan : la coïncidence entre les avanies de la rétrospective Philip Guston et le baptême des galeries Gabrielle Chanel au musée de la Mode de Paris éclaire crûment la fracture du monde de la culture. La National Gallery de Washington, les musées de Boston et Houston ainsi que la Tate Modern, qui ont monté une exposition itinérante de deux cents œuvres de Philip Guston, censée démarrer en 2021, l’ont repoussée d’au moins trois ans, afin de « la reformater pour mieux faire entendre son message pour la justice sociale et raciale ». Il faut croire que l’art ne se fait pas bien comprendre par lui-même – mais peut-être est-ce justement son essence. Les conservateurs ont apparemment cédé à des pressions du personnel au vu d’images de lynchages, retravaillées par le peintre dans les années 1930. Lui se disait fasciné par la tentation du mal chez l’homme. Quand, en 1970 à la galerie Marlborough, il a renoué avec une peinture engagée, il a placé des personnages clownesques du KKK dans la banalité de la ville moderne et même dans la position du peintre. Sa fille, Musa Mayer, s’est déclarée affligée du report de la rétrospective, soulignant que son père, enfant d’une famille juive immigrée, entendait fouiller le thème de la culpabilité collective face au racisme. « Le temps doit être au dialogue, ajoute-t-elle, ces peintures trouvent écho dans les événements actuels. Le danger n’est pas de les regarder mais de s’en détourner. » Mark Godfrey, le commissaire de l’exposition à la Tate, a regretté cette « attitude tellement condescendante envers les visiteurs, qu’on suppose incapables d’apprécier la finesse et le propos politique du créateur » ; une centaine d’artistes et d’intellectuels ont protesté. Darby English, historien de l’art de Chicago, a stigmatisé la « lâcheté » qui gagne les musées, tentés par la censure pour s’éviter des ennuis avec les activistes des bonnes causes.
 

« Le temps doit être au dialogue, ces peintures trouvent écho dans les événements actuels. Le danger n’est pas de les regarder, mais de s’en détourner », déclare la fille de Philip Guston


Loin de ce fracas, à Paris, le musée de la Mode a dévoilé ses galeries Gabrielle Chanel, aménagées grâce à une généreuse contribution de la maison éponyme, qui lui a aussi ouvert ses archives pour une belle rétrospective de ses créations. Il y a dix ans, une exposition à Carnavalet avait déjà fait réagir pour sa discrétion sur les amitiés d’Henry Vuitton à Vichy. De la collaboration à la guerre d’Algérie, on sait la difficulté qu’a la France de regarder son propre passé. Le catalogue consacré à Coco Chanel ne dit mot des mobiles de son arrestation à la Libération ni de son exil précipité à Genève. La biographie est laissée en blanc de 1939 à 1944. Elle omet son voyage à Berlin en 1943, son enrôlement par l’état-major allemand et sa tentative d’évincer les Wertheimer de la maison de parfum en exploitant la loi d’aryanisation. Le musée dit avoir voulu mettre en valeur l’œuvre et non la personne, alors que lui aussi aurait pu faire davantage confiance à son public pour faire la part des choses. Qui plus est, en appelant ses galeries « Gabrielle Chanel », il leur donne bien le nom d’une personne et non d’une marque, ce qui aurait été naturel après la donation dont il a bénéficié. Il assure avoir eu « toute liberté » pour sa rétrospective et rien n’indique en effet que la maison Chanel aurait réprouvé un bref rappel de ces données historiques. Il faut donc en conclure que c’est de son propre fait que ce musée de la Ville s’est plongé dans cette troublante dysphasie.

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