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La Gazette Drouot Marché de l'art - Cotes et tendances

Gustave Le Gray sur la vague artistique

Le 24 novembre 2016, par Art Analytics

On lui doit notamment le négatif sur verre au collodion, mais c’est aussi par sa quête esthétique que Gustave Le Gray s’est imposé à son époque et aujourd’hui encore, enchères à l’appui.

Gustave Le Gray sur la vague  artistique
Gustave Le Gray (1820-1884), Bateaux quittant le port du Havre (navires de la flotte de Napoléon III), 1856 ou 1857, épreuve d’époque sur papier albuminé et d’après négatif verre au collodion, signée Gustave Le Gray à l’encre rouge, 31,1 x 40,6 cm. Vendôme, 18 juin 2011, Rouillac OVV.
Adjugé : 917 000 €

L’histoire de Gustave Le Gray ne manque pas de péripéties romanesques. Né en 1820 à Villiers-le-Bel, dans une famille de commerçants aisés qui le pousse à devenir clerc de notaire, il s’émancipe, jeune garçon, du joug familial pour devenir peintre – au prix même des larmes de son père. Il entre à l’École des beaux-arts en 1842, où il rencontre Jean-Léon Gérôme et intègre l’atelier de Paul Delaroche. Comme ses contemporains Charles Nègre, Henri Le Secq ou les frères Bisson, Gustave Le Gray commence par la peinture. Il ne semble d’ailleurs pas avoir abandonné ce médium, exposant notamment au Salon de 1848 à 1853. En mai 2016, Tajan cédait Le Retour de la fontaine au Caire, une huile sur toile datée 1873 pour 15 600 €. De cet apprentissage, il gardera un sens aigu de la composition, parfaitement maîtrisée dans ses nombreux sujets – portraits, vues d’architectures, paysages, nus ou reproductions d’œuvres d’art. Le départ de Paul Delaroche pour Rome frappe Gérôme et Le Gray, qui choisissent de le suivre. La ville éternelle marque le jeune artiste qui s’essaie à la photographie et appose dès lors l’empreinte de la ville sur une surface d’argent.
 

Gustave Le Gray (1820-1884). Pont du Carrousel, vu du pont Royal, Paris, vers 1859, épreuve d’époque sur papier albuminé d’après négatif v
Gustave Le Gray (1820-1884). Pont du Carrousel, vu du pont Royal, Paris, vers 1859, épreuve d’époque sur papier albuminé d’après négatif verre au collodion, virage au chlorure d’or, 33,9 x 41,5 cm. Paris, Drouot, 18 décembre 2009. Jean-Marc Delvaux OVV. M. Di Maria.
Adjugé : 144 400 €

La Société héliographe
En 1848, de retour à Paris, Gustave Le Gray n’est pas sur les barricades, mais au Louvre à vivre sa passion. Déjà, ses qualités de photographe sont reconnues et il devient l’auteur de la première photographie officielle d’un chef de l’État français (Louis-Napoléon Bonaparte), avant de devenir le photographe officiel de la famille impériale. Napoléon III avait bien compris le rôle de la photographie dans la diffusion de masse… Le Gray réalise notamment un reportage au camp de Châlons-sur-Marne ; en novembre 2007, la maison Artcurial cédait un portfolio de cette chronique photographique pour 677 600 €. En 1851, Le Gray est membre fondateur de la Société héliographique — qui deviendra plus tard la Société française de photographie. Il est sélectionné par la Commission des monuments historiques pour la Mission héliographique, chargée de recenser les monuments du territoire national. L’occasion, aussi, d’expérimenter à grande échelle les procédés qu’il vient de mettre au point. Malgré une célébrité grandissante, les soucis financiers s’accumulent. Gustave Le Gray est contraint de fermer la porte de son atelier en 1860, devant une queue de créanciers. Il suit alors Alexandre Dumas en Orient – en profite au passage pour croquer Garibaldi en Italie. Abandonné par Dumas à Malte, sans le sou, il propose ses services au Monde illustré, qui l’envoie en Syrie. Le Gray s’éloigne de plus en plus de l’Europe, attiré par le chant des sirènes orientalistes. Il meurt le 29 juillet 1884 au Caire.

 

Gustave Le Gray (1820-1884), Panorama des quais de la Seine, l’île de la Cité, avec la passerelle des Arts et l’Institut, Paris, 1889. Deu
Gustave Le Gray (1820-1884), Panorama des quais de la Seine, l’île de la Cité, avec la passerelle des Arts et l’Institut, Paris, 1889. Deux épreuves albuminées d’après négatifs verre au collodion, 39,6 x 50,9 cm.
Adjugé : 96 520 €

Un artiste technicien
Gustave Le Gray était un virtuose de la technique, qui a mis au point deux inventions majeures : le négatif sur verre au collodion, en 1850, et le négatif sur papier ciré sec l’année suivante, permettant des temps de pose raccourcis, le nerf de la profession à cette époque ! En reportage pour la mission héliographique, il est ainsi capable de réaliser près de trente prises de vue par jour. Toutefois, c’est bien en artiste qu’il compose ses clichés, faisant évoluer un médium qui peinait à l’époque à trouver son autonomie. Alexandre Dumas a pu écrire à son propos : «J’ai compris que le photographe comme Le Gray est à la fois un artiste et un savant» (« Causerie», Le Monte Cristo, 5 janvier 1860). S’il est un sujet où son talent est prégnant, c’est bien dans ses marines. Entre 1856 et 1858, sur les côtes normande, bretonne et méditerranéenne, Le Gray utilise la technique dite «du ciel rapporté». À cause des contrastes de luminosité, il était très difficile à l’époque de capter ciel et mer dans une même pose. Le photographe technicien contourne le problème en réalisant le tirage à partir de deux négatifs, qu’il superpose. Ces séries d’une composition parfaite et d’une beauté époustouflante charment encore les collectionneurs, et dévoilent le lyrisme parfois métaphysique avec lequel il a su reproduire la nature. Le 13 juin 2016, la maison de ventes Rouillac proposait au château d’Artigny (Montbazon), la vente de douze clichés du photographe, des épreuves d’époque, dont une majorité de marines. Sept d’entre elles ont trouvé acquéreur pour un total de 203 360 €. Deux tirages de 1857, Mer Méditerranée, Cette - n° 18 (Sète) et Ciel Chargé. Mer Méditerranée n° 16. Printemps, partaient respectivement pour 55 800 € et 70 680 €.

 

 

Un marché variable
L’œuvre de Le Gray, vu sa célébrité, est relativement peu exposée. Sa première rétrospective n’eut pas lieu en France, mais outre-Atlantique, organisée par l’Art Institute de Chicago, en 1987. C’est d’ailleurs ce même événement qui était proposé l’année suivante à Paris, au musée d’Orsay. Depuis les années 1960, les expositions monographiques se comptent sur les doigts d’une main, la fragilité des œuvres expliquant pour une grande part ce petit nombre. La dernière date de 2003, quand le Victoria & Albert Museum lui consacrait «Sea and Sky - Photographs by Gustave Le Gray», exposition itinérante qui était aussi montrée à l’Art Institute de Chicago. On ne peut ignorer, en France, la rétrospective en plus de deux cents épreuves proposée par la BnF en 2002, qui elle aussi traversa l’Atlantique pour être ensuite présentée au Getty Museum de Los Angeles. L’institution française publiait alors un catalogue, demeuré une référence, et a depuis numérisé son fonds Le Gray, le plus important ensemble au monde, aujourd’hui consultable sur son site Internet. Récemment, les villes de Sainte-Adresse et du Havre ont décidé de constituer un fonds d’œuvres de Gustave Le Gray. Le 30 juin 2016, cela s’est traduit par la mise en dépôt de deux photographies au musée Malraux du Havre par Sainte-Adresse. On le voit, les tirages de Gustave Le Gray sont rares – notamment aussi parce qu’à sa mort, ses œuvres ont été dispersées par son fils. Un manque qui se traduit aux enchères par une grande volatilité. En outre, la cote des photographies anciennes dépend assez largement de leur qualité de conservation. En moyenne, moins d’une vingtaine d’épreuves sont vendues tous les ans pour un volume d’affaires moyen très variable, mais proche des 650 000 $. Un marché qui a eu tendance à se renforcer depuis une dizaine d’années, puisque l’on a vu depuis 2006 son volume d’affaires moyen grimper à 842 000 $ pour un nombre de lots vendus similaire. Toutefois, il peut être paradoxalement difficile de vendre des œuvres de Gustave Le Gray. Symptomatique, cette vente du 19 mars 2015 durant laquelle l’étude Pierre Bergé & Associés organisait la dispersion d’une importante collection de photographies à Drouot. Sur les dix clichés de Le Gray proposés, trois seulement ont trouvé acquéreur. Un tirage de Gustave Le Gray et Auguste Mestral, pour lequel le photographe avait pris la pose entre deux colonnades du cloître de l’abbaye Sainte-Marie d’Arles-sur-Tech, obtenait quant à lui 500 500 €.

 

Gustave Le Gray (1820-1884) et Auguste Mestral (1812-1884), Gustave Le Gray posant dans le cloître de l’église abbatiale Sainte-Marie d’Ar
Gustave Le Gray (1820-1884) et Auguste Mestral (1812-1884), Gustave Le Gray posant dans le cloître de l’église abbatiale Sainte-Marie d’Arles-sur-Tech, 1851, épreuve sur papier salé d’après un négatif papier, non montée, 33,9 x 24,4 cm (détail). Paris, Drouot, 19 mars 2015, Pierre Bergé & Associés OVV.
Adjugé : 500 500 €

La France en bonne position
En tout, la France a dispersé plus de trois quarts des lots de Gustave Le Gray et empoché plus de la moitié de son chiffre d’affaires. Les deux autres places de marché pour le photographe sont les États-Unis et le Royaume-Uni, grâce à quelques belles adjudications des maisons anglo-saxonnes. En cédant moins de 8 % des œuvres de Gustave Le Gray aux enchères, les États-Unis ont amassé 17 % de son volume d’affaires et le Royaume-Uni, 28 % avec 13 % des lots. Si les clichés de Le Gray se vendent globalement plus chers dans les pays anglo-saxons (25 000 $ en moyenne en France contre 80 000 $ au Royaume-Uni et 90 000 $ aux États-Unis), les invendus sont moins nombreux en France (28 %, contre 31 % au Royaume-Uni et 46 % aux États-Unis). L’Hexagone apparaît ainsi comme la place naturelle pour vendre des volumes importants d’œuvres de l’artiste, seul pays capable d’absorber son marché. Terminons avec une dernière aventure Le Gray, comme le marché de l’art les affectionne. Le 10 novembre dernier, dans le cadre d’une vacation dédiée à la photographie ancienne et moderne à Drouot, l’étude Binoche et Giquello remettait en vente dix-huit vues inédites de Paris (voir Gazette n° 30, page 36, et n° 40, page 165). Ces photographies d’abord anonymes avaient été adjugées le 5 février 2016, en un seul lot, 77 000 €. Cette fois données à Gustave Le Gray et vendues à l’unité, elles totalisaient 287 020 €.

 

La France pays des records
L’Hexagone figure en bonne position sur le marché de Gustave Le Gray. Le record pour une œuvre du photographe y a été frappé à deux reprises en moins de dix ans. D’abord en novembre 2007, quand Artcurial cédait Souvenirs du camp de Châlons au Lt Colonel d’Eggs (1857), un album de 62 tirages albuminés, pour 677 600 €, écrasant une estimation haute de 250 000 €.
Puis, en 2011, la maison Rouillac détenait le nouveau record en vendant un tirage – unique cette fois – albuminé, Bateaux quittant le port du Havre (1856-1857) pour 917 000 € à un collectionneur américain. Cette élégante vue de bateaux en contre-jour au coucher de soleil – une des quatre existantes – devenait aussi la photo du XIXe siècle la plus chère aux enchères. Durant la même vente, l’étude cédait deux autres marines, La Vague brisée et La Reine Hortense pour 371 760 € et 154 900 € respectivement. Aujourd’hui, sont encore inscrits deux Le Gray dans le classement des quinze photos les plus chères du monde.
32 %
TAUX D’INVENDUS
En moyenne, près d’un tiers
des lots de Gustave Le Gray
 reste sur le carreau.


 

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