Gregorio Botta, artiste du silence

Le 02 juin 2017, par Carole Blumenfeld

Figure majeure du débat public en Italie, il est aussi l’un des talents les plus discrets de la péninsule, qui cultive un art de l’introspection dans un atelier à mille lieues du tumulte de Rome.

Gregorio Botta, Accendere una lampada e sparire, fondation Volume!, Rome, 2009.
© Rodolfo Fiorenza

Pour beaucoup, Gregorio Botta (né en 1953) est le très respecté vice-directeur de La Repubblica, une fonction dont il s’est discrètement délesté récemment pour ne plus s’occuper que des pages culture. À la question «comment fait-on pour passer de l’effervescence d’une salle de rédaction au calme d’un atelier ?», il répond d’un air amusé que son maître, Toti Scialoja, qui fut aussi celui de Pino Pascali et de Jannis Kounellis, disait : «Le matin, je suis dans l’atelier et ensuite, ça suffit.» Trouver justement l’artiste avant l’heure du déjeuner n’est en rien une sinécure. Rendez-vous est pris devant l’église del Santo Volto di Gesù, dans le sud de Rome, une réalisation assez étonnante de Piero Sartogo et Nathalie Grenon inaugurée en 2006, emplie d’œuvres d’Eliseo Mattiacci, Carla Accardi, Marco Tirelli, Mimmo Paladino et Kounellis. Personne n’imagine qu’à quelques kilomètres de là, au bout d’un chemin de campagne interminable, aux confins de ce quartier périphérique de la Magliana, les baraques de fer cachées par un parterre de roseaux abritent l’atelier de Gregorio Botta. En ouvrant une porte qui grince, il nous confie : «J’ai commencé à faire du journalisme à 21 ans, mais au bout de deux ans, j’ai compris que je ne pouvais pas faire que ce métier. Je me suis inscrit à l’Accademia di Belle Arti et à partir de là, j’ai commencé une double vie. Il y a un livre extraordinaire de Thomas Mann, Joseph et ses frères : son histoire est celle de Joseph, qui, trahi par ses frères envieux, finit dans la prison du pharaon. Or, comme il sait lire les songes, il conquiert sa confiance et devient son conseiller puis son ministre, ce qui lui permet de protéger les Hébreux d’Égypte. Cette figure de de la Genèse, qui était tout à la fois un homme public et un homme religieux, m’a beaucoup inspiré. Évidemment, par “religieux”, j’entends une dévotion à une spiritualité laïque, à un sacerdoce esthétique, si je peux le qualifier ainsi. L’idée qu’il soit possible de suivre un double parcours m’a aidé, c’est un équilibre qui a fonctionné.»
 

Gregorio Botta dans son atelier. © Simon d’Exea
Gregorio Botta dans son atelier.
© Simon d’Exea

La célébrité d’un discret
Longtemps, la carrière de Gregorio Botta est restée confidentielle en Italie, alors qu’il montrait déjà son travail en Chine, à Séoul ou en Allemagne. Son extrême modestie et surtout la peur d’être accusé de profiter de son statut de personnalité en vue  la polémique surgit à chaque papier élogieux  l’ont empêché de se mettre en avant. Récemment, les curateurs sont pourtant devenus de plus en plus insistants : le célère Achille Bonito Oliva a présenté Accendere una lampada e sparire à la fondation Volume! à Rome en 2009. Le MACRo, musée d’Art contemporain de la ville, lui a ouvert ses portes en 2012 («Gregorio Botta. Rifugi»). Vincenzo Trione, commissaire du pavillon italien lors de la dernière Biennale, l’a invité aux Marchés de Trajan en 2013 («Post-classici») et en 2015, à la Triennale de Milan («Gregorio Botta. Un’altra ultima cena»). En 2014, Lóránd Hegyi, alors directeur du musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne, a également assuré le commissariat de son exposition «INWATER», au Palazzo Te à Mantoue. L’hiver dernier, celle lui étant consacrée à la Pescheria de Pesaro prenait la suite de celle de Jannis Kounellis. Alors qu’il s’affaire à ôter les papiers bulle qui recouvrent certaines œuvres, tout juste rentrées de son exposition au musée d’art contemporain de Santiago du Chili, Botta revient sur cette question de l’engagement en art. «Toute la partie politique de mon être était déjà dans le métier de journaliste. Je ne crois pas qu’un travail qui dénonce la brutalité du monde soit utile aujourd’hui, car le public de l’art la connaît déjà.» À ses yeux, lorsque Ai Weiwei mime la position dans laquelle le corps du petit Alan Kurdi a été retrouvé sur la plage de Lesbos, il s’agit de simple «publicité artistique».

Un art du silence
L’univers de Gregorio Botta est au contraire une invitation à l’introspection. Ses œuvres tendent à créer un espace métaphysique et un peu inaccessible qui permet de s’isoler du bruit continuel nous entourant et du flux d’images incessant auquel nous sommes confrontés. Si ses travaux sont aujourd’hui en grande majorité des installations  souvent monumentales , dans un coin, une pile de tableaux est recouverte d’un linge. «Mes premiers tableaux étaient déjà des objets d’art dans l’espace. En travaillant la cire, j’utilisais du papier, qui devenait un peu transparent et laissait entrapercevoir le mur derrière. L’œuvre entrait alors en relation directe avec le lieu. À un certain moment, j’ai commencé à travailler sur du verre pour accentuer le jeu avec cette présence. Un jour, j’ai ôté les cadres.» Depuis le début des années 1990, l’artiste reprend les mêmes formes élémentaires. L’anneau tracé à l’aquarelle sur du papier de riz, puis recouvert de cire dans ses premières peintures, est désormais projeté sur la paroi des murs, à partir du reflet de la lumière sur la forme gravée dans la pierre et remplie d’eau «peindre avec la seule lumière». Avec le temps, ses œuvres ont acquis une atmosphère de sacralité, mais aussi une radicalité. La petite maison, apparue pour la première fois en 2009 à la fondation Volume!, qu’elle soit un clin d’œil à la caverne de Platon ou au temple de la Fortune virile (le temple de Portunus), est une forme universelle qui parle à tous. Au Palazzo Te, l’une de ses déclinaisons contenait un livre dont les pages tournaient toutes seules. En nous montrant le petit ventilateur qui permet ce tour, Botta semble comme étonné lui-même de l’effet produit par le lyrisme de cette image. Un instant, l’artiste devient spectateur de son propre travail. Il se trouve bien en peine lorsque nous lui demandons de voir ses dessins. «Je pars toujours d’une intuition. Je commence à faire des petites esquisses sur le papier. Elles me permettent de comprendre si le travail est réalisable, mais je les jette ou les perds toutes.» L’artiste cherche les maquettes lui servant à contrôler les mesures et les proportions des grandes sculptures, mais est vite contraint d’abandonner. Il est à peine possible de se frayer un chemin dans le dédale de matériaux posés à même le sol.

 

«INWATER. Here Lies One whose Name was Writ in Water», Palazzo Te, Mantoue, 2014. © Veronica Gaido
«INWATER. Here Lies One whose Name was Writ in Water», Palazzo Te, Mantoue, 2014.
© Veronica Gaido

Retour à la simplicité
C’est un peu un paradoxe de voir ces œuvres extrêmement dépouillées au milieu d’un tel capharnaüm : même les tables sont couvertes d’outils, de livres, de pots de peinture, de perceuses, de pains de cire, de fers à repasser… Tous les artistes avec lesquels il a fréquenté l’Accademia di Belle Arti ont trois ou quatre assistants dans leurs ateliers luxueux de San Lorenzo, dont certains s’occupant exclusivement de leurs liens avec les galeries ou de la gestion de leurs archives. Pas Gregorio Botta. Évidemment, personne ne tente de lutter contre le désordre de son atelier, mais sa double vie lui a permis de garder une distance avec les sollicitations ininterrompues du monde de l’art et de poursuivre, lentement, un cheminement artistique extrêmement cohérent. Il conserve la même fascination depuis l’adolescence pour le message qui figure sur la pierre tombale de John Keats (1795-1821), au cimetière protestant de Rome : «Here Lies One whose Name was Writ in Water» («Ici repose celui dont le nom était gravé dans l’eau»), qu’il considère comme le fil conducteur de ses recherches, tant plastiques que spirituelles. Dans la cour du Palazzo Te, chef-d’œuvre absolu de la Renaissance, Botta avait placé neuf grandes plaques de plomb. Sur chacune d’elles, les lettres d’un des neuf mots de la phrase de Keats était incisées, d’où s’échappait un filet d’eau : une image extrêmement simple. «Tout mon travail est finalement une réflexion autour de la fragilité, de l’acceptation du passage du temps et de son impermanence», conclut-il. Plus que quiconque, l’homme public qui a suivi le chaos de l’actualité pendant quarante ans est conscient de la nécessité de ces questionnements. Il est surtout capable de les mettre en images avec beaucoup de simplicité et de poésie, signes d’une grande générosité.

GREGORIO BOTTA
EN 4 DATES
2012
«Rifugi», musée d’Art contemporain de Rome (MACRo)
2014
«INWATER. Here Lies One whose Name was Writ in Water», Palazzo Te, Mantoue
2015
«Un’altra ultima cena», Triennale de Milan
2016
«Latidos : tierra y tiempo», MAC, Santiago du Chili
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne