Gitte Ørskou, vers un modèle nordique ?

Le 21 novembre 2019, par Dimitri Joannides

Début septembre, la conservatrice danoise a pris la tête du Moderna Museet à Stockholm, le plus important musée d’art moderne et contemporain de Suède.

Gitte Ørskou
© Åsa Lundén/Moderna Museet

Une Danoise à la tête du plus grand musée suédois, vous avez dû faire des jaloux…
En Scandinavie, solliciter les compétences de ses voisins est une chose assez commune. Le musée national d’Oslo en Norvège est dirigé par un Danois, celui d’Helsinki par un Suédois… Lorsque vous avez la chance de disposer d’un vivier de conservateurs au profil international, souvent passés par les plus grandes institutions de la planète, il faut le prendre comme une chance. En matière culturelle, un lien naturel a toujours soudé les pays scandinaves. Et s’il peut nous arriver de nous emmêler entre le suédois, le finnois, le danois ou le norvégien, la langue de travail reste majoritairement l’anglais.
Les collections dont vous avez désormais la charge reflètent-elles cette ouverture internationale ?
Nous possédons en effet le plus important fonds d’art moderne d’Europe du Nord. Depuis sa création en 1958, le Moderna Museet mène sans discontinuer une politique d’acquisition ambitieuse, doublée de généreuses donations, qui lui a permis de présenter très tôt des œuvres significatives de Pablo Picasso, Marcel Duchamp, Robert Rauschenberg, Niki de Saint Phalle… Il en va de même s’agissant des expositions temporaires. Sans compter que nous possédons très logiquement la plus riche collection d’art suédois au monde, et que celle-ci continue à grandir d’année en année, puisque c’est l’une des missions assignées au musée national que nous sommes. Enfin, notre fonds photographique, fort de plus de 130 000 clichés, est sans doute l’un des plus importants au monde.

 

Le Moderna Museet, à Stockholm, construit entre 1994 et 1998 sur les plans de l’architecte espagnol Rafael Moneo.
Le Moderna Museet, à Stockholm, construit entre 1994 et 1998 sur les plans de l’architecte espagnol Rafael Moneo. © Åsa Lundén/Moderna Museet


Quelle marge de manœuvre le ministère de la Culture vous laisse-t-il ?
Bien que nous soyons sous sa tutelle, nous jouissons d’une grande indépendance, tant du côté de la programmation que de celui des acquisitions. En cela, la Scandinavie cultive une tradition de transparence qui empêche, ou rend du moins très difficile, toute tentative de népotisme. Ici, et contrairement à d’autres pays où il peut arriver au pouvoir exécutif de se laisser aller à une certaine folie des grandeurs, jamais un ministre ne m’appellera pour tenter de m’imposer une vision ou faire pression sur l’institution. Mais la contrepartie de cette liberté, c’est bien sûr une entière disponibilité pour le public suédois.
Le Danemark, où vous avez travaillé pendant vingt ans, est-il sur la même longueur d’onde ?
Pas exactement. En Suède, l’art contemporain est plus soutenu et moins marginalisé qu’au Danemark, où je voyais chaque année mes crédits fondre comme neige au soleil. Au Moderna Museet, ce serait plutôt la tendance inverse, car l’État a parfaitement conscience du rôle de la culture dans le développement économique et social du pays. À la décharge des Danois, Stockholm est un pôle touristique qui draine un nombre incroyable de visiteurs étrangers. Mais, quelles que soient leurs différences en matière de politique culturelle, les deux pays bénéficient en tout cas d’un soutien sans faille de leurs familles royales respectives. Cela peut paraître anecdotique en France, mais quand un roi ou une reine envoie une marque de soutien à un musée ou à une exposition, cela procure toujours un plaisir immense à son directeur !

Parler d’une œuvre d’art dans un salon avec des amis, c’est autre chose que d’admirer une toile accrochée à un mur blanc dans un musée.

Les crédits vous étant alloués suffisent-ils à équilibrer vos comptes ?
Je dirais que notre budget de fonctionnement est correct, mais heureusement qu’il existe des donateurs, des amis du musée et des sponsors pour nous accompagner tout au long de l’année. Mon expérience en matière de collecte de fonds dans mes précédents postes est certainement l’une des raisons qui expliquent ma présence à la tête du Moderna Museet : au Danemark, au musée d’art moderne d’Aalborg, j’allais chercher moi-même dans le privé 70 % de mes budgets. D’autant que, contrairement à la France, l’accès aux musées publics est gratuit, ce qui complique d’autant l’équation !
Quelle sera votre principale mission ?
Me concentrer sur l’ouverture du musée à un public de non-initiés et dépasser le seuil des 600 000 visiteurs, que nous avons failli franchir en 2018. Je suis moi-même une art addict et ai suivi un parcours académique, mais je veux avant tout en faire un lieu d’échange ouvert à tous.

 

Julia Margaret Cameron (1815-1879), The Mountain Nymph, Sweet Liberty, 1866, photographie sur papier albuminé, 36,5 x 28,5 cm.
Julia Margaret Cameron (1815-1879), The Mountain Nymph, Sweet Liberty, 1866, photographie sur papier albuminé, 36,5 28,5 cm. © Åsa Lundén/Moderna Museet


Tous les conservateurs le souhaitent, mais c’est souvent un vœu pieux !
Je ne suis pas d’accord. Oui, les bases d’une telle institution, ce sont des expositions, des collections et des événements parfois pointus… Mais un musée, c’est aussi une manière d’accueillir les visiteurs, et cela commence dès le hall d’entrée. En la matière, la Suède a une bonne longueur d’avance et depuis de nombreuses décennies, avec des programmes éducatifs et d’apprentissage de qualité que nous envient bien des conservateurs à l’étranger. Mes 160 collaborateurs me jugeront, bien sûr, sur la manière dont j’établis le programme à venir. Mais ils m’attendront au tournant également sur d’autres sujets cruciaux comme la relation que le musée doit entretenir avec les familles, les plus jeunes, les publics défavorisés… Vous êtes encore dubitatif ? Voici un exemple qui finira de vous convaincre : quand j’étais en poste à Aalborg, le musée a dû fermer quelques mois pour restauration. J’étais à la tête d’un musée sans bâtiment ! J’ai donc organisé des expositions itinérantes chez des Danois, au cœur même de maisons de villages ou dans des appartements de banlieue. Un Picasso accroché au mur de la cuisine de monsieur Tout-le-Monde ? On l’a fait ! Une sculpture en résine géante au milieu d’un salon où des enfants jouent avec leur chien ? On l’a fait ! J’avais en outre fait en sorte que ces expositions organisées les week-ends fassent l’objet d’émissions diffusées aux heures de grande écoute sur la télévision nationale. Vous n’imaginez pas le retentissement populaire de cette initiative ! Je considère que nous avons changé la vie de familles qui ont accueilli du public, discuté des œuvres avec leurs proches… Parler d’une œuvre d’art dans un salon avec des amis, c’est autre chose que d’admirer une toile accrochée à un mur blanc dans un musée. Nous avons redonné confiance à des personnes pour qui aller voir une exposition restait intimidant.
Vos choix de programmation seront donc hautement stratégiques ?
Oui, en particulier parce que nous sommes, de manière peut-être plus marquée encore qu’en Europe méridionale, soumis à une obligation d’éducation du public par l’art. Les pays scandinaves ont par exemple été les premiers, dans les années 1960, à systématiquement programmer des visites scolaires à destination d’un très jeune public. Couplé à notre politique de gratuité, cela a créé une grande différence à l’échelle d’une ou deux générations. Si les programmes s’établissaient plusieurs années en amont, je souhaiterais promouvoir et développer une forme d’expérience totale en lien avec les collections. À court terme, cela passe par un nouvel accrochage pour présenter les enchaînements historiques sous un autre angle et sortir l’histoire de l’art de l’image statique qu’elle peut donner. Pourquoi ne pas tenter une approche liée à l’histoire de la philosophie, par exemple ? Je crois qu’il est possible de toucher la vie des gens car, après tout, les œuvres d’art ne font que refléter les évolutions de la société. 

à voir
Moderna Museet,
4, Exercisplan, Stockholm, tél. : +46 8 52 02 35 00.
www.modernamuseet.se 
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