Gilbert Albert, inventeur de bijoux

Le 24 janvier 2019, par Anna Aznaour

En hommage à Gilbert Albert décédé mardi, nous republions l'interview réalisée au début d'année.
Rencontre avec le créateur suisse, mondialement connu pour ses bagues à billes interchangeables, ses colliers aux météorites et son franc-parler déroutant qui lui a valu autant d’amitiés solides que d’inimitiés coriaces.

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En s’asseyant sur le siège devant le mien, cette dame bon chic bon genre a jeté un regard éclair en ma direction puis a décroché son collier de perles pour le déposer dans son sac. À l’entracte, elle l’a remis, pour l’enlever à nouveau pendant la deuxième partie du concert», se remémore Gilbert Albert (né en 1930). L’étudiant bijoutier qu’il était à l’époque n’avait, de toute évidence, guère inspiré confiance à sa voisine. Pas plus que son talent de dessinateur à son conseiller d’orientation, qui lui avait demandé d’esquisser un joueur de tennis. Fasciné par le travail du peintre sur émail Charles Poluzzi, l’adolescent de 15 ans avait produit un dessin miniaturisé qui lui valut pour verdict «aucune aptitude artistique». Un avis ignoré par son père, ouvrier, qui l’envoya à l’École des arts industriels de Genève. Ce choix ingénieux révéla l’enfant, secret et renfermé, à lui-même d’abord et au monde entier plus tard. Mais avant, il y a eu ce que les Genevois appellent le «tour de ville», c’est-à-dire les emplois successifs chez plusieurs marques horlogères. Chez Patek Philippe, son passage sera marqué par l’invention des premières montres asymétriques de l’enseigne. Après dix-sept ans dans l’horlogerie, le créateur se décide alors à voler de ses propres ailes et s’installe en plein centre-ville pour se lancer dans la joaillerie. Avec le succès que tout le monde connaît. Les bijoux à billes interchangeables, les colliers à météorites et d’autres créations plus sculpturales les unes que les autres sont sa signature. Après une rencontre lors de la vente aux enchères consacrée à ses bijoux à l’hôtel Piguet de Genève en décembre dernier, celui qui, à bientôt 90 ans, se définit comme «juste un homme heureux» a accepté d’être interviewé dans son atelier. Sans faux-semblant ni langue de bois.
 

Parure en or jaune, bois d’Araucaria, gouttes d’opale de feu et diamants.
Parure en or jaune, bois d’Araucaria, gouttes d’opale de feu et diamants.

Le travail de design dans l’horlogerie, où vous avez débuté, diffère-t-il de celui dans la joaillerie ?
Le travail créatif est le même, dans la mesure où il faut inventer l’inédit. Sinon, il ne s’agit pas de création mais de copie, voire de plagiat. Ce dernier est d’ailleurs plus fréquent que l’on ne croit, parce qu’au fond le talent, c’est-à-dire l’aptitude à concevoir le jamais-vu, est une injustice. Et ceux, très nombreux, qui en sont privés tentent de l’enrayer en volant le fruit du labeur de ceux qui en sont dotés. Démarche valable autant en ce qui concerne les idées que les biens durement gagnés par ces «chanceux»…

Parmi toutes les pièces que vous avez conçues, laquelle vous a demandé le plus d’ingéniosité ?
Le pendentif créé et exposé à Londres en 1965, intitulé «Or fin et carré d’or gris». La particularité de cette création est que sa matière première, l’or, a été travaillée telle que la nature nous l’a donnée, c’est-à-dire en pépites. Exactement comme l’or natif brut, extrait de la terre sous forme de paillettes ou de micro-grains qui sont généralement disséminés comme la rosée dans les veines du sol et des rochers. Cette réalisation était la première signature de ma philosophie, qui veut que chaque bijou porte la trace de la main de son créateur, et non pas les estampes impersonnelles des machines qui les crachent en nombre.
Qu’est-ce qui vous inspire ? Avez-vous des rituels pour conjurer la malédiction de la feuille blanche ?
La question ne s’est jamais posée à moi en ces termes. D’abord, parce que ce travail a toujours été mon gagne-pain, et non un loisir tributaire de mon humeur du jour. D’ailleurs, mes premiers croquis, je les ai faits sur du papier d’emballage, parce que je n’avais pas les moyens d’acheter des feuilles blanches. Ensuite, le processus créatif s’est imposé comme un besoin vital dès ma période d’apprentissage, à l’École des arts industriels, au même titre que manger et dormir. Tant que je serai en vie, je ne pourrai m’en passer.

 

Broche en or gris, coraux blancs, perles de Chine et diamants.
Broche en or gris, coraux blancs, perles de Chine et diamants.

Pouvez-vous évoquer votre processus créatif ?
Au commencement, il y a toujours l’écriture de l’œuvre que je vais réaliser. Cette écriture est le graphisme qui m’est propre. À l’instar de Christian Dior et de sa géométrie des lignes H, A et Y, j’ai mon alphabet, composé de quelques traits de base qui signent le caractère de chaque œuvre. Ce squelette, au fur et à mesure de ma réflexion et de mes recherches, va évoluer en un bijou grâce aux détails qui vont l’habiller, jusqu’à l’aboutissement de mon idée de départ.

Parmi toutes les matières avec lesquelles vous avez travaillé, laquelle a été la plus insolite ?
La météorite qui provenait de la planète Mars. Mais aussi les coraux dorés, qu’aucun créateur des temps modernes n’avait utilisés avant moi. Faire de la sculpture avec les matériaux naturels m’a toujours fasciné, car, compte tenu de la richesse de leurs couleurs et de leurs formes, les possibilités d’usage sont quasi inépuisables.
Il paraît que vous chinez dans le monde entier. Est-ce vrai ?
Oui, en partie. Je «chine» à travers mes connaissances, guidé par mon goût de l’insolite offert par la nature. C’est le cas des fulgurites que Théodore Monod avait apportées de Lybie. Il s’agit de morceaux de silice naturelle, formés sur une roche sous l’impact de la foudre qui a vitrifié le sable, d’où leur nom populaire de «pierre de foudre». Il s’agit, en somme, d’une sorte d’éclair fossilisé. Le collier que j’ai créé avec ces pierres grises est un bijou très personnel… Au même titre que celui réalisé plus tard avec les empreintes digitales de sa propriétaire. L’idée centrale de mes créations est d’offrir à mes clientes un «passeport joaillier» qui révèle au monde leur personnalité unique.

 

Parure en or jaune et gris, fulgurites, perles de Chine et diamants.
Parure en or jaune et gris, fulgurites, perles de Chine et diamants.

On dit pourtant que les diamants sont les meilleurs amis des femmes…
Dans ma vision du monde, les pierres dites «précieuses» ne constituent pas une vérité universelle de valeur. D’autant plus qu’un nombre certain de ces joyaux sont tachés de sang… Ce qui compte vraiment, c’est notre lien avec les objets et la place qu’on leur accorde dans notre vie. Regardez les porte-bonheur. Sont-ils tous en diamant ?
La jeune génération semble peu intéressée par les antiquités. Est-ce le début de la fin, pour le second marché ?
Non, pas du tout. Ce n’est pas parce que les jeunes d’aujourd’hui sont accros aux réseaux sociaux et aux gadgets technologiques qu’ils sont différents des générations précédentes. À regarder de près, depuis que l’humanité existe, la société dans son ensemble n’a pas vraiment changé. La proportion de différence entre rêves et aspirations diverses doit, à mon avis, être très stable à chaque époque. Il y aura toujours des gens intéressés par les objets qui ont une histoire et un vécu pendant que d’autres préféreront le neuf, voire l’impersonnel.
Les enchères en ligne sont-elles, selon vous, une menace pour les hôtels des ventes ?
Je ne crois pas. Quand bien même acheter sur Internet serait la nouvelle tendance, la nature humaine ne change pas. C’est pourquoi les gens auront toujours besoin de lieux chics comme les hôtels de ventes, soit pour acquérir ce qui les passionne, soit pour se tenir informés des «nouveautés» de ce marché, soit pour montrer aux autres ce qu’ils possèdent de plus qu’eux. En résumé, le besoin de voir, d’être vu et de se comparer perdurera toujours. Comme la vanité et, heureusement, l’amour des beaux objets. 

À lire
Gilbert Albert, Mémoires mises à jour, éditions Slatkine, 2017, 196 pages, 65 CHF,
Création d’hier, d’aujourd’hui, de demain, éditions Slatkine, 2016, 158 pages, 95 €.
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