Giambono et di Fredi, deux peintres primitifs mis en boîtes

Le 22 avril 2021, par Carole Blumenfeld

Point de Cimabue découvert dans une cuisine en 2021 – l’année est cependant loin d’être achevée – mais deux petits Primitifs inédits dans leurs coffrets du début du siècle dernier, donnés à Bartoldo di Fredi et Michele Giambono.

Bartoldo di Fredi (1330-1410), Saint Antoine abbé , panneau de registre supérieur de retable, trapézoïdal avec arcade ogivale polylobée, einture à l’œuf et fond d’or sur panneau de bois, 34,5 23 cm.
Estimation : 40 000/ 60 000 €

Secrets bien gardés… Les deux panneaux primitifs de Poitiers ne livreront jamais toute leur histoire ! Un reçu indique bien que les œuvres furent acquises chez « E. Vinot » en 1936. Au dos du Saint Antoine abbé, l’inscription suivie de la date de 1881 et le cachet de cire rouge — non identifiable — pourront un jour être loquaces, mais comme pour le Cimabue, nous en sommes réduits à de simples hypothèses. Dans quelle chapelle secondaire, quel dépôt ou quel grenier furent-ils relégués pendant des lustres avant d’être sectionnés pour être présentés de manière plus attrayante par des fournisseurs avides de répondre à l’engouement pour ces « gothicités » ? Furent-ils acquis in situ, comme des souvenirs du Grand Tour, ou rapportés par des marchands lors de l’une de leurs tournées dans la Péninsule ? À quelle date, d’ailleurs ? Toutes les œuvres de Primitifs ne proviennent pas de la dispersion de la collection du cardinal Fesch ! Il y a tout lieu de croire que celles-ci furent transformées et dispersées à la fin du XVIIIe ou au XIXe siècle, lorsque ces peintres commencèrent à attirer l’attention des pionniers, Lanzi, Artaud de Montor, von Rumhor, Séroux d’Agincourt en tête, suivis justement par Cacault et Fesch, et plus tard par Campana. Leur moisson incita une coterie de marchands, florentins et romains pour la plupart, à aller puiser dans les fonds des églises des provinces italiennes, où le clergé local était trop heureux de céder ces vieilleries gothiques à vil prix.
 

Michele Giambono (documenté à Venise entre 1420 et 1462), Christ de douleurs, fragment de panneau de dévotion, peinture à l’œuf et fond d’
Michele Giambono (documenté à Venise entre 1420 et 1462), Christ de douleurs, fragment de panneau de dévotion, peinture à l’œuf et fond d’or sur panneau de bois résineux, fil vertical, 18 13 cm (détail).
Estimation : 30 000/40 000 


Provenances anciennes
En quelques décennies seulement, ce goût ne fut plus réservé à une élite d’érudits passionnés mais prit une envergure tout autre, et marchands et artistes italiens furent submergés par la demande. Les deux œuvres de Poitiers en disent long en revanche sur leurs provenances anciennes. Du fait de sa forme trapézoïdale avec arcade ogivale polylobée, le Saint Antoine abbé est selon toute vraisemblance un élément du registre intermédiaire, entre les panneaux du principal et les pinacles, d’un retable siennois de Bartolo di Fredi – le poinçon en forme de trèfle utilisé pour souligner les bords de l’arcade est identique à celui dont il usa pour plusieurs autres tableaux. Le cabinet Turquin propose de le rapprocher de deux autres ensembles réalisés dans les années 1380 pour l’église San Francesco de Montalcino : le retable Griffi-Cacciati destiné à la chapelle Saint-Pierre — partagé aujourd’hui entre le Museo Comunale de Lucignano et la pinacothèque de Sienne — ainsi que le polyptique du Couronnement de la Vierge provenant de la chapelle de l’Annonciation, dont la partie centrale se trouve au Museo Civico e Diocesano d’Arte Sacra de Montalcino, tandis que certains panneaux sont au Los Angeles County Museum of Art, aux Musées du Vatican, à Great Bookham en Angleterre et à Varsovie. Les historiens de l’art s’affairent déjà depuis longtemps pour identifier un autre retable de Bartolo di Fredi, dont un Saint Étienne est conservé au Victoria and Albert Museum, une Sainte Lucie à l’Ashmolean d’Oxford, une Sainte Catherine à Altenbourg. Le panneau de Poitiers devrait ouvrir un nouveau champ d’investigation, en espérant que ses compagnons réapparaissent au fur et à mesure des années. D’ores et déjà, nous pourrions imaginer en raison du sujet une appartenance à un retable destiné à une fondation hospitalière. Faut-il, comme le propose le cabinet Turquin, y voir un autre retable commandé par la famille Cacciati, laquelle était liée à l’hôpital de la Miséricorde de Montalcino ? Le Christ de douleurs est peut-être moins mystérieux. L’expert propose de rapprocher ce fragment de panneau de dévotion, sectionné sur ses quatre côtés, de deux œuvres de Michele Giambono – conservées dans la collection Emo Capodilista de Padoue et au Metropolitan Museum of Art – où le Christ présente le même sentiment de souffrance, les mêmes plaies et la même couronne. Le panneau du Metropolitan, de loin le plus raffiné, le montre à mi-corps, les bras étendus le long de celui-ci pour montrer ses stigmates, tandis qu’un saint François peint en miniature est placé à sa gauche. Il serait tentant d’imaginer que si un saint accompagnait le Christ de Poitiers, celui-ci ait été sectionné pour faire deux œuvres d’une. Le musée du Petit Palais d’Avignon conserve par exemple une tête de Christ du XIIIe siècle dont le bras gauche, avec saint Jean, se trouve aujourd’hui au Museu Nacional de Belas Artes de Rio de Janeiro. Rien n’est impossible.
Une ardente recherche
Le découpage de ces deux panneaux pour les réinventer et leur montage dans des boîtes du début du XXe siècle tendues de velours vert et violet, sur lesquelles figurent des cartels en français, furent certainement réalisés en deux temps, peut-être avec plusieurs décennies d’écart. Face à ces écrins désuets, et désormais rarissimes, difficile de ne pas songer à une Nélie Jacquemart ou une Isabella Stewart Gardner, mais surtout aux pages d’En route de Joris-Karl Huysmans, où son protagoniste, Durtal, pénètre dans la foi grâce à cette peinture mystique et où il imagine une église idéale, décorée de « tableaux de Fra Angelico, de Memling, de Grünewald, de Gérard David, de Rogier van der Weyden, de Bouts »… Nous pourrions aussi citer Du côté de chez Swan, où Proust mentionne Giotto, Angelico et Benozzo Gozzoli, car derrière les vitrines, ces panneaux des XIVe et XVe siècles incarnent un temps perdu…

samedi 22 mai 2021 - 01:30 - Live
Poitiers - 22, boulevard du Grand-Cerf - 86000
Hôtel des Ventes de Poitiers Boissinot & Tailliez
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