Gazette Drouot logo print

Ghada Amer en son jardin

Publié le , par Henri-François Debailleux

Dix-huit ans après l’exposition que lui a consacrée le CCC OD, Ghada Amer revient à Tours, avec de nouvelles œuvres. Entretien avec une artiste aussi rare que recherchée.

Ghada Amer en son jardin
Ghada Amer
© Scott Seifert - Courtesy Arts_Industry


Pourquoi avez-vous choisi de réactualiser pour la troisième fois l’installation Cactus Painting dans la grande nef du CCC OD ?
Je la considère comme la première et véritable version aboutie en un sens. Lorsque je l’ai initiée en 1998, on nous a retiré les fonds en plein montage et il nous a été impossible d’acheter tous les cactus. Je n’ai pu la finir et l’ai d’ailleurs intitulée Cactus Painting Unfinished. La deuxième fois, en 2000, Alain Julien-Laferrière, le directeur du CCC qui était alors situé rue Marcel-Tribut, m’avait proposé de l’installer dans une salle à l’intérieur. Je n’avais pas eu le temps de bien la penser, elle était trop petite, il y avait peu de lumière. Je me souviens mal de cette œuvre, je crois même que nous n’en avons pas d’images. Donc, pour moi, celle-ci est la première réalisée, contrôlée, aboutie. J’aime beaucoup faire des réactivations parce qu’au début, je n’abordais ces installations de manière ni scientifique, ni architecturale. Les problèmes étaient récurrents. Un jour, j’ai compris que j’avais besoin d’un ingénieur ou d’un architecte pour compléter mes dessins et arriver à un résultat plus abouti.
Comment est née votre envie de travailler sur l’idée du jardin ?
C’est une vieille histoire qui a commencé en 1997 au centre d’art du Crestet, près de Vaison-la-Romaine. Jany Bourdais, le directeur, m’avait invitée et m’avait proposé de réaliser une œuvre en extérieur. Je n’en avais aucune envie, je n’avais jamais fait cela. J’ai passé une nuit sur place et je n’en ai pas dormi. Puis j’ai réfléchi au travail de broderie que je faisais dans mes tableaux et j’ai eu envie d’en transposer le côté domestique à l’extérieur. J’ai alors eu l’idée de faire un jardin. J’ai réalisé une œuvre, L’Espace à effeuiller la marguerite. L’année d’après, la curatrice et critique d’art Rosa Martinez m’a sollicitée à son tour pour intervenir à Sagunto, près de Valence, où j’ai ébauché le premier Cactus Painting. Tel un déclic, j’ai décidé de continuer à faire des jardins. Par la suite, Rosa Martinez m’a invitée à plusieurs reprises, notamment à Santa Fe où j’ai conçu Love Park, à Pusan en Corée pour Women’s Qualities, et à Venise pour le Yin-Yang Garden. Elle m’a beaucoup encouragée et c’est grâce à elle que j’ai développé cet aspect important de mon travail.
Cactus Painting est une référence directe à Josef Albers. Pourquoi ce clin d’œil ?
Tout simplement parce que je l’apprécie particulièrement ! Il en est de même avec tous les artistes auxquels je me réfère quelquefois dans mon travail. L’on trouve malheureusement très peu de femmes, cette période de la peinture américaine  qui me passionne  s’illustrant majoritairement par des hommes. J’ai néanmoins réussi à rendre hommage à Agnès Martin dans une de mes œuvres récentes.

 

Ghada Amer Cactus Painting, exposition au CCC OD, juin 2018.
Ghada Amer Cactus Painting, exposition au CCC OD, juin 2018. © F. Fernandez - CCC OD, Tours

N’y a-t-il pas, en même temps, dans Cactus Painting, une dénonciation de la domination masculine ?
Oui, mais les hommes ne l’ont pas fait exprès, ils n’ont pas choisi leur sexe. Ils sont simplement nés dans ce type de société, ils ont été élevés comme ça, ils ont fait leur boulot. Et dans ce registre, ils ont quand même fait quelque chose de magnifique ; dans un sens, ils nous ont même montré le chemin. Ce que je critique, ce ne sont pas les peintres eux-mêmes, mais la société, le mécanisme qui a écarté les femmes.
Quelle est l’importance de la dimension politique de votre travail ?
J’ai toujours voulu faire un travail politique, mais sans oublier l’esthétique. À la fin des années 1980, j’ai eu un professeur à la villa Arson qui a beaucoup compté pour moi. Joseph Mouton nous faisait travailler uniquement autour du beau, alors que ce n’était pas la mode de parler de beauté. L’idée du beau était même affreuse, il fallait que ce soit intelligent, cérébral, mais visuel, non. C’était très frustrant ! J’étais précisément venue à l’art pour cette notion du beau et il m’a confortée dans cette direction. Depuis, j’ai toujours voulu faire un travail qui soit visuellement fort et beau, pour pouvoir attirer les gens vers mon propos. Bien loin de faire des slogans en noir sur blanc, c’est mon langage et ma façon d’essayer de faire découvrir et comprendre mes sujets qui sont politiques.
Vous considérez-vous comme féministe ?
Oui, mais je ne fais pas un art féministe. Je suis féministe parce que je suis une femme qui défend ses droits. Je pense que l’art féministe est un art qui veut aboutir à un changement radical immédiat. Ce n’est pas ce qui m’intéresse. Je cherche à faire de beaux tableaux, de belles installations pour donner à réfléchir. Je ne fais que poser des questions. Mon travail se nourrit de questions auxquelles il n’y a aucune réponse ou, tout du moins, auxquelles je n’ai pas la réponse car ce sont des questions très autobiographiques : quand je parle de sexualité, il s’agit de ma sexualité avant tout. Je viens d’une famille religieuse où la sexualité était taboue. Dans mes œuvres qui évoquent la guerre, ce sont des guerres qui m’ont profondément marquée et m’ont fait enrager. Sur un plan technique, je brode dans mes tableaux : lorsque j’ai pris conscience que la peinture était faite par des hommes, j’ai voulu utiliser un moyen féminin. Comme un défi. Peut-être faut-il voir là, dans ce refus de peindre, mon côté féministe. Pour peindre, je dois broder : dans mes œuvres, c’est ce médium  et non pas le tableau en lui-même  qui raconte un acte politique.

 

My Bang RFGA,  acrylique, broderie et gel médium. Exposition « Dark Continent » au CCC OD de Tours, juin 2018.
My Bang RFGA,  acrylique, broderie et gel médium. Exposition « Dark Continent » au CCC OD de Tours, juin 2018. © F. Fernandez - CCC OD, Tours. Courtesy Cheim & Read, New York

Peut-on dire que la femme est le sujet principal de vos tableaux ?
Oui. À la villa Arson, j’aimais beaucoup les séances avec des modèles vivants. Mon sujet préféré a toujours été de dessiner des corps de femmes nues, au-delà de toute dimension militante. L’histoire de l’art en est remplie avec une grande volupté, même quand les tableaux sont très religieux. Et puis, toutes ces femmes que je figure, c’est moi, non pas dans leur aspect physique mais psychologique. D’ailleurs, elles se ressemblent toutes. Elles représentent le canon de la femme au XXIe siècle, mince, jolie, jeune, blonde, parce que je ne veux pas parler de femmes africaines, orientales ou asiatiques. Si je les évoquais, on penserait que je parle de femmes opprimées. Les pays de l’Ouest sont convaincus qu’aucun problème n’affecte la gent féminine chez eux, alors que nombreux sont ceux qui ne sont pas résolus. J’ai donc choisi de peindre la femme du centre et non celle de la périphérie.
Que pensez-vous des prix de vos œuvres qui ont beaucoup grimpé dernièrement, pouvant atteindre 200 000 € ?
Il me semble que c’est une progression normale. En France, on pense qu’elles sont chères, mais il faut regarder les prix aux États-Unis qui sont beaucoup plus élevés, même pour des artistes de ma génération. Plus jeune, je ne vendais pas, j’étais nouvelle sur le marché, personne ne voulait de mes tableaux. Et maintenant, ma cote serait trop haute. Tout cela ne signifie pas grand-chose. Je préfère me concentrer sur mon travail et si je vends, tant mieux, si je ne vends pas, tant pis. Ce n’est pas grave si je garde des pièces : elles vaudront plus cher par la suite ! De toute façon, j’ai envie d’en conserver, désireuse depuis longtemps de créer une fondation en Égypte, où les gens n’ont que très peu accès à l’art contemporain. Le meilleur, donc, est à venir.

 

Ghada Amer
en 5 dates

1963Naissance au Caire, Égypte

1974 Arrivée à Paris

1989
Diplômée de la villa Arson, Nice

1992
Première exposition personnelle à l’Hôpital éphémère, Paris

1995
Installation à Harlem, New York, où elle vit encore aujourd’hui
Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne