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Gestion de collections, l’ère numérique

Publié le , par Silke Rochelois

La gestion de collections d’œuvres d’art n’est plus seulement une question de compétences humaines, mais fait aussi appel aux ressources digitales. Le point sur les défis concurrentiels et structurels du secteur.

Gestion de collections, l’ère numérique
 


Il fut un temps où la gestion d’une collection d’art dépendait principalement de compétences purement humaines. Désormais, elle se joue également sur le terrain des logiciels et des plateformes numériques. De fait, cette dématérialisation a donné une nouvelle dynamique à un domaine dont l’efficacité était jusque-là difficilement mesurable. Elle présente de nombreux avantages d’ordre opérationnel, tout en permettant des réductions de coûts. Qui sont les acteurs de ce marché ? Du côté des clients, on trouve les musées et autres institutions culturelles, mais aussi les galeries d’art, les collections d’entreprises et, bien sûr, les collectionneurs privés. De l’autre, des fournisseurs et prestataires qui s’avèrent toujours plus nombreux. En effet, le marché des services dans l’art, auquel appartient celui de la gestion de collections, est en nette croissance, en grande partie du fait de la globalisation du secteur et du déplacement plus fréquent des œuvres. Ces avancées technologiques ont toutefois aussi fait apparaître des défis corollaires de nature concurrentielle, voire structurelle. Où en est-on ? Il va sans dire, la numérisation des données a permis au domaine de la gestion de collections d’art de faire des progrès significatifs.
Une performance optimisée pour les institutions culturelles
Avec la mise à disposition de logiciels spécifiques et, plus récemment, de services en ligne, la gestion s’est améliorée. La documentation ainsi numérisée est devenue plus disponible, plus fiable et plus complète. Au-delà de l’organisation de l’information, ces nouveaux systèmes informatiques ont également permis d’impacter les actions et les procédés au sein d’institutions culturelles, en systématisant la gestion de leurs activités et de leur flux de travail, ou encore en améliorant la communication entre les employés, voire celle avec d’autres musées (partages d’informations et échanges facilités). Toujours concernant ces institutions, les nouvelles technologies permettent de se conformer aux normes et standards en vigueur dans le secteur, ainsi que de rationaliser les procédures et protocoles mis en place en interne. Plus généralement, la prise en charge, la préservation et le développement d’une collection sont ainsi optimisés, en ce que celle-ci comprend notamment les activités suivantes : la gestion des acquisitions et l’enregistrement de leur entrée dans la collection ; le catalogage avec description et historique précis de chaque objet ; l’archivage des documents et objets ne présentant plus un intérêt immédiat ; le traitement des prêts d’œuvres (par ou au profit d’une autre institution) et du transfert de responsabilité que cela implique ; la gestion et la documentation des retraits d’inventaire (cession, échange, destruction, perte) de la collection ; l’organisation de la conservation des œuvres et de la documentation relative à leur état ; la gestion de l’exposition ou de la visualisation d’un objet et bien d’autres postes d’activités encore, concernant la sécurité, les assurances, la valorisation, le transport, et les droits d’auteur qui peuvent être attachés à une œuvre. Un autre point à soulever est l’importance toujours grandissante que les institutions culturelles accordent à leur stratégie de communication. Celle tournée vers le public se fait de plus en plus par des sites Internet, dont la qualité et le contenu sont directement tributaires de la gestion des collections. Une raison supplémentaire pour les musées d’améliorer la gestion dématérialisée de leur collection.

Les effets de la concurrence commencent d’ailleurs à se faire sentir, par exemple avec l’acquisition en 2016 par Axiell de la société française Mobydoc, spécialisée depuis plus de trente ans dans la gestion de documentation patrimoniale en France, ou par celle de Collectrium par la maison de ventes Christie’s, en 2015.

Des prestataires plus nombreux pour une clientèle plus variée
Les fournisseurs et prestataires se sont multipliés, proposant des services ou produits adaptés à leur clientèle institutionnelle, mais également composée de collectionneurs privés. À titre d’exemple, on peut citer la société suédoise Axiell, présente dans bon nombre de pays, dont le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France ou encore les États-Unis et Abu Dhabi. La société fournit des logiciels de gestion de collections sur mesure (Adlib, EMu, Mimsy XG, Mobydoc) auprès de plus de trois mille quatre cents musées et galeries, comme le musée Van Gogh à Amsterdam ou la Fondation Cartier pour l’art contemporain, à Paris. À partir de 2016, Axiell s’est penchée sur des solutions de gestion de collections en ligne au profit de sa clientèle existante, mais aussi à destination des collections d’entreprises et des collectionneurs privés (Axiell Collections). Elle propose depuis peu un système de gestion d’actifs numériques (DAMS), l’objectif étant de faciliter non seulement l’accès à cette multitude d’actifs numériques (d’origine digitale ou virtuelle) stockés dans les systèmes de gestion de collections d’une institution, mais également la liaison entre les départements de gestion des collections et de marketing/communication au public. Un autre exemple est celui de la société d’origine américaine Collectrium, fondée en 2009, qui a de son côté lancé une plateforme numérique de gestion de collections l’année suivante. Elle offre une base de données accessible à distance, ainsi que d’autres services de gestion auprès d’une clientèle principalement constituée de collectionneurs privés. Plus récemment, en juin 2018, a été lancée une plateforme basée en Belgique, Arteïa, fondée deux ans auparavant par des entrepreneurs et collectionneurs, parmi lesquels Philippe Gellman, Marek Zabicki, Olivier Marian, Reine-Marie et Hugues Taittinger. Elle s’adresse aussi bien à une clientèle privée que publique. En plus des services habituels de gestion de collections, Arteïa se définit comme un hub permettant de faciliter les interactions avec les professionnels de la gestion de collections et des services associés, assurance, transport, etc.
De nouveaux défis pour les sociétés «art tech» : concurrence et contentieux
La numérisation pose des questions telles que la confidentialité des données, leur propriété et les risques liés à leurs pertes, notamment en raison de leur valorisation à des fins commerciales. Ces bases de données et les nouvelles technologies qui y sont attachées suscitent en effet des convoitises sur le marché «art tech». Les effets de la concurrence commencent d’ailleurs à se faire sentir, par exemple avec l’acquisition en 2016 par Axiell de la société française Mobydoc, spécialisée depuis plus de trente ans dans la gestion de documentation patrimoniale en France, ou par celle de Collectrium par la maison de ventes Christie’s, en 2015. D’autres secteurs sont également touchés. Les bases de cotation des œuvres d’art en ont été le théâtre, avec l’acquisition en 2016 par Sotheby’s des indices Mei & Moses, ou encore celle de la société belge Tutela Capital par la plateforme Artnet. L’objectif de ces achats le plus évident est de centraliser le plus de données et de technologies possibles afin d’en être l’exploitant principal, voire unique, tout en cantonnant son activité à la seule gestion de collections. De manière plus indirecte, il peut s’agir d’exploiter des données à des fins autres : celles réunies dans le cadre de la gestion de collections (identités des collectionneurs, propriété des œuvres…) peuvent constituer, à des fins commerciales, un nouveau vivier de clients ou d’expertises. Ces données ont ainsi une valeur pour une société qui aurait également pour fonction de vendre des œuvres d’art ou qui serait en partenariat avec une maison de ventes intéressée par l’identification de vendeurs et d’acheteurs. Outre leur valeur économique, ces données peuvent aussi faire l’objet de contentieux. Ceux-ci concernent l’appropriation sans autorisation, ou le vol pur et simple, de ces bases de données à des fins d’exploitation par autrui. Ce conflits mettent en exergue les risques que comportent la numérisation de ces données, l’un d’entre eux étant d’en faciliter l’accès à des tiers concurrents. Le marché est donc aujourd’hui bel et bien sujet à une forme de «guerre» des données, présente et à venir. Il devrait toutefois aboutir à une nécessaire structuration.

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