Gérard Traquandi, l’art et la manière

On 06 June 2019, by Virginie Chuimer-Layen

L’homme travaille la couleur en véritable artisan. Dans son atelier parisien, ses grandes toiles élégantes jouent avec l’architecture dans une peinture sublimant la nature.

  
© Xavier Martinez

Non loin du boulevard de Ménilmontant et du cimetière du Père-Lachaise, dans le 11e arrondissement, se trouve l’atelier de Gérard Traquandi. Un endroit niché au fond de l’impasse de Mont-Louis, repère d’artisans, d’architectes et d’un studio photo, entre autres. Dans la première pièce, Xavier Martinez, assistant de l’artiste, s’affaire à une table. Derrière lui, les étagères sont couvertes d’œuvres et d’outils. La seconde pièce, très haute de plafond, est baignée d’une lumière zénithale. Contre les murs, des toiles imposantes attendent. «J’ai deux ateliers, explique Traquandi : l’un à Aix-en-Provence, plus intime, où je conçois seul mes petits formats, où je dessine ; l’autre plus important, à Paris, où je produis mes grands tableaux et reçois les collectionneurs.» Près d’un meuble à pinceaux, spatules et pots de peinture, quelques bassines sèchent. Sur le sol recouvert de bâches, d’innombrables éclaboussures et traces de couleurs apparaissent comme autant de signes d’une présence physique, d’«actes de peindre». Gérard Traquandi s’apprête à livrer deux nouvelles pièces qui orneront les murs de la tour Europe, à La Défense, restaurée par son ami l’architecte Rudy Ricciotti. L’occasion de nous en dévoiler une part de secret. En effet, les œuvres de cet artiste né à Marseille en 1952, peintre, dessinateur, céramiste, photographe, ex-professeur aux Beaux-Arts et à l’École d’architecture de Marseille, interrogent par leurs vibrantes matières colorées, par ce qu’elles donnent à voir et représentent.
 

 
 © Xavier Martinez

Désordre apparent
«Mon procédé ? Il est assez simple, mais pour en arriver là, il m’a fallu faire de nombreuses recherches ! Avec mon assistant, je coule la peinture sur une toile posée par terre, à plat, et penche cette dernière de sorte que la couleur s’étale. Nous réitérons ce geste pour obtenir environ sept minces couches. Au fur et à mesure que je crée ce “fond”, les couleurs se mélangent, s’intensifient, jusqu’à atteindre ou pas la luminosité voulue.» À regarder sur la tranche des tableaux, on devine la part invisible des œuvres, constituée d’empilements successifs de bleu, vert, rouge, orange… «Vient la seconde étape, qui diffère selon ce que je souhaite rendre. En marge du fond, nous peignons la surface d’une feuille de papier Bolloré avec beaucoup de charge, que nous reportons sur la toile. Après l’avoir enlevée, des rythmes horizontaux et verticaux apparaissent sur le tableau.» Parfois, l’artiste pose simplement la feuille non peinte sur la toile. En la pressant contre le support encore frais, il retire des fragments de la dernière couche, laissant émerger par endroits les teintes dissimulées. Usant de cette feuille comme d’un pinceau, Gérard Traquandi fait ainsi «chanter» les couleurs, qui semblent vivantes, irisées, mobiles même au gré de nos déplacements. «La couleur sur le papier doit transformer le fond, et l’accord chromatique qui en émane doit être le bon. Si je me trompe d’un demi-ton, cela ne fonctionne plus. Et les rythmes, les dessins apparaissant sur la toile ne doivent pas être confus. Tout est une question d’équilibre subtil entre un désordre apparent et un ordre caché.» Cette technique récurrente est dépendante d’une «harmonie entre la part maîtrisée et celle qui ne l’est pas», des gestes aplats, drippings, coups de pinceau et des contraintes des matériaux, appréciées du peintre. «Il faut se soumettre à leurs règles. Aujourd’hui, nous avons tendance à perdre ces biens précieux… » En résultent des œuvres toujours différentes, ni tout à fait abstraites ni tout à fait figuratives. De ce jeu de reports, d’empreintes ses toiles sont comme des traces laissées dans la masse colorée , Gérard Traquandi semble vouloir ne retenir que l’essence, agissant en véritable artisan de la peinture. «Aujourd’hui, les peintres veulent raconter une histoire. Moi, ce qui m’intéresse, c’est plutôt la façon dont c’est fait. En faisant l’éloge des matériaux, j’aimerais que mon tableau soit aussi beau que la nature.» Beauté : voilà selon lui un mot devenu suspect, et qu’il assume parfaitement. «C’est ce qu’Henri Matisse, en parlant de peinture, appelait le “décoratif supérieur”. La société actuelle nous inonde de laideur. L’art qui consiste à en produire pour critiquer notre monde ne m’intéresse pas. J’ai envie de créer un antidote à cela.»
Libéré de son propre geste
Quel est son rapport à la nature ? Enfant, Traquandi voulait être guide de montagne. Une forêt, des fleurs, sont des motifs qui l’inspirent «envers et contre tout». Mais c’est à peine si l’on ose le croire en regardant les toiles autour de nous. Alors, le peintre prend le livre que la philosophe Baldine Saint Girons lui a consacré en 2012. Il nous montre une photo de traces de ski dans la neige, puis celle de l’herbe réapparaissant çà et là sous le manteau neigeux en train de fondre. Les correspondances sont flagrantes. «Ces empreintes, ces traces de ski à Sils-Maria, en Suisse, m’ont inspiré. Elles furent à l’origine de ma technique.» En effet, en 2009, le peintre évolue. Exit les tableaux-collages des années 1980 et ceux de fleurs conçus dans la gestuelle lyrique des années 1990. Libéré de son propre geste, selon ses mots, il crée depuis des formats all-over, mémoires de sensations éprouvées in situ. «En janvier 2009, Marseille a été recouverte […] d’une épaisse couche de neige. Au même moment, un changement s’est opéré dans le travail de Gérard Traquandi. Comme si l’ensemble de ses recherches se trouvait condensé et remis en jeu par la maîtrise et la libération d’une technique picturale notamment l’empreinte et le report mais toujours avec le plaisir de la permanence du motif», peut-on lire dans l’ouvrage de Saint Girons.

 

Sans titre, 2019, huile sur toile, 275 x 215 cm.
Sans titre, 2019, huile sur toile, 275 215 cm.© Yann Bohac


Dessiner pour voir
Dans l’atelier, nulle trace de four, de dessin ou de ces photographies, les résinotypes, qui ont aussi fondé sa réputation. S’il ne fait plus de photos où le motif semble se consumer dans la cendre, l’artiste dessine toujours et pratique, de temps à autre, la céramique : «Le dessin est fondateur. C’est une discipline qui vous rend attentif aux choses.» Et de citer Goethe : «Ce que je n’ai pas dessiné, je ne l’ai point vu.» Quant à la céramique, c’est à Aubagne qu’il s’y adonne, en été. «Plus récréative et intuitive, c’est l’autre côté de ma peinture, plus mental.» Petits dessins entre abstraction et figuration, tableaux imposants… L’artiste joue avec les échelles, l’espace, l’architecture. «Rudy Ricciotti et Jean-Michel Battesti, comme d’autres architectes soumis aux contraintes des édifices et des commanditaires, sont au cœur du réel. Leur art est majeur. On oublie trop souvent qu’un tableau s’adresse à un bâtiment et à un public qui l’habite.» Si, par leurs dimensions et leur abstraction toute relative, ses œuvres peuvent s’apparenter à celles d’artistes américains d’après-guerre, Traquandi, soutenu par la galerie parisienne Laurent Godin, se sent proche de la peinture européenne. «J’aime indéniablement l’art médiéval, mais ma vraie famille, ce sont les maniéristes florentins tels Parmesan ou Pontormo. Comme eux, je peins avec des couleurs sans ombre. Je suis de cette époque-là.» Féru d’art et de son histoire, celui qui a eu carte blanche en 2016 à l’abbaye de Montmajour, à Arles, et a exposé l’année suivante à l’abbaye de Silvacane, à La Roque-d’Anthéron, reste vissé à la réalité du motif, qu’il libère de son image. Faites de subtiles harmonies chromatiques, ses œuvres à la résonance musicale sont empreintes d’une grande poésie et de sérénité.

 

à voir
«Aux sources des années 1980, Eighties and Echoes», musée de l’Abbaye Sainte-Croix,
rue de Verdun, Les Sables-d’Olonne, tél. : 02 51 32 01 16.
Du 9 juin au 22 septembre 2019.
www.lemasc.fr

à lire
Baldine Saint Girons, Gérard Traquandi, GT, éditions P, Marseille, 2012, 272 pages, 32 €.
Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 3 article(s) left to read.
I subscribe