Ger Luijten raconte Christoffer Wilhelm Eckersberg

Le 08 juillet 2016, par Stéphanie Perris

Le directeur de la fondation Custodia revient sur l’œuvre du maître de l’école de Copenhague à l’occasion de la première rétrospective française que lui consacre l’institution. Dépaysant !

Christoffer Wilhelm Eckersberg, Bertel Thorvaldsen portant l’habit et les insignes de l’Académie de Saint-Luc, 1814, huile sur toile, 90,7 x 74,3 cm.
© Académie royale des beaux-arts du Danemark conseil de l’académie, copenhague

Ne demandez pas à Ger Luijten, le pourquoi d’une exposition Eckersberg en France, pays qui vit fleurir l’art de Corot et d’Ingres ! Cette vision d’une histoire de l’art vue sous le seul prisme de la comparaison l’horripile, au mieux l’agace. «En accueillant la manifestation à Paris, je voulais partager un artiste formidable, montrer au public français quelque chose de différent. Eckersberg n’a pas une résonnance internationale énorme mais si l’on fait le bilan de la peinture au XIXe siècle, il a assurément sa place», confie celui qui dirigea le cabinet des arts graphiques du Rijksmuseum d’Amsterdam. L’exposition, qui clôt un grand tour européen débuté cet hiver à Copenhague, s’offre ici le luxe d’une programmation enrichie de nombreux dessins provenant de la collection de la fondation, l’une des plus complètes en dehors du Danemark. On peut y admirer quelques-unes de ses dernières acquisitions, comme le carnet de perspectives du maître ou l’une de ses rares études d’homme nu, présentées pour l’occasion. L’ancien hôtel Lévis-Mirepoix, belle bâtisse du XIXe siècle, se prête admirablement à la présentation de l’œuvre protéiforme du père de l’école danoise. Attention, il n’y a pas un mais des Eckersberg !
 

Christoffer Wilhelm Eckersberg, Vue à travers trois arches du Colisée à Rome, 1815, huile sur toile, 32 x 49,5 cm.
Christoffer Wilhelm Eckersberg, Vue à travers trois arches du Colisée à Rome, 1815, huile sur toile, 32 x 49,5 cm. © Statens Museum for Kunst, Copenhague

Après Copenhague et Hambourg, comment avez-vous pensé l’édition parisienne de l’exposition ?
En France, le peintre danois reste méconnu, même si l’exposition organisée en 1984-1985 au Grand Palais à Paris, «L’art danois, un siècle d’or», présentait plusieurs de ses œuvres. C’était donc pour nous le défi d’une première rétrospective française. D’où la nécessité d’une présentation chronologique pour ne pas égarer le visiteur. En même temps, nous avons souhaité ponctuer cette ligne du temps de thématiques. Toute sa vie, Eckersberg a peint des nus, pour étudier, et pour le commerce. La petite salle dédiée à ce genre témoigne ainsi de la fidélité à un thème, comme celle dédiée aux marines dont les premières datent de son retour à Copenhague en 1826, genre qu’il pratiqua ensuite jusqu’à la fin de ses jours. Il y a assurément plusieurs peintres chez Eckersberg, l’auteur de marines, de scènes de genre, de portraits… L’artiste a su admirablement varier sa manière. Nous avons donc voulu montrer ses différentes facettes et la simultanéité de ses œuvres.
Vous avez finalement choisi de montrer le meilleur d’Eckersberg ?
Oui certainement, mais nous avons fait quelques exceptions… Eckersberg, qui souhaitait à ses débuts devenir peintre d’histoire, a exécuté de grandes toiles religieuses. Il répondait à l’exercice mais, honnêtement, ce n’était pas son fort. Pour des raisons de format, nous n’avons pu les montrer. Ce qu’il proposa pour le marché est plus intéressant. L’exposition, toutefois, présente des œuvres de jeunesse que je qualifierai de fragiles. On le voit notamment avec le tableau Alexandre le Grand alité avec son médecin Philippe de 1806, tout comme le portrait des quatre aînés de Johannes Soboker, effectué cette même année. À cette époque, Eckersberg ne maîtrise pas encore l’anatomie ; il se forme chez son premier maître Abildgoard, qu’il n’apprécie guère d’ailleurs. Nous avons voulu présenter ces œuvres pour montrer «rhétoriquement» l’évolution de l’artiste et l’influence de Jacques-Louis David. Face au portrait des enfants Soboker se tient celui des Nathanson, réalisé onze ans plus tard. On mesure le chemin parcouru par Eckersberg. Donc, de ce point de vue, nous n’avons pas conservé le meilleur mais en même temps, l’exposition doit se vivre comme une aventure.

Il est important que de beaux tableaux gagnent des collections étrangères. Ce sont les meilleurs ambassadeurs de l’œuvre d’Eckersberg.

Que retient-il de son séjour parisien et de l’enseignement de David ?
L’anatomie, l’expression des émotions, l’art de raconter une histoire et de construire un tableau… Eckersberg a laissé de nombreux témoignages de son passage dans l’atelier du peintre. David n’intervenait pas directement sur les travaux de ses élèves, il instruisait, conseillait… De retour à Copenhague en 1816, après son séjour à Rome, Eckersberg se souviendra de cette méthode. Il commence alors une carrière de professeur et deviendra une figure importante pour la jeune génération. C’est un atout pour un artiste de mener une carrière auprès de l’académie, afin de diffuser son enseignement et son propre discours sur l’art. Il n’était pas un artiste isolé.
Dans quels genres Eckersberg a-t-il excellé ?
Eckersberg s’est intéressé à tous les genres, le paysage, les marines, les scènes de la vie quotidienne sans hiérarchie aucune… seule exception, les natures mortes. Pour autant, si l’on regarde attentivement, il a su glisser dans ses œuvres, notamment ses portraits, des représentations minutieuses d’objets de la vie quotidienne. Dans celui du couple Schmidt, notamment de Madame, peint en 1818, on aperçoit sur la petite table une bonnette de perles, des gants… Eckersberg a même été jusqu’à figurer la fine pellicule de poussière. En digne héritier des maîtres de la Renaissance, il maîtrise aussi la représentation des étoffes, des textures et des transparences, on le voit notamment dans le portrait d’une des filles Nathanson. Mais pour moi, Eckersberg paysagiste est de loin le meilleur, la salle consacrée à l’Italie en témoigne. Là encore, on mesure son évolution. Les trois premiers paysages présentés, peints au Danemark, sont des vues inventées, elles n’ont pas été réalisées sur le motif. Eckersberg a travaillé à partir d’exemples, puis il a composé son paysage en atelier de manière quelque peu artificielle. Il a placé des saynètes avec des personnages, il raconte une petite histoire, comme il le fera encore sur les œuvres lors de son séjour parisien : la vue du Pont Royal quai Voltaire, en 1812. Le vrai changement s’opère en Italie avec la découverte de la lumière et du plein air. À Rome, tout d’un coup, ces figures anecdotiques disparaissent pour laisser place au paysage saisi sur le motif.

 

Christoffer Wilhelm Eckersberg, Étude d’après modèle d’une jeune fille de onze ans, Académie royale des beaux-arts du Danemark, conseil de l’Académie,
Christoffer Wilhelm Eckersberg, Étude d’après modèle d’une jeune fille de onze ans, Académie royale des beaux-arts du Danemark, conseil de l’Académie, Copenhague. © Académie royale des beaux-arts du Danemark

Que lui doit la peinture danoise ?
Un regard ! À l’Académie royale des beaux-arts de Copenhague, où il fut professeur de 1818 à 1853, Eckersberg a eu de très nombreux élèves. Il leur a enseigné comment se concentrer sur le monde visible, comment introduire des éléments observés sur le motif. C’est un homme tout en retenue, en maîtrise de soi et cela se sent dans sa peinture. Ses paysages font montre d’une parfaite connaissance de la perspective. Tout y est parfaitement construit. Les artistes danois n’ont été reconnus internationalement qu’au milieu des années 1980, à la faveur de nombreuses expositions. C’est le peintre national par excellence.
Existe-t-il un marché pour ses œuvres ?
Eckersberg a un vrai marché. Ses principaux collectionneurs sont danois, même si cela évolue. Installé avec son épouse à Aabenraa, où le peintre est né, Christian Panbo possède un très bel ensemble ; il a d’ailleurs prêté quatre œuvres pour l’exposition. Il existe aussi une collection privée suisse. Du côté des musées, les institutions américaines ont découvert l’artiste ; on peut voir ses œuvres à la National Gallery de Washington et au Metropolitan Museum de New York. En France, le Louvre possède trois tableaux d’Eckersberg. À Hambourg, le marchand Thomas Le Claire s’en est fait une spécialité. Enfin, la maison de ventes danoise Bruun Rasmussen propose régulièrement des œuvres du maître. Il est important que de beaux tableaux gagnent des collections étrangères. Ce sont les meilleurs ambassadeurs de l’œuvre d’Eckersberg.

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