Georgia O’Keeffe, terre et paix au Centre Pompidou

Le 21 septembre 2021, par Virginie Huet

Grande première en France, la rétrospective du Centre Pompidou rend grâce à une icône américaine et justice à son talent, immense, de peintre moderne.

Georgia O’Keeffe, Jimson Weed/White Flower No. 1, 1932, huile sur toile, 121,9 101,6 cm, Crystal Bridges Museum of American Art, Bentonville, Arkansas.
© Photo Edward C. Robinson III © Georgia O’Keeffe Museum/Adagp, Paris, 2021

 

La rétrospective Georgia O’Keeffe (1887-1986) n’est pas une exposition comme les autres : d’abord parce qu’hormis le musée de Grenoble, qui relevait en 2015 les analogies entre son œuvre et la photographie, aucune institution de l’Hexagone n’avait jugé bon de s’étendre sur le sujet. Ensuite parce que cette exposition ne se visite pas, mais s’éprouve. Dans l’espace ouvert où des murs gris perle miment le plan en damier de Manhattan, tous les sens sont en éveil, bien qu’on ne puisse rien toucher, rien sentir. Il y a en revanche beaucoup à voir : les iris et daturas énormes vite réduits à leur charge érotique, les gratte-ciel au clair de lune dont les contre-plongées brutales donnent le vertige, les os pelviens tenus à bout de bras pour mieux cadrer l’azur du Nouveau-Mexique, sa terre d’élection. Radieuses, les pièces maîtresses d’O’Keeffe palpitent au cœur d’un accrochage clair et calme brassant une centaine de dessins, peintures, photographies et deux rares sculptures (un bronze phallique laqué blanc – Abstraction, 1916 – et un pot en argile – Untitled, vers 1980). La circulation est volontairement fluide : « L’architecture de Jasmin Oezcebi permet de constater que les peintures de fleurs sont contemporaines des vues de New York, que les recherches “abstraites” inspirées par les plaines du Texas cohabitent avec le réalisme le plus scrupuleux », insiste le commissaire Didier Ottinger. O’Keeffe meurt à presque 99 ans à Santa Fe, et ses créations simultanées portent la marque de son siècle. De son pays aussi : macadam cowgirl, elle boude l’Europe et construit à coups de buildings, de granges et de déserts une œuvre « suprêmement américaine », dans le sillage des régionalistes.
Une «modernité déviante»

À mesure que défilent les huit stations de ce trip transcendantal qui commence et s’achève dans le patio de son hacienda à Abiquiú, devant cette porte chérie déclinée en série, les vertus apaisantes de ses toiles font effet. Sa technique douce, fidèle aux préceptes japonisants d’Arthur W. Dow, son air austère et ses allures d’amazone mitraillés par ses amis photographes, son penchant mystique qui lui fait voir dans les lits de rivières et les routes en lacets des symboles cosmiques… oui, il y a bien du spirituel dans son art. Découvert en 1911 dans la revue Camera Work, l’essai de Kandinsky l’impressionne. Mais Georgia O’Keeffe crée à sa façon, à ses dépens parfois, quelque part entre la « Picasso-forme » et la « couleur-Matisse », art nouveau et hard edge. Sa « modernité déviante » séduit Alfred Stieglitz, pygmalion pictorialiste devant lequel elle posera trois cent cinquante fois, rarement habillée, au fil de leur passion ardente. En 1916, il montre ses arabesques tracées au charbon au 291 de la Ve Avenue, dans sa galerie d’avant-garde, laquelle est, ici aussi, un passage obligé, sorte d’antichambre où voisinent un nu de Rodin, une montagne de Cézanne, des glaïeuls de Charles Demuth et des bols de Paul Strand. En fin de parcours, une autre salle confronte ses miniportraits de poupées hopis à quelques originaux, empruntés au musée du quai Branly. Comme un pont jeté d’est en ouest, entre la « vérité objective » de la straight photography et la culture animiste des peuples amérindiens, l’exposition s’apparente à une traversée. Elle est en cela fidèle à l’esprit libre d’O’Keeffe, qui de Lake George à Taos ne se soumet que devant la beauté du monde.

« Georgia O’Keeffe », Centre Pompidou,
place Georges-Pompidou, Paris 
IV
e, tél. : 01 44 78 12 33.
Jusqu’au 6 décembre 2021.
www.centrepompidou.fr 
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