Georgia O’Keeffe fantastique et visionnaire

Le 07 octobre 2016, par Bertrand Galimard Flavigny

La dernière exposition de l’institution londonienne est consacrée à «Lady of the Lily», autrement dit Georgia O’Keeffe. Une extension faite de briques accueille désormais les collections permanentes.

Alfred Stieglitz (1864-1946), Georgia O'Keeffe, 1918, photographie 24,3 x 19,2 cm, The J. Paul Getty Museum, Los Angeles.
© the J. Paul Getty Trust

Qui se souvient encore de la Banckside Power Station, la centrale électrique installée en bordure de la rive sud de la Tamise à Londres ? Cet énorme bâtiment avait, dit-on, nécessité l’emploi de 4,2 millions de briques. Mais la hauteur de sa tour - 99 mètres - ne devait pas dépasser celle du dôme de la cathédrale Saint-Paul soit 114 mètres. Lorsque Henry Tate, un industriel du sucre, céda sa collection de tableaux à la nation britannique, la National Gallery ne put l’accueillir faute de place. C’est ainsi qu’il fut décidé de créer un nouveau musée. La première «Tate», aménagée dans l’ancienne prison de Millbank, ouvrit ses portes en 1897, présentant une collection restreinte d’œuvres britanniques. Aujourd’hui, les «Tate» représentent une famille de galeries, complétée par la Tate Liverpool, la Tate St Ives et la dernière, la «Modern». Depuis que l’imposant bâtiment de la centrale, dessiné à la fin des années 1940 par sir Giles Gilbert Scott, le créateur, notamment des cabines téléphoniques rouges, a été transformé en musée par les architectes suisses Herzog & De Meuron, il a accueilli depuis son ouverture en 2000 plus de quarante-cinq millions de visiteurs. Devenu le haut lieu de l’art moderne et contemporain, on y organise, dans ses cinq étages et sur ses 34 000 m2, des expositions temporaires qui se succèdent avec un rythme que peu de musées pourraient suivre. On en compte aujourd’hui plus d’une cinquantaine et sur des sujets qui sont non des moindres : de Matisse à Picasso, en passant par Cy Twombly, John Baldessari et encore le pop art, Calder, Gauguin, Miró, etc.
 

Black Mesa Landscape, 1930, huile sur toile, 61,6 x 92,1 cm, détail.
Black Mesa Landscape, 1930, huile sur toile, 61,6 x 92,1 cm, détail.© Georgia O’Keeffe Museum

Le paysage et la couleur
La dernière en date présente l’œuvre de Georgia O’Keeffe (1887-1986). Celle qui fut, dit-on, la femme la plus photographiée du XXe siècle, fut davantage le peintre qui sut mélanger l’abstraction, qu’elle pratiqua à l’origine, au concret grâce à son observation aiguë de la nature. À l’écart des modes et des courants, elle peignait ce qu’elle ressentait. Elle a laissé à sa mort environ 900 tableaux. La Tate Modern lui consacre une importante rétrospective d’autant que sa dernière exposition en Grande-Bretagne remonte à plus de vingt ans. La centaine de tableaux présentée couvre soixante ans de création et montre son évolution depuis les premiers essais abstraits jusqu’aux dernières œuvres inspirées par le désert du Nouveau-Mexique où l’artiste s’était définitivement retirée en 1949. Il semblerait que, dès ses premiers balbutiements en peinture, non des bonnes fées, mais des princes se penchèrent sur Georgia O’Keeffe. Nous avons failli la perdre, car la jeune artiste n’était pas à l’aise dans le figuratif et, de plus, ne supportait point l’odeur de la térébenthine. De 1908 à 1912, elle avait tout abandonné jusqu’à ce qu’Arthur Wesley Dow (1857-1922) l’encourage à expérimenter de nouveaux modes d’expression reposant sur l’importance de la ligne, de l’espace et des rapports de ton. Le second prince fut le photographe Alfred Stieglitz (1864-1946) qui la reçut en 1916, dans sa Galerie 291, à New York. Le galeriste avait déjà une idée du talent de Georgia, car son amie Anita Pollitzer (1894-1975) lui avait envoyé un de ses fusains. Leur entente fut telle que Georgia devint la muse d’Alfred et, plus tard, son épouse. Il réalisa plus de 350 portraits d’elle, dont un certain nombre figure dans l’exposition. La jeune femme, dont on peut voir des œuvres sur papier de jeunesse comme Charcoals No 9 Special (1915) et Early No 2 (1915), délaissant cette fois l’aquarelle, revint à la peinture. De cette période date Sunrise, dans lequel on décèle déjà cette abondance de couleurs maîtrisées qui s’épanouiront dans les pétales de ses larges toiles fleuries. Blue and Green Music (1919) sera également une synthèse des relations qu’elle avait avec les paysages, la musique, la couleur et la composition. On ne peut qu’être saisi devant l’immense vue de Black Mesa Landscape, New Mexico/Out Back of Marie’s II (1930).

 

Oriental Poppies, 1927, huile sur toile, 76,2 x 101,6 cm.
Oriental Poppies, 1927, huile sur toile, 76,2 x 101,6 cm.© 2016 Georgia O’Keeffe Museum/ DACS, London

De l’éclat, encore et toujours
Georgia O’Keeffe avait, dès 1929, découvert le Nouveau-Mexique, à Taos. C’est là qu’elle réalisa des toiles fantastiques et visionnaires comme From the Faraway, Nearby (1937). Mais ce que l’on retient davantage parmi l’intense production de cette artiste, ce sont ses fleurs, dont les pétales envahissent la toile comme, par exemple Oriental Poppies (1927). Elle a peint, entre 1918 et 1932, plus de 200 tableaux de fleurs agrandies. Ce qui lui valut de la part du magazine The New Yorker, le surnom de «Lady of the Lily». Là encore, dans ces gros plans d’où jaillissent les détails des pistils et des corolles dans une coloration éclatante, elle n’est jamais absente de l’abstraction. Certains y ont vu une affirmation féministe, avec force allusions sexuelles, ce qui avait le don de l’agacer. N’est-il pas plus simple de s’imprégner de ce bouillonnement de couleurs qui enveloppe le spectateur d’un monde autant tourné vers l’intérieur qu’à l’extérieur. Selon Tanya Barson, commissaire de l’exposition : «Il n’y a aucun doute que la formation de Georgia O’Keeffe, ainsi que l’influence d’Alfred Stieglitz, l’ont aidée à être perçue dans le cœur du monde moderne et l’art de son temps. Les interprétations que l’on a faites de son œuvre sont néanmoins très particulières et elle n’a pas nécessairement été d’accord avec elles.» Il convient de se souvenir que l’artiste a vécu près d’un siècle et y a connu de nombreux changements. Elle a poursuivi sa route, n’abandonnant jamais ses visions colorées. Nous avons encore sous les yeux un étincelant pastel titré Pedernal (1945). «J’ai appris qu’elle [Georgia] était un épistolier, un aventurier prolifique et que sa demeure était davantage dans le paysage», dit Hannah Johnston, co-commissaire de l’exposition, avant de conclure qu’elle «était une incroyable artiste à multiples facettes».

 

Switch House, une tour pyramidale et octogonale réalisée par le cabinet d’architectes suisses Herzog & De Meuron.
Switch House, une tour pyramidale et octogonale réalisée par le cabinet d’architectes suisses Herzog & De Meuron.© Iwan Baan

Un nouvel écrin pour le partage de l’art
On dit, à Londres, que la Tate Modern s’est épanouie comme une fleur de luxe dans le Bankside, ce quartier déshérité. Difficile de la comparer avec celles peintes par Georgia O’Keeffe. Mais l’idée est là. Turbine Hall a été propice aux projets monumentaux de l’art contemporain, telles les araignées monstres de Louise Bourgeois, la fleur carnivore géante d’Anish Kapoor ou l’aurore boréale d’Olafur Eliasson. Il n’est pas surprenant d’affirmer que les collections permanentes de la Tate Modern sont royales : 170 000 œuvres. Son directeur, Nicholas Serota, a souhaité les accrocher différemment. Comment ? En agrandissant la Tate grâce à un nouveau bâtiment. Le duo Herzog et Meuron s’est remis à la tâche. La New Tate  la Switch House  n’est pas une pyramide, quoiqu’elle en ait la même base, elle n’est pas non plus une tour classique, son volume est octogonal. Si l’on tourne autour, comme pour contempler une sculpture, son profil change. Il convient de lever haut les yeux, elle culmine à 64 mètres. Ce bâtiment annexe, également conçu en briques, accueille désormais sur 23 600 m2, et sur sept niveaux, les œuvres de la création artistique des XXe et XXIe siècles, dont deux sont consacrées aux expositions permanentes. Les Oil Tanks, deux anciens réservoirs de mazout transformés, sont destinés aux performances, à la danse et au cinéma expérimental. Les collections permanentes sur trois niveaux sont organisées autour d’une série de parcours thématiques. La plus belle salle est celle consacrée aux œuvres de Louise Bourgeois. Les autres offrent un aspect aride et quelque peu disparate propre à la création contemporaine. Le partage de l’art est ainsi assuré dans un écrin pharaonique.

À VOIR
Bankside, London SE1 9TG, Royaume-Uni, tél. +44 20 7887 8888 - Dans le cadre du programme 2 FOR 1,
sur présentation d’un billet Eurostar, les visiteurs bénéficient de deux tickets d’entrée au musée.

Jusqu’au 30 octobre 2016.
www.tate.org.uk
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