Georges Heilbrun, libraire érudit et heureux

Le 22 octobre 2020, par Anne Foster

VENTE REPORTÉE Le libraire Georges Heilbrun a marqué le monde de la bibliophilie tant par sa personnalité que par son érudition sans faille. Quarante-cinq ans après sa mort, on découvre, grâce à cette vente, 140 livres qu’il s’était réservé.

Aristophane (vers 445-entre 385 et 375 av. J.-C.), Comœdiæ novem (græce), Venise, Alde Manuce, 15 juillet 1498 ; exemplaire de l’édition princeps et seule édition incunable des œuvres d’Aristophane ; un volume in-folio, reliure vachette brune.
Estimation : 20 000 

Rien ne prédisposait Georges Heilbrun à devenir l’un des plus grands libraires de l’après-guerre. À sa naissance, en Belgique, en 1901, son avenir semble tout tracé. Premier coup du destin : l’installation de ses parents à Paris, où ils inscrivent leur fils au lycée Chaptal ; à leurs yeux, il devait être admis à Centrale et rejoindre les affaires familiales. Les astres en décident autrement – sa devise n’est-elle pas Faventibus Astris (« Que les astres soient favorables ») ? Christian Galantaris, expert de le vente, rapporte cette anecdote éclairante : « Grâce à un professeur de français, qui avait exhibé devant ses élèves une vieille édition de Brantôme, il avait entrevu le monde merveilleux du livre ancien et les félicités qui pouvaient en résulter. Dès cet instant il ne cessa de s’y intéresser de façon grandissante, formant déjà avec son argent de poche une petite collection de livres acquis chez des bouquinistes.» Contre l’avis paternel, il choisit le métier de libraire, perfectionnant son latin auprès d’un curé, et entrant comme apprenti chez Lucien Dorbon, au 6, rue de Seine ; la librairie déménagera au 156, boulevard Saint-Germain en 1932… et sera achetée par Pierre Berès dans les années 1950. Georges Heilbrun prend son indépendance en 1930, grâce à un père réconcilié avec son choix professionnel, et ouvre son magasin au 76, rue de Seine. Cette adresse devient le rendez-vous des grands bibliophiles, accueillis avec une urbanité d’un autre temps par ce bel homme à la stature imposante. On apprécie sa conversation animée, son érudition impressionnante et, surtout, les trouvailles qu’en fin limier il propose. Il publiera quarante-quatre catalogues ; certains font encore référence, témoins de l’étendue de ses connaissances et de son approche novatrice et personnelle du livre.
 

Denis Diderot (1713-1784) et Jean Le Rond d’Alembert (1717-1783), Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des arts et des métiers, par une S
Denis Diderot (1713-1784) et Jean Le Rond d’Alembert (1717-1783), Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des arts et des métiers, par une Société de Gens de Lettres, Paris, Neuchâtel, 1751-1780 ; exemplaire de l’édition originale, 35 volumes in-folio : reliures d’époque en veau marbré.
Estimation : 50 000 


Incunables et autres merveilles
Georges Heilbrun est aussi favorisé par la vie : père de trois enfants (deux filles, dont Françoise qui deviendra conservateur en chef, chargée du département des photographies, au musée d’Orsay en 2000, et un fils), il est indépendant financièrement, partageant ses loisirs entre sa maison et son bateau… Comme Pierre Berès, il établit son propre cabinet de livres précieux ; à sa mort, cette collection fut divisée entre ses trois enfants. Celle gardée par son fils – présentée aujourd’hui aux enchères et seule restant intacte – révèle des chefs-d’œuvre et des curiosités bibliophiliques. En 1764, soit quelque trois cents ans après la parution de la fameuse Bible de Gutenberg, le typographe Pierre-Simon Fournier donne de sa science une définition rimée et pertinente : « C’est de Dieu que nous vient cet Art ingénieux, De peindre la parole & de parler aux yeux, Et par des traits divers de figures tracées, Donner de la couleur & du corps aux pensées. » En quelques années, l’art de l’imprimerie progresse à une vitesse fulgurante. D’un livre à l’aspect de manuscrit médiéval, on aboutit à l’objet moderne. En 1494, paraît le poème didactique et satirique, Das Narren Schyff (La Nef des fous), du poète humaniste strasbourgeois Sébastien Brant (1458-1521). Il est très rapidement traduit en latin sous le titre Stultifera Navis, par Jacob Locher (1471-1528), humaniste couronné poète par Maximilien Ier en 1497, année de parution de l’exemplaire acquis par Georges Heilbrun, pour lui-même, dans la vente Robert Danon en 1973. Brant y passe en revue, en cent douze chapitres, toutes les variétés de fous – sans s’oublier, se dépeignant dès le premier chapitre sous les traits d’un fou bibliomane. Les années suivantes, sortent des presses d’Alde Manuce, à Venise, Comædiæ novem d’Aristophane, imprimé en grec, parfait exemple de la qualité et de la nouveauté des caractères grecs utilisés dans ses ateliers et l’Hypnerotomachia Poliphili attribué à Francesco Colonna, dans un format in-folio : une merveille typographique, parfaite symbiose du texte et de l’image, qui conserve encore le mystère du nom de son illustrateur. Pour cet exemplaire, il faut compter 180 000 € environ. On note peu de livres illustrés du XVIIIe siècle ou romantiques dans sa collection, mais l’on retient deux belles exceptions. Tout d’abord l’exemplaire complet de l’édition originale de L’Encyclopédie, 1751-1780 (estimé quelque 50 000 €), soit trente-cinq volumes reliés en veau marbré, à l’époque, pour un monument illustré dédié aux sciences ; pour l’autre, il s’agit de The Fables de John Dryden (2 500 €), « poète lauréat » en 1668, titre qu’il perd après sa conversion au catholicisme, illustré par Lady Diana Beauclerck, née Spencer (1734-1808). Un poète classique tombé dans l’oubli et une artiste aristocrate retrouvent ainsi un peu de leur gloire. Selon Samuel Johnson, proche aussi de l’artiste  : « Dryden raffina le langage, améliora les sentiments et fit briller la poésie anglaise. » Ce volume charme également par l’élégance de ses illustrations ; fille de Charles Spencer, troisième duc de Marlborough, Lady Di fut initiée à la peinture par Joshua Reynolds, ami de la famille ; elle épouse Frederick St John, deuxième vicomte Bolingbroke, qui poursuit une vie dissolue et se révèle brutal ; elle le quitte et rejoint son amant Topham Beauclerck qu’elle épouse deux jours après son divorce, en 1768. Elle connaîtra un succès en tant que portraitiste, illustratrice et pour avoir fourni des motifs de décor à Josiah Wedgwood.

 

Pierre-Simon, dit le jeune Fournier (1712-1768), Manuel typographique utile aux gens de lettres et à ceux qui exercent les différentes par
Pierre-Simon, dit le jeune Fournier (1712-1768), Manuel typographique utile aux gens de lettres et à ceux qui exercent les différentes parties de l’art de l’imprimerie, Paris, imprimé par l’auteur et se vend chez Barbou, 1764-1766 ; deux volumes in-12, reliures d’époque en veau fauve.
Estimation : 5 000 


Illustration et savoir
Autre pépite, l’exemplaire du Manuel typographique de Pierre-Simon Fournier, soit une véritable encyclopédie des outils et caractères d’imprimerie en deux volumes (reproduit ci-dessus). Le premier décrit minutieusement les poinçons, l’art de les tailler, les matériaux utilisés et leurs proportions ; le second reproduit sur 250 pages différents caractères français et étrangers, de vignettes ou de signes musicaux, gravés par Fournier et formant son fonds. Ces instruments ont servi jusqu’au récent avènement de l’impression numérique. Comme un clin d’œil à la cursive en faveur à la Renaissance, Le Chant des morts (1948) reprend en fac-similé le poème calligraphié par Reverdy et illustré par Picasso, son ami du temps du Bateau-Lavoir (15 000 €). Georges Heilbrun demande à Henri Mercher une reliure, où ce dernier « utilise pour la première fois des projections d’étain fondu. Commencée sous le signe de la reconnaissance, elle a été terminée sous celui de l’amitié. Le 14 avril 1962 en mon atelier de la rue Visconti à Paris »… L’amour du livre rapproche ainsi les hommes dans la même soif de connaissance et d’appréciation de la beauté, tant du texte imprimé que du style ou de l’illustration.

 

Exemplaire parfait
 
Saint François d’Assise (1181-1228). Fioretti […] illustrées par Maurice Denis, Paris, Imprimerie nationale pour Jacques Beltrand, 1913 ;
Saint François d’Assise (1181-1228). Fioretti […] illustrées par Maurice Denis, Paris, Imprimerie nationale pour Jacques Beltrand, 1913 ; exemplaire imprimé au nom de M. Marcel Lecreux, d’un tirage à 120 sur papier vergé de Hollande, fabriqué pour cette édition au filigrane des fioretti ; volume grand in-4°, reliure de maroquin vert bouteille, doublures de maroquin havane, au décor floral doré et mosaïqué de cinq tons, par Marius Michel.
Estimation : 10 000 

La perfection en bibliophilie ne relève pas d’un jugement de valeur, mais d’un constat : la conjonction d’un texte, d’un artiste, d’une édition et d’un relieur, grâce au choix d’un amateur, dans un même espace-temps. Si le texte date des prémices de la Renaissance, l’intérêt de Maurice Denis (1870-1943) pour les primitifs italiens et pour saint François d’Assise renouvelle la conception de l’art sacré à l’aube du XXe siècle. Dès 1896, Denis note : « C’est probablement saint François qui, en attribuant tant d’importance aux exercices extérieurs (crèche, chemin de Croix, etc.), en donnant un charme plus concret à la spiritualité, en la rendant plus accessible aux humbles… amena les peintres chrétiens à rechercher plus d’exactitude et l’illusion de la vie. » Ses premiers dessins pour illustrer les Fioretti sont réalisés en 1910-1911 ; l’ouvrage paraît deux ans plus tard, imprimé sur du papier spécialement fabriqué pour cette édition. L’exemplaire au nom de Marcel Lecreux reçoit à la même époque une reliure de Marius Michel, fait assez rare pour être mis en exergue… d’où le mot « parfait ». Fréquent voyageur en Toscane, dont il aimait la douceur des paysages, les subtiles nuances de palette, Maurice Denis les soumet au prisme de sa subjectivité. Il revient à cette notion en 1909, notant le but d’un art classique fondé « sur ce qu’il y a de plus subjectif et de plus subtil dans l’âme humaine, sur les mouvements les plus mystérieux de notre vie intérieure ». Il livre ainsi pour les Fioretti un frontispice et soixante dix-neuf compositions en couleurs, gravées sur bois par Jacques Beltrand (avec l’aide de ses frères), chaque encadrement de page étant différent. Il fut alors demandé à Marius Michel une reliure en symbiose. Résultat : cette sublime reliure sobre à l’extérieur, doublée d’une mosaïque de motifs floraux idéalisés, dans des teintes graves sur cinq tons. Béraldi note dans son rapport de l’Exposition universelle de 1900, où Marius Michel (1846-1925) reçut la Légion d’honneur : « Tout a été dit sur l’élégance des décors admirablement proportionnés, établis sur des données géométriques certaines, empruntés à la flore ornementale, […] un art absolument nouveau, sans être de “ l’Art Nouveau ” ou du “ modern style ”. Il conclut non sans humour : « car dans la reliure d’art une croix est autrement difficile à emporter que dans le biscuit ou le cirage »… 
mercredi 15 janvier 2020 - Live
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